Huit et demie (1963) de Federico Fellini

Huit et demie, Otto e mezzo de Federico Fellini. Film intitulé ainsi car c’est le huitième et demi film du réalisateur, après six longs métrages, deux courts métrages (chacun comptant pour un demi) ainsi qu’un film co-dirigé avec Alberto Lattuada, Les feux du music hall. Tout a été dit sur ce film, porté au pinacle par la critique – à l’exception notable de la critique star du New Yorker, Pauline Kael – , classé depuis trente ans comme parmi les cinq meilleurs films de tout les temps par le magazine Sight and Sound (classement établi par les réalistaeurs) et enfin, cerise sur le gâteau, classé parmi les 45 meilleurs films tournés avant 1995 par le Vatican, ce même Vatican qui a failli excommunier Fellini trois ans plus tôt à cause de La dolce vita ! Allez écrirer un post de blog après ça !

Disons le tout de suite, ce film est un film qui à certains moment n’atteint rien moins que la grâce, le sublime. Une apparition furtive de Claudia Cardinale, la scène ou l’américaine Gloria (Barbara Steele) danse sur un musique rock, une simple phrase prononcée par Carla (Sandra Milo) « ma sei contento contento, o contentino ? », ou tout simplement les premières notes de la musique de Rota au début de la scène finale, ou encore le moment, dans la scène finale toujours ou Mastrioianni et Anouk Aimée se joignent à la farandole : mon corps de spectateur pendant ces scènes a réagi de manière incontrôlée : frissons, parfois même larmes que pourtant rien sur l’écran ne justifie, c’est juste la magie inhérente au film, la grâce vous dis-je, qui opère. Voyons cela d’un peu plus près.

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De quoi s’agit-il. Une histoire simple qui tiendrait sur un bout de papier : un réalisateur à succès, Guido Anslemi doit tourner un film. Le tournage n’a pas commencé mais certains éléments (décors, écriture du scénario, casting ainsi que le venue de stars capricieuses qui veulent en savoir plus sur le film) se mettent en place. Le problème, c’est que Guido est en panne d’inspiration, n’a aucune idée de ce que le film sera et doit à la fois ménager les attentes des uns, faire face a tout une ribambelle d’importuns qui gravitent autour de lui, en même temps que gérer ses problèmes personnels.

Ce film est tourné à une période charnière de la carrière de Fellini. Comme tout bon apprenti réalisateur, il a suivi, à ses débuts, la mode du moment : celle du néo réalisme de De Sica ou Rossellini. Ayant fait merveille dans le genre (La strada, I vitelloni), il a pu ainsi s’émanciper de ce style qui n’était pas le sien pour introduire dans son cinéma des éléments un peu plus personnels avec un certain succès. Puis vint l’événement La dolce vita en 1959 et le succès mondial qui lui apporte la renommée internationale pour une oeuvre qui n’est déjà plus exclusivement réaliste mais introduit des éléments d’onirisme, de fantaisie. Huit et demie, film qui suit La dolce vita est l’aboutissement de ce processus. L’artiste a suffisamment d’assise pour faire ce qu’il veut : à partir de ce film, Fellini cesse complètement d’être un réalisateur néo-réaliste ou affilié à quelque école que ce soit pour être un réalisateur .. fellinien. Il le restera jusqu’à sa mort en 1993.

On y retrouve donc ce qui caractérise le style du maître, des personnages foisonnants, loufoques pour certains d’entre eux, exubérants pour la quasi-totalité qui s’entremêlent, se parlent, souvent, ne s’écoutent pas dans un maëlstrom de mouvements de caméra parfaitements orchestrés. C’est impressionnant de constater comment, après un quart d’heure de films, on est familier avec un cinquantaine de personnages que pourtant on n’a fait qu’entrevoir à l’écran.

Il y a aussi ces scènes oniriques, elles aussi typiques de son cinéma, et celles d’Otto e mezzo sont particulièrement bien insérées, plus que dans d’autres films (Giulietta degli spiriti par exemple). La scène où Guido est attablé est au café avec sa femme et qu’il voit justement y arriver sa maîtresse et que sa femme lui fait une nouvelle scène qui enchaîne .. sur une scène de harem où toutes ces femmes qui normalement se détestent vivent en harmonie et s’empressent autour de Guido traité comme un empereur romain, cette scène est une merveille. Itou pour la scène ou Guido s’échappe d’un visionnage de rush pour une escapade avec Claudia Cardinale (je le comprends !). Dans ce film, plus que dans n’importe quel autre film ultérieur de Fellini – seul Amarcord arrive au niveau de maîtrise atteint dans Otto e mezzo à mon avis – la fantaisie, l’onirisme consubstantiel au style du maître s’insère parfaitement.

