Intolérance (1916) de David Wark Griffith

Ce soir, je suis allé voir rien moins que le film le plus ancien que j’aie jamais vu, tourné en 1916, Intolérance de David Wark Griffith.

David Wark (ou DW – prononcez di duble you, à l’anglaise -) Griffith est un pionnier du cinéma, c’est même le plus célèbre d’entre eux. Pour vous représenter sa notoriété, imaginez-vous une sorte de Georges Lucas ou de Steven Spielberg de cette époque là.

DW Griffith est l’inventeur du « blockbuster ». Son oeuvre fondatrice, Naissance d’une nation, sorti l’année précédente, a été vu par un nombre invraisemblable de spectateurs et surtout (c’est à cela qu’on mesure le succès d’un blockbuster après tout) a rapporté entre 11 et 60 millions de dollars – on n’est pas sûr du montant exact – pour un budget de 112,000 dollars (!!).

Intolerance

Cette innovation – le blockbuster – était promise à un brillant avenir, d’où l’analogie avec Spielberg. Lui aussi a resuscité (à défaut d’avoir fondé) le genre en 1975 avec Les dents de la mer. Comme Spielberg, ce succès assurera à Griffith une liberté financière – donc créatrice – à peu près totale, comme Spielberg, son prochain opus sera un projet beaucoup plus personnel et donc beaucoup moins grand public. Il s’agira de Rencontre du troisième type pour Spielberg, pour Griffith, ce sera Intolérance.

Intolérance est au départ un simple pamphlet contre une des obsessions de Griffith : les sociétés philanthropiques, enfin je devrais dire ce que les cartons du film (muet bien entendu) nomment les sociétés philanthropiques. En fait, j’appelerais plutôt cela les ligues de vertu, entités qui réunit quelques rombières d’un certain âge que la destinée n’a pas gratifié d’une vie trépidante, qui, par dépit, se sont tournées vers la religion et qui, alliées et financées par un puissant tycoon qui cherche ainsi a racheter son salut, n’ont de cesse que de transmettre leur « vertu »  à la terre entière. A la terre entière, c’est à dire aussi aux classes populaires qui aspirent à des plaisirs plus terre à terre que l’assurance d’une vie meilleure … dans l’au-delà. C’est ainsi que les ouvriers doivent accepter les oukases patronaux pour garantir les profits, que les bars et autres salles de danse ou de concert doivent fermer, et que les quelques soupapes de sécurité possibles à ces pauvres bougres pour s’en sortir (prostitution mondaine, voyouterie à la petite semaine) sont sévérement combattues.

Griffith met cette misère sur le compte de « l’intolérance » et filme donc cette histoire, en parallèle avec trois autres histoires d’inégale longueur, chacune présentant un exemple d’intolérance qui a causé de grandes misères : la vie du Christ, la Saint Barthélémy ainsi que l’épisode biblique du festin de Balthazar (chapitres 5 du livre de Daniel) : la chute de Babylone aux mains du roi perse Cyrus le grand en 539 avant Jesus Christ. Le fil rouge de ces histoires – et l’artifice permettant de passer d’une histoire à l’autre – sont incarnées par une femme, assise dans une pièce sombre, poussant une berceau avec, derrières elles, trois vieilles femmes qu’on distingue à peine, les trois Parques. Ces scènes intermédiaires représentent le cycle éternal de la vie et de la mort. La jeune femme au berceau est incarnée par « the first lady of American cinéma », star déjà de Naissance d’une nation, l’actrice Lilian Gish dans un tout petit rôle.

La réussite technique du film est proprement éblouissante. D’abord, Griffith a apporté une attention minutieuse aux détails et diverses reconstitutions historiques du film. Pour la scène de prison, il s’est déplacé avec son équipe technique à la prison de San Francisco pour y emprunter le détail du décor de cette scène, y compris pour la scène d’exécution. La scène des émeutes ouvrières est inspirée des journées de grève à Ludlow, dans le Colorado qui ont fait 45 morts, dont des femmes et des enfants en 1914.

Mais le décor le loin le plus spectaculaire est celui de la chute de Babylone. Les murs de la ville ont été reconstitués dans un décor de 27 métres de haut, et encore, ces murs sont attaqués par des tours mobiles encore plus hautes, poussées pas des éléphants (en plâtre) et des milliers de figurants en costume babylonien. Des milliers d’artisans ont travaillé sur le décor dont certains peintres et plâtriers italiens qui avaient travaillé sur une réplique du palais des doges à la Pan Pacific Exhibition à San Francisco en 1913.

Le film est longtemps resté mystérieux à ceux qui le tournaient. Le tournage a commencé par l’histoire contemporaine, la moins « chère » d’autant plus que lorsque ce tournage a commencé, Naissance d’une nation n’avais pas encore obtenu le succès qu’on connaissait. C’est ensuite que Griffith y a adjoint les trois autres histoires et a d’abord commencé à tourner l’histoire de la Saint Barthélémy sans vraiment expliquer à son équipe technique l’idée générale du film qui n’a compris où Griffith voulait en venir qu’en voyant le film à l’écran.

Intolerance1

Aujourd’hui, en 2015, la magie opère encore. Le découpage en quatre histoires et le côté moral un peu trop appuyé du film est plus que compensé à mon avis par les prouesses techniques. Les décors, vieux de plus d’un siècle, principalement pour l’histoire de la chute de Babylone, sont criants de vérité et le souffle épique ne s’essouffle jamais au cours des 2 heures 49 que dure le film. La caméra de Billy Bitzer est virtuose et, y compris en ces temps de préhistoire de cinéma, des scènes comme la poursuite en voiture sont d’une modernité à couper le souffle. Qu’on se le dise, Griffith est un grand et ce n’est pas par hasard que ses films sont entrés au panthéon du cinéma. De surcroît, la version que j’ai vue était accompagnée d’une musique grandiose, composée pour l’occasion qui illustre parfaitement ce qui est projeté sur l’écran.

Le film a été tourné en 18 mois et est sorti en septembre 1916 au Liberty Theatre de New York avec un orchestre de 40 musiciens et le choeur du Metropolitan Opera. On ne connaît pas le budget d’Intolérance mais on l’estime à environ 2.5 millions soit plus de 20 fois celui de Naissance d’une nation. Les profits consécutifs au budget initial du film ont été dépensés dans les roadshow présentations auxquelles Griffiths croyait et en fait, les film s’est avéré lourdement déficitaire. Certes, les thuriféraires de Griffith ont mis cela sur le compte de l’air du temps car si en 1916, les américains étaient prêts à entendre un message critiques du capitalisme et des philanthropes, le pacifisme ardent n’est plus de mise l’année suivante lorsque l’Amérique entre en guerre en Europe contre l’Allemagne et la mode évolue instantanément vers les beaux films patriotiques. Toujours est-il que la triangle film corporation ne se remettra jamais d’avoir financé le film le plus cher du monde à l’époque et sera vendue en 1918.

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