Alexandre Nevski (1938) de Sergueï Eisenstein

1938 marque le retour à l’écran d’un géant du cinéma : Sergueï Mikhailovitch Eisenstein, l’auteur du Cuirassé Potemkine treize ans plus tôt. C’est la fin pour lui d’un cycle d’errance (en Europe, aux Etats-Unis et au Mexique avant de rentrer en URSS en 1933) marquée par une certaine stérilité créative – ainsi que de la dépression – . Le dernier film qu’il a terminé date de 1929.

Il n’est cependant pas tombé complètement en disgrâce : en 1937, le grand manitou du cinéma russe de l’époque, Boris Choumiatski, demande à Eisenstein de réaliser un film sur un sujet historique et lui donne un certain nombre de choix. L’artiste choisit Alexandre Nevski car c’est un personnage dont on sait finalement assez peu de choses ce qui devait lui laisser une certaine liberté créative. Il faut dire que, à cette même époque, il s’agissait de ne pas trop marcher en dehors des clous. Le régime stalinien est plus paranoïaque que jamais, c’est l’âge d’or des grands procès de Moscou qui où environ 750 000 personnes seront exécutées sous des prétextes spécieux. Choumiastki, lui même sera au nombre des victimes.

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 Alexandre Nevski se base sur le récit succinct tiré des chroniques de l’époque des villes de Pskov et de Novgorod, racontant la grande victoire d’Alexandre Neski, prince de Novgorod, contre les chevaliers teutoniques au lac Peïpous, le 5 avril 1242. Scénario facile à résumer pour ce grand film épique chantant les louanges de la Russie éternelle.

Eisenstein a lui-même choisi l’acteur pour jouer le rôle principal :Nicolas Tcherkassov. L’acteur a une belle prestance dans ce rôle, Eisenstein s’est même amusé à dire qu’après le film, tout le monde modèlera le visage de Nevski sur celui de Tcherkassov. L’avenir lui a donné raison. De la prestance certes, mais aussi de l’entregent. Beaucoup d’entregent. L’acteur a 34 ans à l’époque et, ayant débuté comme comédien du music hall, est devenu une star … en même temps qu’un artiste d’état et membre du Soviet Suprême. Ce choix a probablement aidé Eisenstein à survivre aux purges qui faisaient rage autour de lui.

Le grand moment du film et ce qui le fait rentrer sans conteste dans l’histoire du cinéma est la scène centrale de la bataille contre les chevaliers teutoniques. Ces derniers sont absolument effrayants. D’abord, les acteurs qui les incarnent ont des trognes invraisemblables, comme on n’en trouvait plus que dans la cinéma muet. Le grand maître de l’ordre, le prêtre et le joueur d’orgue font plus penser à Nosferatu qu’à des créatures de chair et de sang. Les heaumes qu’ils enfilent pour aller combattre, ornés de cornes aux formes bizarres, les petits trous rectangulaires pour les yeux qui font penser au Ku Klux Klan, les grands manteaux blancs, genre chasubles, qu’ils portent au combat leur donnent un aspect sinistre qui renforce l’impression de  lutte entre le bien et le mal qui faisait parti du cahier des charges de ce film de commande.

La bataille se termine par une scène spectaculaire où les chevaliers teutoniques se noient dans le lac dont la glace a cédé sous leur poids, péripétie difficile à réaliser avec les moyens de l’époque. Les blocs de glace étaient composés d’un mélange d’asphalte et de verre et étaient posés sur des pontons flottants, dégonflés sur commande au moment où les chevaliers s’avançaient dessus, le tout suivant un timing millimétré.

La scène de la bataille aligne en nombre invraisemblable de figurants de part et d’autre et est véritablement très spectaculaire. De surcroît, c’est la grande force du cinéma d’Eisenstein, elle est sublimement montée donnant véritablement l’impression d’être au coeur de la mêlée à chaque instant. Une nouveauté à l’époque où le montage est souvent le cadet des soucis des cinéastes, surtout pour les films de guerre en costumes. Cette longue scène inspirera tout ce que le monde comporte de réalisateurs de talent pour tourner des scènes similaires : de Kurosawa (Les sept samouraïs) à Stanley Kubrick (Spartacus).

Un immense artiste comme Eisenstein ne suffisait pas à ce film, il a fallu que le réalisateur demandât à un immense compositeur – et ami – d’en composer la musique : Sergueï Prokofiev. Ce dernier n’a pas seulement écrit les chorales et autres oratorios du film, il a aussi arrangé certains effets sonores suivant les spécifications du réalisateur et supervisé l’enregistrement de la bande son. Ce n’est rien moins que Prokofiev qui s’est attelé à ces jobs de technicien. On a connu des compositeurs avec plus d’ego, c’est un peu comme si on demandait à Picasso de faire les décors. Le résultat est à l’avenant et la musique est épique à souhait, fait corps avec le film.

Le film a aussi … une légende qui ajoute a son mystère. Le studio a reçu, peu avant la fin du montage, un coup de fil du Kremlin, au milieu de la nuit, car Staline désirait voir la première version toutes affaires cessantes. Sans prévenir Eisenstein, le film non fini fut montré au dictateur. Quelques jours plus tard, lorsque le film a été achevé : il y manquait une bobine ce qui a suscité deux théories. Soit la bobine a été oubliée au studio lorsque le film a été montré à Staline – qui ne s’est aperçu de rien – et ensuite, quand il s’est agit de compléter le montage, il a été jugé plus prudent de ne pas la réintroduire vu qu’elle n’avait pas été « approuvée » ou – seconde option – Staline lui même a objecté à une des scènes montrant une dispute entre les habitants de Novgorod et a demandé à ce que la scène soit retirée. Dans tous les cas, la bobine a été détruite.

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 Le film est une commande, on l’a dit, donc il n’y a pas de place pour la nuance. On y déclame fréquemment des proverbes de la Russie éternelle, l’ultime phrase est « celui qui vient vers nous avec l’épée périra par l’épée ». Le personnage de Nevski a été clairement campé pour que le grand Staline puisse s’y identifier, et le parti-pris est clair : les chevaliers teutoniques ne sont jamais mentionnés autrement que par les nationalitié : « les allemands ». Il faut dire que le film a été écrit pendant la période de l’Anschluss et de l’invasion de la Tchécoslovaquie. Personne n’a rien trouvé à redire à la xénophobie anti-germanique qui suinte dans pas mal de scènes du film. Anti germanique et … anti catholique : les teutoniques sont accompagnés de toute une armada de prêtres et font des messes à tout bout de champ, ce qui exalte, en creux, la sainte Russie orthodoxe qui les combat. Pour un régime qui se prétend athée…

Sorti en 1938, le film a connu un grand succès public. Grand et aussi court : huit mois après sa sortie est signé le pacte Molotov-Ribbentrop et voilà que l’Allemagne se retrouve tout d’un coup la meilleure alliée de le Russie. Le film a alors été discrètement retiré des écrans … pour mieux y revenir trois ans plus tard après l’invasion de l’URSS par la Wehrmacht. Nevski, ses valeureux paysans, sa lutte acharnée et victorieuse contre l’envahisseur, sa volonté de ne jamais laisser soumettre la mère patrie par une armée étrangère était de nouveau en odeur de sainteté et servait de nouveau parfaitement la propagande stalinienne.

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