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Les acteurs ? Il y en a pléthore mais en réfléchissant à la trentaine de personnages que je pourrais citer de mémoire sur ce film, je ne pourrais en mentionner absolument aucun qui soit mal casté. L’actrice française capricieuse, l’américain qui pose des questions idiotes (Etes-vous communiste ?), l’ambassadeur qui traîte son « handbag » comme un chien (elle : »je n’aimerais pas qu’il lise dans mes pensées », lui « ne te fais pas de souci,il ne lira rien du tout »), l’ami qui s’excuse de sortir une fille de vingt ans sa cadette, le clown qui lit dans les pensées, la sorcière qui montre ses gros seins à Guido enfant moyennant finances, l’amoureux éperdu de la femme de Guido qui la suit partout, le producteur ventripotent furieux de faire des chèques à tire-larigot mais qui les fait quand même, le scénariste intello qui bassine Guido qui n’a aucune idée de ce dont-il veut parler : tout ces personnages sont réels, crédibles, magnifiques, incarnés par des acteurs parfaits.

Mention spéciale pour les deux grands rôles non principaux : Anouk Aimée magnifique en épouse trompée qui n’est pas dupe des mensonges de Guido (à qui pourtant le spectateur donnerait le bon dieu sans confession) et qui évolue sur le fil du rasoir entre l’épouse délaissée pour laquelle on a de l’empathie et la chieuse qu’on condamnerait sans appel, et aussi Sandra Milo, la maîtresse dans un rôle de ravissante idiote (avec un peu plus de classe que Brigitte Bardot quand même) avec la scène très drôle où elle arrive sur le lieu du tournage avec la ferme intention de faire du shopping dans les boutiques de mode, mais, pour mieux la dissimuler, Guido n’a rien trouvé de mieux que de ne pas la faire dormir dans l’hôtel de luxe où dort toute l’équipe mais dans un hôtel miteux à côté de la gare.

Et puis il y a Claudia Cardinale. Elle joue un personnage d’actrice mythique et inaccessible, que Guido rêve de faire tourner, qu’il voit en songe et qui semble être l’unique remède qui lui fera trouver l’inspiration pour faire son film. La première scène où elle apparaît dure moins d’une minute mais son aura, sa beauté, son mystère suffisent à envouter le spectateur en quelques secondes, chacune de ses (rares et courtes) apparitions à l’écran pendant le film à le même effet, dans la salle du cinéma que l’apparition de la vierge Marie au milieu d’un sit-in des JMJ.

Comme la plupart des films italiens de cette époque, le film a été doublé plus tard, en post-production. Il paraît que les dialogues prononcés sur la plateau n’avaient parfois rien à voir avec les dialogues finaux, ces derniers étaient rajoutés plus tard, avec certaines phrases carrément nouvelles. Et c’est ainsi que certains acteurs ont été doublés par d’autres qu’eux même : Delon dans Rocco et ses frères ne parle pas parfaitement l’italien mais est doublé par un italianophone par exemple. C’est ainsi que Claudia Cardinale, au début de sa carrière ne s’est pas doublée elle-même : l’italien ne faisait pas vraiment partie de ses langues maternelles (elle parlait le dialecte sicilien par ses parents ainsi que le français car elle est née et  grandi dans la communauté sicilienne de La goulette en Tunisie) et elle le parlait avec un accent français. Et c’est justement Fellini dans Otto e mezzo qui lui a donné la possibilité de faire parler son personnage en usant de sa propre voix. En d’autres termes : ce film est le permier où vous pourrez apprécier la voix grave de Claudia Cardinale, qui fera d’ailleurs son succès pour la suite de sa carrière, mais dont les producteurs d’avant 1963 n’ont pas voulu de peur de déplaire au public.

Pour finir sur le casting, il faut parler de Marcello Mastroianni. Il joue le rôle de Guido et donc, par extension de Federico Fellini. Comme dans La dolce vita, il joue un personnage nonchalant, sorte de spectateur du monde qui se bouscule autour de lui mais qui observe toute cette agitation avec un grand détachement. Il est très poli, très élégant, se soumet à toutes les sollicitations y compris celles de fâcheux qu’on aurait vraiment envie de remettre à leur place, il navigue avec maëstria entre l’écueil de sa femme et celui de sa maîtresse. Mastroianni est impérial dans ce rôle. Non seulement il incarne le personnage à la perfection, tout sonne juste et on ne s’imagine pas Guido autrement mais en plus il magnifie ce personnages par son élégance et son maintien. C’est cela qui à mes yeux caractérise Mastroianni. : c’est l’acteur qui a le plus de classe que j’aie jamais vu sur un écran et sa prestation dans Otto e mezzo n’échappe pas à la règle.

