Sils Maria (2014) d’Olivier Assayas

Sils Maria raconte l’histoire de l’actrice Maria Enders. C’est une talentueuse actrice qui a rencontré la gloire très jeune en jouant dans une pièce de théâtre, Maloja snake, le rôle d’une jeune femme, Sigrid, dont une femme plus âgée, Elena, s’est entichée à tel point que lorsque Sigrid décidera de l’abandonner, Elena se suicidera. La jeune Maria Enders a connu un triomphe à tel point que l’actrice – moins douée – jouant le rôle d’Elena en prendra ombrage et mourra peu après dans un accident de voiture (suicide?).

Vingt ans plus tard, un metteur en scène à succès a l’idée de reprendre la pièce mais en proposant à Maria, l’autre rôle, celui d’Elena, maintenant qu’elle a l’âge du personnage, lui donnant ainsi l’occasion de briller tout en faisant un « coup ». Coup d’autant plus réussi que le rôle de Sigrid sera tenu par une jeune bimbo, génération Hollywood 2010 dont le fait d’arme principal est d’avoir joué dans un film de super héros pour adolescents et d’en avoir tiré une telle notoriété qu’elle passe sa vie à fuir les paparazzi.

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Le film narra le choix – courageux – de cette femme d’accepter le rôle après avoir pensé le refuser initialement, les difficultés qu’elle va rencontrer en même temps que la réflexion sur le temps qui passe et le fossé entre les générations qui se creuse au fur et à mesure qu’elle prend de l’âge.

Disons le tout de suite : Sils Maria est un film magnifique. Il parle à l’intellect, au sentiment et brasse avec talent un certain nombre de thèmes assez délicats à manier : la star system et les dilemmes cornéliens d’acteurs exigeant entre jouer des rôles à leur niveaux et jouer des rôles alimentaires mais rémunérateurs, le temps qui passe qu’on aimerait retenir sans y arriver, l’incompréhenssion entre jeunes et anciens et la prise de pouvoir des jeunes lorsque les vieux s’effacent, le tout entrecoupés d’images sublimes des montagnes des Grisons. Signalons que Sils Maria est un coin de Suisse fameux où Friedrich Nietzsche a eu une maison et aurait eu l’intuition de l’éternel retour en 1881. Cela n’a semble-t-il rien à voir avec le film.

Pour le casting, nous avons donc Juliette Binoche dans le rôle de Maria Enders. L’actrice est ici à son meilleur : elle est dans son élément, elle joue un  rôle complexe mais qui lui ressemble, elle joue avec ces réalisateurs français qu’elle affectionne, elle aime ce rôle, ce cinéma est le sien et elle est véritablement parfaite, pas vraiment besoin de développer.

Il y a ensuite Kirsten Steward. La même Kirsten Steward qui jouait dans Twilight et ses vampires pour ados, qui a depuis joué la fille rebelle de Julianne Moore dans Still Alice et qui poursuit sa carrière en jouant l’assistante, la confidente plutôt de Juliette Binoche dans un film d’Olivier Assayas ! La progression est pour le moins fulgurante, et vous savez-quoi ? Elle excelle dans ce rôle ambigu ce qui sera d’ailleurs récompensé par … un césar ! Rien moins que ça ! Et de surcroît parfaitement mérité ! Elle joue un rôle de petite jeune intello qui a un job en or mais éprouvant : assistante, c’est à dire secrétaire mais aussi répétitrice d’une actrice star. Elle passe sa vie au téléphone à organiser les rendez-vous de sa patronne, le divorce de sa patronne et les transactions immobilières afférentes, elle partage dans une large mesure son intimité et elle lui fait répéter la pièce dans le longs morceaux du film où elle lit les répliques de Sigrid, fort bien d’ailleurs au point d’instiller le doute sur deux niveaux : aurait-elle pu jouer le rôle de Sigrid car elle le répète super bien ? Et quel est le degré d’affection entre elle et Maria ? N’y a-t-il pas des tentations saphiques, que le film ne montre à aucun moment mais que la pièce met en scène et qu’on serait tenté de projeter dans la réalité ?

