Indiscrétions (1940) de George Cukor

Disons le tout de suite, je n’appellerai ce film, dans ce post, que par son titre américain, beaucoup plus adéquat que le piètre titre français (Indiscrétions) : The Philadelphia Story.

Ce film est un monument d’Hollywood. Avec le recul, on s’aperçoit qu’il a rassemblé un immense réalisateur qui continuera à filmer jusque dans les années 60 avec le même succès, ainsi que trois, non pas deux comme à l’accoutumée mais trois, des plus grandes stars du moment : Katharine Hepburn, Cary Grant et James Steward. Les deux derniers – déjà très célèbres à l’époque – poursuivront leur longue carrière sans que le succès se démentisse, en particulier sous la caméra d’Alfred Hitchcock. Pour Hepburn, ce film est encore plus particulier : disons simplement que si il n’avait pas été un formidable succès public, la carrière de la grande Katharine se serait peut-être arrêtée là.

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 En effet, 1938, et son précédent film, Holiday, représentent le nadir de la carrière de Katharine Hepburn. Holiday donc, et son avant dernier film Bringing up Baby, excellentes screwball comédies, très drôles, qui devraient avoir tout pour plaire ont été de échecs retentissants. Rien ne semble pouvoir enrayer le désamour entre la star et son public. De surcroît, malgré sa richesse personnelle, l’actrice est de moins en moins bancable. Elle a racheté son contrat chez RKO et, marquée par sa réputation de « box office poison », elle ne peut exiger les cachets mirobolants qu’elle pouvait se permettre de demander quelques années plus tôt.

En 1938, Philip Barry, dramaturge déjà auteur de la pièce éponyme du film Holiday, se remet à l’ouvrage pour écrire une autre pièce à l’avenir incertain. De l’aveu même de Hepburn, « J’ai convaincu Philip de laisser la Theatre Guild produire la pièce … Je ne savais pas que la Guild avait des ennuis d’argent. Ils ne savaient pas que j’étais finie à Hollywood, Philip ne savait rien du tout et je ne savais pas que Philip n’avait aucune idée pour le troisième acte. ». Il n’empêche. La pièce finit par accoucher, dans la douleur, Hepburn y a travaillé avec Barry et lui a certainement prodigué quelques conseils. Les premières représentations sont triomphales. Hepburn en achète les droits, peut ainsi choisir son réalisateur préféré, George Cukor et vend le package à la MGM.

Il s’agit de l’histoire de la fille d’une famille très fortunée de Philadelphie qui va se marier, pour la deuxième fois. Un patron de presse vénal convainc deux journalistes – qu’il souhaitait au préalable licencier – de se convertir en paparazzi pour aller couvrir l’événement. De façon à les introduire dans la famille, il sollicite les services de l’ancien mari de l’héritière qui va réussir à les imposer en faisant chanter la famille, menaçant de dévoiler des magouilles du père dont il a eu connaissance. Cela dit, rien ne va se passer comme prévu.

On l’a dit, le film a un casting de rêve. Il y a James Steward certes, mais le couple principal est – encore une fois, c’est leur quatrième et dernière collaboration à l’écran – Grant et Hepburn. C’est aussi la plus déséquilibrée. Grant est bien évidemment impérial, c’est même lui qui touchera le plus gros cachet mais la vraie star du film, c’est Hepburn. C’est elle qui a le rôle principal, c’est elle qui a le personnage le plus complexe à jouer, c’est elle qui éclipse ses co-acteurs de son talent, le script a été écrit pour elle, le réalisateur a été choisi par elle, le film va être pour elle le film de la rédemption – alors que ce ne sera qu’un film parmi d’autres pour Grant et Steward -, aussi bizarre que cela puisse paraître, ce film m’est apparu comme le film de la consécration de la carrière d’une actrice : Katharine Hepburn. Cela paraît atroce, mais je dirais que Grand et Steward sont géniaux dans leurs « seconds rôles ».

D’où mon opinion sur le film. Du côté négatif d’abord : il y a moins de complicité entre les deux membres du couple principal qu’il n’y en a dans d’autres screwball comedies – au premier rang desquelles Bringing up Baby que ce film ne surpasse pas -, les ressorts comiques sont un peu différents, l’histoire des deux personnes qui s’aiment mais qui en fait ne le savent pas tombe un peu à plat, coule moins de source que dans d’autres opus, d’où moins d’empathie de la part du public. Au crédit du film en revanche, je mettrais Hepburn, Hepburn et encore Hepburn. Le film exige beaucoup d’elle et elle s’acquitte de cette tâche en donnant toute la mesure de son talent. Il faut dire que l’héroïne lui ressemble. Riche héritière, enfant gâtée un peu fofolle et farouchement indépendante que sa fortune gardera à l’abri du besoin mais pas du bonheur, cela ressemble à la Hepburn de la fin des années 30, belle, talentueuse, indépendante au point de racheter son contrat à RKO en 1938 … indépendance gagée cependant sur sa fortune familiale. Ce film est certainement son film le plus personnel.

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 Indépendance aussi du côté des idées. Le film surprend par ce qu’il montre. Il y est question d’adultère qui est clairement consommé et donc les prétendants officiels (John Howard, son mari putatif et Grant) se retrouvent cocus, à une époque où accepter ce genre de rôle pouvait vous cataloguer et affecter votre carrière. Il y est aussi question de très grosse cuite avec gueule de bois à l’appui. Cela n’a pas effrayé Hepburn (ni Grant non seulement d’être cocu mais aussi de de ne pas jeter la pierre à la femme adultère) et cela n’a pas non plus fait sourciller les censeurs du code Hayes, non plus que le public d’ailleurs. Etrange à cette époque où la pubidonderie était de mise. C’est peut-être là aussi l’une des raisons du succès du film qui montrait ce qu’on n’avait pas l’habitude de voir.

Le film sera un triomphe, attendu car la pièce avait déjà triomphé à Broadway. Il rapportera plus de 3 millions de dollars soit plus de trois fois son coût. La critique du Times résume en une phrase le succès et les conséquence qu’auront ce film magistral sur la carrière de la star : « Come on back, Katie, all is forgiven ». On ne peut pas dire mieux !

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4 réflexions sur “Indiscrétions (1940) de George Cukor

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