C’est d’ailleurs, le seul, je ne dirais pas bémol, plutôt la seule question que j’ai au sujet du film. Marcello est-il vraiment Fellini ? Fellini est un réalisateur exubérant, il fait un peu penser à un pizzaiolo lorsqu’on le voit en photo. Mastroianni, pas vraiment. C’est bizarre mais j’aurais plutôt tendance à voir dans la figure de Guido celle d’un réalisateur comme Antonioni (allure de grand bourgeois, très élégant, toujours tiré à quatre épingles sur le plateau) où, à un degré moindre, de Visconti (un grand aristocrate au maintient similaire à celui de Guido). Las ! Les tourments de Guido sont inspirés par ceux de Fellini. Qu’on se le dise !

Et puis il y a l’immense Nino Rota. Pour ceux qui viendraient de Mars, Nino Rota est le compositeur qui a mis en musique tous les films de Fellini. Il a toujours fait corps avec la cinématographie du maître, a toujours tout compris de son cinéma et ses bandes son sont considérées comme des merveilles. Dans Otto e mezzo, on est encore au dela de cela. Rota et sa musique jouent dans ce film le même rôle qu’Ennio Morricone jouera dans Le bon, la brute, le truand quelques années suivante ou comment une des composantes du film (sa musique) peut faire passer ce dernier du statut de chef d’oeuvre au statut de mythe. On entend des passages de La chevauchée des Walkyries de Wagner (non, ce n’est pas Apocalypse Now) à certains moments mais la musique d’Otto e mezzo, c’est d’abord et avant tout le thème principal sur des airs de fanfares et de musique de cirque qu’on entend par bribes à certains moments du film et qui est passé dans son entier pour accompagner la scène finale (voir sur you tube https://www.youtube.com/watch?v=nWqC6kRCLjI pour ceux qui ne le connaissent pas). Cette scène où on voit une petite fanfare avancer puis, introduite par le formidable clown Maurice qui transmet les pensées, tous les personnages du film arriver petit à petit et faire un ronde sur des tables disposées en cercle avec Mastroianni et Anouk Aimèe qui finissent par se joindre à la la farandole, est certainement parmi les plus fabuleuses jamais tournées au cinéma. Lors de la projection, les première notes de Rota au début de cette scène – que j’attendais car je me souvenais l’avoir vue lorsque j’avais vu le film précédemment – m’ont tout simplement fait venir les larmes aux yeux : la magie, thème récurrent chez Fellini dans ces films, à ce moment précis, quitte l’écran pour envahir la salle et toucher spectateur que j’étais: de la pure beauté, poésie, magie sur l’écran, que sais-je, où comment les très nombreux personnages présentés au cours du film sont tous réunis à la fin, la musique distillée, je devrais dire « répétée » au long du film est jouée dans on intégralité dans une scène de cinq minutes pour finir en apothéose le chef d’oeuvre.

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J’ai vu ce film pour la première fois au ciné club de Polytechnique en 1992 et j’avais trouvé cela sans queue ni tête. Puis ensuite à Londres au début des années 2000 et j’avais trouvé au film un certain charme. Puis, en 2015, voilà que la beauté sublime de de film me fait venir les larmes aux yeux ?! Regressé-je ? Non ! Probablement que je suis victime de ce que TS Eliot a une fois attribué à la poésie de Dante : « on ne peut espèrer l’apprécier complètement qu’à la fin de sa vie ». Dante Aligheri ! Voilà Fellini en bonne compagnie !

D’ailleurs le maître Fellini lui-même m’absout (de ne pas avoir aimé ce film à 20 ans quand je l’ai vu pour la première fois) lorsqu’il énonce dans une interview : « Je n’aime pas l’idée de ‘comprendre’ un film. Je ne crois pas que la compréhension rationnelle soit un élément essentiel dans l’accueil de n’importe quelle oeuvre d’art. Soit un film a quelque chose à dire, soit il n’a rien à dire. Si vous êtes ému par le film, vous n’avez rien besoin qu’on vous explique. Si ce n’est pas la cas, aucune explication ne pourra vous le rendre émouvant ». Merci maestro ! J’étais au rang de vos détracteurs pendant mes erreurs de jeunesse mais maintenant je vous assure, vous pouvez me compter parmi vos plus indéfectibles zélateurs.

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3 réflexions sur “Huit et demie (1963) de Federico Fellini

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