Ascenseur pour l’échafaud (1958) de Louis Malle

Dans le Paris de 1958, le Paris des automobiles avec des formes en ronde bosse où on laissait les clefs sur le contact – moteur allumé – quand on avait oublié quelque chose dans son bureau, le Paris des vieux métros verts qui passent sur le pont de Grenelle, des autoroutes sur lesquelles on peut faire demi tour car il n’y a pas de barrière qui vous empêche de passer sur la file en sens inverse, dans ce Paris là est sorti, juste avant le déferlement de la nouvelle vague, le film de Louis Malle : Ascenceur pour l’échafaud.

Ce film est au cinéma ce que les ballets russes de Diaghilev furent à la danse : il rassemble d’immenses artistes qui, chacun dans son domaine, va offrir son talent pour faire du film une réussite. Voyons un peu …

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A tout seigneur, tout honneur, commençons par Henri Decaë. Vous n’avez jamais entendu parler de lui ? C’est normal ! C’est le directeur de la photographie du film, un de ces soutiers du cinéma sans lequel un film ne serait rien, dont le nom apparaît furtivement au générique, mais qu’on oublie illico. Si ce n’est pas son nom, c’est son travail qui dans ce film force l’admiration. Le premier plan extraordinaire sur le visage, les lèvres de Jeanne Moreau, en très gros plan qui murmurent « je t’aime » avant que la caméra ne recule pour nous faire progressivement découvrir qu’elle appelle d’une cabine téléphonique, c’est lui ! La parti-pris de ne filmer qu’en lumière naturelle où parfois Jeanne Moreau vagabondant de nuit dans les rues de Paris n’est éclairée que par la lumière venant des vitrines des cafés – procédé révolutionnaire qui lui a valu beaucoup de critiques avant que son travail ne soit acclamé-, c’est lui ! Les savants plans avec une profondeur de champ parfaitement maîtrisée où le premier plan est net et l’arrière plan flou, c’est toujours lui ! Ayant déjà collaboré avec Melville, il trouve dans ce film des conditions à la mesure de son talent et nombre de ses plans marquent l’esprit du spectateur à tel point qu’il s’en souvient après le générique de fin.

Il y a aussi Miles Davis, à qui Louis Malle a demandé de faire la musique du film mais en lui laissant la plus grande liberté possible. Le réalisateur a bien expliqué de ne pas systématiquement tenter de refléter l’action au travers de leur musique. Il projeta seulement de courts extraits du film pour inciter Miles Davis et sa troupe à improviser le plus librement possible, simplement pour restituer l’atmosphère. En trois heures de studio, cinquante minutes de prises de son furent réalisées dont dix-huit furent utilisées pour le film. Pour l’anecdote, le seul problème recensé par Miles Davis fut d’adapter sa musique à la démarche de Jeanne Moreau qui, selon l’artiste, manquait de rythme.

Jeanne Moreau donc, et Maurice Ronet dans les rôles principaux. Jeanne Moreau n’est pas une inconnue à l’époque. Actrice de la comédie française puis du TNP, elle a tourné au cinéma dans des films de réalisateurs de « l’ancienne vague » comme Henri Decoin ou Gilles Grangier, mais ce rôle marquant, où son talent éclate avec son visage filmé de très près, sa mine boudeuse tellement irrésistible, va la propulser pour de bon au firmament du cinéma. Maurice Ronet a connu une destinée similaire: dix ans de carrière derrière lui, considéré comme le jeune premier du cinéma français mais sans film marquant à son actif … avant que Louis Malle ne vienne le voir.

Les seconds rôles enfin sont incarnés par des noms qui feront parler d’eux plus tard : Georges Poujouly, l’acteur de Jeux Interdits, qui a pris six années depuis ce premier film, Charles Denner dans un petit rôle de flic auxiliaire, et bien entendu Lino Ventura dans le rôle du commissaire, à qui revient le mot de la fin et qui crève l’écran comme à chaque fois, et cela quel que soit l’épaisseur de son rôle.

Le scénario et les dialogues sont de l’écrivain Roger Nimier, chef de file du mouvement des Hussards qui jouissait d’une certaine notoriété à l’époque.

Et pour entraîner cette belle troupe ? Il faudra un chef d’orchestre à la hauteur, ce sera Louis Malle, un gamin de 25 ans. C’est le premier long métrage d’un jeune réalisateur qui a fait ses classes, et tant qu’assistant réalisateur, avec Jacques-Yves Cousteau sur Le monde de silence (palme d’or à Cannes 1955) puis, ensuite avec Robert Bresson dans Un condamné à mort s’est échappé. On ne peut pas faire plus éclectique.

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Le résultat est à l’avenant : un beau film noir en français, furieusement jazzy, magnifiquement filmé qui évoque merveilleusement ce Paris disparu des années 50, deux ans avant que Godard ne sorte A bout de souffle auquel le film a peu à envier. On pourrait regretter que l’intrigue policière manque un peu d’allant, malgré toute ses qualités, Malle n’est pas Hitchcock mais ce n’est pas vraiment le propos. Ascenseur pour l’échafaud est un beau film, un classique de années 50 que l’on revoit avec émotion.

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