Lawrence d’Arabie (1962) de David Lean

Thomas Edward Lawrence est né au pays de Galles en 1888, fils d’une famille de la petite aristocratie. C’est un homme petit, frêle, homosexuel déclaré. Passionné d’histoire, très tôt attiré par l’archéologie, il voyage au moyen orient et adopte les coutumes des peuples qu’il cotoie : il apprend l’arabe, s’habille comme un arabe, mange comme les arabes, s’intéresse a leur culture. Une attitude aux antipodes du colon anglais de l’époque.

Avec la première guerre mondiale, il travaille pour les services secrets britanniques, arrive à unifier un certain nombre de tribus arabes et à jouer un rôle important dans de faits d’armes comme l’attaque d’Aqaba ou la prise de Damas.

C’est un personnage contrasté, flamboyant, excentrique – il est anglais après tout – qui a écrit sa propre légende dans ses mémoires, Les sept piliers de la sagesse.

lawrence_of_arabia

Sa première apparition a l’écran date des années 20, sous la caméra du journaliste Lowell Thomas qui a suivi et interviewé Lawrence et qui, devant le succès de son documentaire en a fait un film, qui a eu un succès considérable, faisant ainsi accéder son héros à une notoriété qu’il n’avait pas réellement souhaité et pour laquelle il gardera rancune envers Lowell Thomas.

Dès les années 30, il a été question d’une adaptation des sept piliers de la sagesse au cinéma par le producteur Alexandre Korda. Aprés bon nombre de péripéties – réticences de Lawrence, relance du projet aprés sa mort en 1935, valse hésitation sur les acteurs, réalisateurs – et 15 ans de retard, Korda … abandonne et il faut attendre 1960 pour que le projet tombe entre les mains du producteurs Sam  – African Queen, Sur les quais – Spiegel.

Sam Spiegel croule à l’époque sous les honneurs avec le triomphe de son dernier film : Le pont de la rivière Kwai, réalisé par un certain … David Lean. Ce dernier est un réalisateur sans histoires, docile, soigné, qui respecte les budgets et les délais, un rêve pour un producteur. Voulant capitaliser sur le succès du pont de la rivière Kwai et ne souhaitant pas modifier un cocktail gagnant, Spiegel cherche a refaire le même coup avec un grand film épique en même temps qu’exotique. Il a été question de faire un film sur Gandhi avec Alec Guiness dans le rôle titre mais le projet a été abandonné, trop lié à l’histoire immédiate. C’est alors que l’idée de faire une grande fresque sur la vie du colonel Lawrence a germé, d’autant plus que Spiegel venait d’en acquérir les droits pour 25 000 dollars auprès de ses héritiers.

Le film est donc lancé. L’ambiance entre Michael Wilson, le scénariste qui insiste sur le contexte historico-politique et Lean qui préfère insister sur le caractère tourmenté et sombre du personnage principal va tourner au vinaigre. Lean va s’en débarrasser pour débaucher un autre scénariste, auteur de théâtre plus conciliant : Robert Bolt. Le sujet est polémique. Lean en bon réalisateur hollywoodien insiste sur les aspects cinégéniques de son héros qui sont aussi ses aspects les plus controversés, lors de certains massacres ordonnés par lui par exemple. L’exactitude historique n’est pas vraiment son fait, il a même refusé certaines des archives que Lowell Thomas était prêt à lui prêter pour écrire son film. Lawrence d’Arabie sera SON Lawrence d’Arabie, le résultat final est un mélange entre une trame générale héritée de Wilson et des personnages et des dialogues écrits par Bolt.

Lean est allé loin dans sa vision subjective du personnage de Lawrence, à tel point qu’à la sortie du film, le frère de Lawrence est outré par le résultat : il fustige la narcissisme, la sadisme, l’exhibitionnisme du Lawrence qu’il vient de voir à l’écran et interdit l’utilisation du titre « Les sept piliers de la sagesse » pour le film. L’oeuvre s’appelera donc Lawrence d’Arabie et c’est sous ce nom qu’elle entrera dans l’histoire du cinéma.

Lawrence d’Arabie comme tout les films de légende aurait pu avoir un autre casting : Sam Spiegel rêvait de Marlon Brando pour jouer Lawrence, Alain Delon a passé un casting réussi pour le rôle de Sherif Ali mais s’est retiré car il ne souhaitait pas porter des lentilles de contact sombres et il a aussi été question de Benjamin Britten pour écrire la musique. Las ! Si c’est tout de même une star, Maurice Jarre, qui se verra confier la musique, c’est un illustre inconnu au cinéma, le comédien de théâtre irlandais Peter O’Toole que Lean va dénicher pour le rôle titre – après un premier refus du comédien Albert Finney -. Le rôle de Sherif Ali sera confié à un comédien égyptien, star dans son pays mais inconnu à l’étranger : Omar Sharif, qui remplira si bien son office qu’il rempilera pour le prochain film de Lean qui le fera entrer pour de bon au panthéon du cinéma : Docteur Jivago.

lawrence_of_arabia1

Le reste du casting est plus traditionnel : le héros du pont de la riviére Kwai, Alec Guiness jouera le rôle du prince Faysal et s’astreindra à de longes séances de maquillage tous les matins pour se faire poser un faux nez et ressembler de manière frappante au vrai Faysal, le sheik Auda abu Tayi sera joué par Anthony Quinn, comédien chevronné qui lui aussi prendra son rôle à coeur et passant des heures à se maquiller pour ressembler au mieux à son modèle.