Et enfin, il y a Chloé Grace Moretz. Elle joue le rôle de la bimbo adolescente hollywoodienne qui vit à 100 à l’heure et au jour le jour après avoir joui d’une célébrité éphémère consécutive au succès du navet pour adolescent dans lequel elle vient de jouer. Elle aime sa célébrité et dans une certaine mesure ses papparazzi et il y a fort à parier qu’il lui manqueront beaucoup lorsqu’ils l’auront oubliée ce qui ne saurait tarder. Le seul fait notable de la carrière de Chloé Grace Moretz est d’avoir joué dans Kickass (et aussi dans Kickass 2 d’ailleurs). Vous ne connaissez pas ? Moi non plus alors j’ai rapidement regardé sur google quelques images (pas le temps d’approfondir en regardant des extraits youtube), il semble que ce soit une sorte de franchise pour adolescents, racontant des aventures de Fantomette mais en plus débile. Je ne veux pas en dire plus parce que je n’en sais pas plus et il y a peu de chances pour que cela fasse l’objet d’un post de ce blog. Et c’est donc l’actrice vedette de Kickass, petite ado joufflue, toute mignonne au visage mutin qui se voit donner le troisième rôle dans le dernier film d’Olivier Assayas! A mon avis des barrières sont en train de tomber !

Et tout ce petit monde joue très bien ensemble un scénario écrit par Assayas lui-même – car l’artiste n’est pas que réalisateur, mais aussi scénariste -. Scénario finement ciselé, en particulier, et c’est vraiment un des aspects du film qui m’a enchanté, en entremêlant les personnages fictionnels du film et les acteurs qui les incarnent. Maria Enders est une grande actrice, avec un immense talent qui poursuit sa carrière avec succès une carrière où elle a alterné grands rôles exigeants et escapades hollywoodiennes « pour le fun » disons. Voilà qui ressemble furieusement à un portrait de … Juliette Binoche ! Jo-Ann Ellis (le personnage joué par Chloé Grace Moretz) est une actrice d’un film pour ado débile ce qui correspond parfaitement au CV de son interprète, et Valentine / Steward est une jeune femme talentueuse – cela se voit quand elle donne la réplique à Enders – qui admire la grande actrice et aimerait bien avoir son talent. De la à parier que Steward rêverait de ce destin …

Il y a donc un parallélisme troublant entre les personnages et les acteurs qui les incarnent qui vient encore se superposer avec l’identification entre les personnages du film et … ceux de Maloja snake, la pièce qu’ils jouent dans le film (vous me suivez toujours ?). La film établit des correspondance troublantes, une sorte de double mise en abîme où on aurait Binoche = Maria Enders = Elena, Steward = Valentine = Sigrid et Moretz = Jo-Ann Ellis. Un entrelacs complexe mais qui passe très bien. Du travail scénaristique d’orfèvre je vous dis !

Un autre aspect du film assez bouleversant est la manière dont il présente l’incompréhensions entre les générations en même temps que la querelle des anciens et des modernes. Le metteur en scène de la pièce est un jeune roublard de grand talent, coqueluche de la critique londonienne et qui a parfaitement assimilé les subtilités médatiques pour vendre sa pièce et faire « un coup ». Il essaie de vendre ça à Binoche mais l’argument ne porte pas, l’actrice, de vingt ans plus âgée, étant complètement étrangère à ce genre de raisonnement. Le même élément est traité dans une scène touchante où Steward et Binoche regardent ensemble le film pour super héros que vient de tourner la future partenaire de Binoche, que cette dernière ne voit pas le moindre intérêt au film et que Steward essaie de lui faire comprendre qu’on peut y voir les problèmes de l’adolescence etc … et autres foutaises qui laissent Binoche de marbre. Il y a pour finir une scène pathétique où Binoche donne un conseil à Chloé Grace Moretz pour jouer son personnage mais celle-ci la renvoie dans les cordes avec un mépris, une effronterie véritablement stupéfiante. C’est une des manières qu’utilise Assayas pour matérialiser le temps qui passe et le moment, de plus en plus précoce, où les anciens vont devoir « passer la main ».

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Georges Brassens dans sa chanson « Boulevard du temps qui passe » (1976) avait déjà décrit ce phénomène avec son immense talent poétique. Moretz, c’est « la troupe fraîche des cadets, au carrefour nous attendais pour nous envoyer à Bicêtre » quant à Binoche, elle va bientôt s’appercevoir de « l’été de la Saint Martin n’est pas loin du temps des cerises ».

Que dire d’autre ? Que la filmographie d’Assayas est magnifique ? Que la musique (Pachelbel, Purcell et Haendel) est sublime ? La place me manque, les superlatifs aussi. Mais en tout cas vous l’avez certainement compris, allez voir Sils Maria, c’est un film magnifique d’un réalisateur qui porte haut le flambeau d’une certain cinéma français dont nous avons toutes les raisons d’être fiers.

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