Le troisième homme (1949) de Carol Reed

Le troisième homme, The third man, est un film anglais du réalisateur Carol Reed, tourné quatre ans après le fin de la seconde guerre mondiale dans Vienne occupée par les alliés qui montre en filigrane les prodromes de la guerre froide.

On y rencontre Holly Martins, un écrivain américain de livres à succès, qui débarque à Vienne pour y retrouver Harry Lime, un de ses amis, qui doit l’héberger pour quelques jours. Alors qu’il frappe à sa porte, le concierge lui fait comprendre dans un anglais hésitant que ce dernier vient de mourir au bas de la rue, renversé par une voiture. Martins reste quelques jours à Vienne, assiste à l’enterrement de son ami et est contacté peu après par un étrange personnage qui assistait justement aux funérailles et qui peine à répondre aux questions de Martins sur l’accident. Ce dernier finit par acquérir la conviction que la mort de son ami n’est peut-être pas si accidentelle que ça.

The_third_man

Dès les premières images, le décor est rapidement planté. Le troisième homme est un film noir. Il y a le noir et blanc bien sûr, mais il y a aussi l’intrigue policière – en fait d’espionnage – particulièrement enchevêtrée, le personnage féminin aux motivations un peu troubles, le personnage principal qui s’improvise détective privé face à une adversité menaçante, tout cela recycle les bons vieux codes du film noir américain comme on les aime. De surcroît, le scénario est signé par le grand Graham Greene, tiré de son livre éponyme, c’est l’une des stars du roman d’espionnage de l’époque, sorte de John Le Carré de l’après-guerre.

Mais .. le doute va bientôt s’immiscer et quelques grains de sable vont venir gripper cette belle mécanique. La musique d’abord, a une grande importance dans le troisième homme. Il s’agit d’une petite ritournelle foraine envoutante plus proche de Nino Rotta que des musiques convenues des productions hollywoodiennes du même type. On note également un souci inhabituel de réalisme qu’on peut observer par exemple dans la langue que les gens parlent. D’une part, les personnages viennois sont de véritables acteurs allemands qui parlent avec un accent marqué, mais de surcroît, ceux-ci parlent spontanément allemand avant de passer avec peine à l’anglais si la personne à laquelle ils s’adressent ne comprend pas. Cela semble un détail ? C’en est un mais c’est un détail rafraichissant qui donne son originalité à film un film qui n’en manque pas.

Carol Reed est un réalisateur talentueux qui ne bénéficie pas de la notoriété de ses collègues d’Hollywood tout simplement parce qu’il n’est pas de ce sérail là. Il tourne en Europe, avec des studios anglais et c’est probablement pourquoi ces films sont moins connus que ceux des grands d’Hollywood. Son talent n’en est pas moins immense, que ceux qui en doutent regardent un autre de ses films, un véritable chef d’oeuvre de la comédie à mon avis : Notre agent à La Havane.

Pour en revenir au troisième homme, Reed met tout son savoir faire pour sortir le film de la catégorie film de genre (autrement dit « noir »). Le cadrage ainsi que la position de la caméra sont plutôt inventifs dans le film, il y a beaucoup de scènes filmées de biais, en contre plongée, une jolie scène où Jospeh Cotten monte un escalier en colimaçon – Hitchcock es-tu là ?- filmé de bas en haut, le personnage du petit gamin qui crie au meurtre sorti tout droit d’un film de Fritz Lang période allemande et surtout de saisissants gros plans sur les visages de certains acteurs secondaires (le concierge, la logeuse d’Anna, le « baron » Kurz, le docteur Winkel, le marchand de ballons de baudruche qui ont été de toute évidence choisis pour leur trogne)  … J’ai trouvé cela très beau même si cela a parfois été reproché à Reed, la notice du BFI cite une critique de l’époque, dans l’ensemble élogieuse, mais qui mentionne néanmoins la « occasional pretentious touch ».

The_third_man2

Le casting est idéal. Reed s’est adjoint les services de Joseph Cotten, acteur américain, qui a accepté de quitter sa Californie pour tourner avec le réalisateur – européen – : il a bien fait. Il est convaincant en américain perdu à Vienne dans une ville dont il ne comprend ni la langue, ni les codes. Alida Valli fait une jolie Anna Schmidt mystérieuse à souhait quant à ses motivations de soutenir Cotten – ou pas -. Mais la grande force du casting réside certainement dans le choix d’Orson Wells, dans le rôle du troisième homme. La première scène où il apparaît, sur un pas de porte, est tout simplement superbe. Son visage poupin, son allure de dandy au petit sourire en coin tranchent avec le personnage trouble qu’il interprète. Il donne une impression de tout maîtriser, de survoler cette situation passablement compliquée un peu en écho avec le statut de l’artiste Wells à Hollywood : il fait ce qu’il veut, se joue des codes en vigueur et traverse les événements avec une espèce d’assurance tranquille que personne autour de lui ne partage. L’une des dernières scènes – magnifique -dans les égoûts où Wells entend les bruits de ses poursuivants par toutes les canalisations débouchant à l’endroit où il se trouve m’a étrangement rappelé le final aux miroirs de La dame de Shanghai – fameux film de Wells réalisateur -.  Un hommage indirect de Reed à son acteur ?

Le dernier élément du casting, non mentionné au générique, est la présence … de la ville de Vienne, montrée comme jamais dans sa situation de l’après guerre. L’attention au détail, les grandes places vides, les tas de ruines aperçus occasionnellement et qui permettent souvent à des fugitifs d’échapper à leurs poursuivant, ses milieux interlopes où le marché noir tourne à plein régime, ses autorités qui tantôt s’entraident, tantôt se mettent des bâtons dans les roues pour des détails administratifs, les scènes nocturnes dans les cafés jusqu’à la scène mythique dans la grande roue du Prater, tout cela donne vie à cette ville fascinante et administre au spectateur une salutaire leçon d’histoire, illustrée par des plans superbes et mélancoliques.

The_third_man1

Voilà donc Le troisième homme. En résumé, un final qui rappelle celui de La dame de Shanghai, une manière de filmer originale et novatrice, de la recherche dans la manipulation de la caméra, une volonté affichée de dépasser les codes prévisibles du film de genre pour en faire un objet cinématographique unique. Et le réalisateur s’appelle Orson … aah, Carol Reed ! Et si, plutôt que d’être un film noir, Le troisième homme était en fait un film « wellsien » ?

Tous les films

Publicités

3 réflexions sur “Le troisième homme (1949) de Carol Reed

  1. Pingback: Notre agent à La Havane (1959) de Carol Reed | Ecran noir - London

  2. Pingback: Blog 198 : La splendeur des Ambersons (1942) d’Orson Welles | Ecran noir - London

  3. Pingback: Table des matières | Ecran noir - London

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s