Jules et Jim (1962) de François Truffaut

Jules et Jim est le troisième de François Truffaut, réalisateur déjà confirmé à l’époque après le succès phénoménal de Les 400 coups et le plus oubliable Tirez sur le pianiste.

L’histoire commence au milieu des années 50, sur l’étal d’un bouquiniste sur les quais de Seine, où le jeune François Truffaut feuillette un livre. Il s’agit de Jules et Jim, roman autobiographique d’Henri-Pierre Roché, paru en 1953. Le livre tape tout de suite dans l’oeil du futur réalisateur qui décide de l’adapter au cinéma. A noter que Roché a soutenu Truffaut et a aussi apprécié son adaptation. Le maître a fait quelques menus changements au script (le personnage de Catherine est français dans le film, allemand dans le livre) mais l’esprit y est assez largement respecté.

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Il s’agit d’abord et avant tout d’une histoire d’amitié. Celle de Jim, un jeune dandy parisien et de Jules, un jeune poète allemand. Ils se rencontrent dans le Paris de la belle époque et vont nouer une amitié fusionnelle , ils se traduisent leurs oeuvres dans leurs langues respectives, s’enrichissent de leurs différences (Jim est un homme à femmes, Jules est plutôt gauche), partagent les mêmes passions et … vont aussi finir par aimer la même femme. Mise à rude épreuve, d’abord à cause de cette femme – Catherine – mais aussi à cause de la grande guerre ou chacun va se battre sur son front respectif, c’est toute l’histoire de leur amitié tourmentée que le film raconte.

Dans son fameux article des cahiers Une certaine tendance du cinéma français, Truffaut critique la propension du cinéaste à tout filmer, tout montrer sur l’écran y compris des scènes difficilement adaptables d’un roman dont il s’inspirerait. Dans Jules et Jim, le réalisateur contourne l’obstacle en surimposant une voix off où l’acteur Michel Subor (qui vient de tourner dans Le petit soldat, de Jean-Luc Godard) lit des passages du roman pour éclairer le spectateur. Le procédé est parfaitement réussi, la voix de Subor est magnifique et la prose de Roché sublime. Ces moments de voix off sont souvent poétiques. Cela donne au film un côté « littéraire » qui correspond bien aux deux personnages principaux.

Les deux … je devrais dire les trois car je n’ai pas encore introduit le personnage principal du film, Catherine, incarnée par une Jeanne Moreau au sommet de son art. Elle joue un personnage complexe qui séduit tous les hommes qu’elle rencontre avant de les laisser tomber un peu plus tard, qui veut vivre son bonheur comme elle l’entend et n’aspire pas spécialement à l’amour éternel comme ses deux rêveurs de soupirants. Elle est parfaite dans ce rôle où elle incarne d’abord une muse du tout Paris littéraire puis, après la guerre et son mariage, la bonne petite femme au foyer allemande qui vit recluse dans son chalet. Il y a une fameuse scène avec certains plans arrêtés où elle joue tantôt la tristesse ou la moue, puis la joie où elle est réellement irrésistible.

Jeanne Moreau de surcroît … sait chanter – transition toute trouvée pour parler de la musique du film -. Un autre morceau fameux du film est celui où elle chante la chanson Le tourbillon (vous savez : « On s’est connu, on s’est reconnu, on s’est perdu d’vue … »), accompagnée à la guitare par l’auteur même de la chanson, Serge Rezvani, qui a signé la chanson sous le pseudonyme de Cyrus Bassiak, et qui joue le rôle d’Albert dans le film, un autres des amants de Catherine. Cette chanson a pré-existé au film : elle a été écrite en 1957, précisément pour Jeanne Moreau et son compagnon de l’époque Jean-Louis Richard qui était le meilleur ami de Rezvani. Mentionnons aussi … le reste de la bande son, c’est à dire 99% de la musique du film, magnifique elle aussi, composée par un vieux routier des musiques de films : Georges Delerue.

Les plans magnifiques sont dûs au directeur de la photographie de la nouvelle vague : Raoul Coutard qui épaulera Godard – quasiment pour tous ses films – et aussi un peu Demy dans Lola. Là, le noir et blanc délicat restitue bien l’atmosphère de l’époque, les scènes terribles de la première guerre mondiale retranscrivent sans fioritures l’horreur des tranchées, les visages de Moreau surtout mais aussi d’Oskar Werner, l’acteur qui joue Jules sont mis en valeur de manière magistrale. On n’est pas choisi par Godard et Truffaut pour rien !

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Alors chef d’oeuvre ? Eh bien … pas complètement. Je ne saurais dire pourquoi mais il a manqué un petit quelque chose au film, une forme de liant pour emporter l’adhésion. Toutes les scènes mentionnées ci-dessus sont magnifiques, c’est entendu mais mises bout à bout, cela donne quoi ? Un joli film mais qui ne décline pas à fond les thèmes promis, une belle histoire qui voudrait aprofondir des thèmes universel sans y parvenir tout a fait, n’est pas Bergman qui veut ! Jules et Jim est un bel écrin en nacre, un joli flacon en cristal mais pour un film qui est censé être « une démonstration par la joie et la tristesse de l’impossibilité de toute combinaison amoureuse en dehors du couple » (c’est Truffaut qui l’écrit avant le tournage), je dois admettre que ma réflexion personnelle n’est pas allée aussi loin que celle du réalisateur. Pareil pour l’amitié : le film est une belle histoire d’amitié mais qui ne parvient que rarement à toucher le spectateur que je suis autant qu’il devrait l’être. C’est cela qui manque au film à mon avis, le film est littéraire je l’ai dit, cérébral même. Un peu trop ?

Pour finir sur une note rigolote, resuscitons la rubrique « O tempora O mores » en mentionnant que le film a été à sa sortie interdit aux moins de 18 ans et a même été – brièvement – interdit de diffusion en Italie. On ne rigolait pas avec le ménage à trois à l’époque !

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