Le tournage aura lieu en Jordanie sur les lieux même des exploits de Lawrence mais la région était troublée à l’époque – elle l’est toujours – et il était hors que question à quelqu’un portant un tampon israélien sur son passeport d’accéder aux lieux du tournage. Le producteur Sam Spiegel est juif et donc persona non grata. Lui et Lean vont insister, l’affaire va remonter jusqu’au roi Hussein, le descendant de nombreux personnages auquel le film rend hommage. Ce dernier va aider considérablement l’équipe en fournissant une importante aide logistique, ses meilleurs chameliers ainsi que l’aide de la Desert Patrol, il se rendra même plusieurs fois sur les lieux du tournage, et finira même … par rencontrer une assistante, Toni Gardner qui deviendra Muna al-Hussein, sa deuxième épouse, dont il divorcera en 1971.

Mais le roi mais n’ira pas jusqu’à autoriser Spiegel à poser le pied sur le sol jordanien. Qu’à cela ne tienne, Spiegel, pas mégalomane pour deux sous, va « assister » au tournage de son yacht ultra luxueux, ancré à la limite des eaux territoriales jordaniennes et s’y investir avec force coups de téléphone et télex. Il y aura un certain nombre de va et vient en canoë entre le port d’Aqaba et la yacht de Spiegel où Lean, accompagné parfois de Peter O’Toole, Omar Sharif ou Anthony Quinn vient mettre le producteur au courant de la journée de tournage en dégustant du caviar servi par un majordome noir aux gants blancs.

On tourne dans des conditions extrêmes, dans des endroits parfois a plus de 200 kilomètres d’un point d’eau, on ne peut visionner les rushes au milieu du désert qui sont expédiés directement à Londres, les femmes sont interdites sur le tournage, la nourriture est expédiée quotidiennemment par avion de Londres. L’ivrognerie notoire de Peter O’Toole ne sera satisfaite que par des alcools faibles, bière, vin, champagne – ce n’est déjà pas mal en terre musulmane -, les alcools plus forts, whisky, gin, étant prohibés.

Après 120 jours de tournage en Jordanie, la prise d’Aqaba est reconstituée en Espagne près d’Almeria et la bataille précédant la prise de Damas au Maroc, près de Ouarzazate avec, là aussi, un impressionnant soutien logistique – 1000 cavaliers – du souverain Hassan II, on tourne avec des vraies armes sans aucune répétition une scène invraisemblable.

C’est un tournage mythique aux anecdotes innombrables. Peter O’Toole a failli mourir lors de la scène de la prise d’Aqaba quand il est tombé de son chameau, heureusement vers l’avant ce qui a empêché les chevaux en cavalcade derrière de le piétiner; une autre fois ce sont les autorités jordaniennes qui ont fait de grosses difficulté à l’idée qu’un comédien anglais, non arabisant, puisse réciter des verset du coran. L’affaire s’est finalement réglée en imposant le présence d’un imam pour vérifier que la lecture sera conformes aux principes de l’islam.

lawrence_of_arabia2

C’est un film monté à la hâte qui est présenté à la presse au Royal Albert Hall, une version test en quelque sorte qui ne plaît pas et à laquelle Lean est obligé d’enlever 15 minutes. Le 9 décembre 1962, la première mondiale a lieu à l’odéon Leicester Square de Londres, en présence de la reine Elizabeth. Le public adore mais la critique de la nouvelle vague pas du tout. « Tintin chez les arabes » a-t-on dit !  Les oscars penchent, eux, du côté du public, le film en recevra sept même si le film a été amputé d’une vingtaine de minutes supplémentaires entre temps.

Malgré le soutien actif du roi Hussein et d’Hassan II, le film sera interdit à sa sortie dans tous les pays arabes sauf l’Egypte où la manière dont le nationalisme arabe a été dépeint a plu a Gamal Abdle Nasser. Le film y fera d’ailleurs un triomphe.

L’histoire ne s’arrête pas là. Dans les années 80, avec le soutien financier de Scorsese et Spielberg, 30 mois de travail pendant lesquels il va retrouver la monteuse originale du film – qui va l’aider à reconstituer le montage original – et sous la supervision de Lean, Robert Harris va accomplir un travail de bénédictin pour restituer la film dans sa longueur originale, à tout le moins celle souhaitée par Lean. Les couleurs sont ré-étalonnées, la bande-son est refaite intégralement, on reconvoque les comédiens Peter O’Toole et Alec Guiness pour qu’ils ré-enregistrent leur texte et la version non coupée – Lean a rejeté la responsabilité des coupes sur Spiegel qui ne pouvait répondre car il était mort à l’époque – est présentée en ouverture du festival de Cannes. Le glamour fait son office, les passions et la critique sont appaisées et Peter O’Toole qui intervient de manière émouvante après la projection en ressort sous un déluge d’applaudissements.

« Ce film était une folie par sa longueur, l’absence de stars à l’affiche comme des femmes dans l’intrigue et pourtant au final, c’est une oeuvre splendide qui a rencontré un succès public formidable et durable » disait Omar Sharif du film. On ne peut que lui donner raison.

Tous les films

Publicités

2 réflexions sur “Lawrence d’Arabie (1962) de David Lean

  1. Pingback: Le docteur Jivago (1966) de David Lean | Ecran noir - London

  2. Pingback: Table des matières | Ecran noir - London

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s