L’éclipse (1962) de Michelangelo Antonioni

En 1962, à une époque où le cinéma italien connaît une créativité artistique foisonnante sort le film d’un réalisateur qui, depuis son film L’avventura (1960) est considéré comme un génie du cinéma : Michelangelo (quel prénom !) Antonioni

Ce film est le dernier volet d’une trilogie informelle, commencée donc avec L’avventura, poursuivie avec La notte et conclue avec L’éclipse (L’eclisse) deux ans plus tard. On trouve à ces trois films suffisamment de ressemblances pour en faire un tout: le choix du noir et blanc, l’actrice principale Monica Vitti, le thème de la déshumanisation et de la complexité des rapports amoureux, ainsi que des plans éblouissants, la signature artistique du maître.

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L’histoire est celle de Vittoria, jeune femme indolente qui vient de rompre avec son amant, Riccardo, pour des raisons pas très claires mais visiblement liées au fait que ce dernier l’a demandée en mariage, mais qu’elle a refusé non pas parce qu’elle ne le voulait pas mais parce qu’elle ne « savait pas » ce qu’elle voulait. Elle se rend alors à la bourse de Rome pour y retrouver sa mère, j’imagine pour se confier à elle mais celle-ci est tout entière concentrée sur les actions qu’elle a achetées et dont elle espère un profit conséquent. Elle y rencontre également Piero, le beau jeune homme qui passe les ordres boursiers de sa mère, avec lequel elle va avoir une aventure.

Une histoire simple, sommaire presque mais cela n’a jamais été un problème dans le cinéma d’Antonioni : l’histoire, la trame du film n’est pas son fait et l’homme communique surtout par des plans, des images visant à exprimer les grands sentiments. Le jeune Martin Scorsese, que le film a beaucoup impressionné, dira que ce dernier « felt less like a story and more like a poem » ce qui est assez mon avis. Pour mettre en parallèle le cinéma italien de ces années bénies avec la littérature, les films de Visconti s’apparenteraient à un roman de Tolstoï, celui de Fellini à un conte philosophique avec des côtés rabelaisiens et l’oeuvre d’Antonioni me ferait penser à un poème de Baudelaire.

Car le spleen est son affaire. Le film, et c’est un thème récurrent chez Antonioni, parle de l’incommunicabilité entre les êtres, de la fuite en avant vers les choses futiles (les profits de la bourse) au détriment de l’échange. Piero ne pense qu’à des choses sans importance comme sa bagnole – et au fait qu’il voudrait bien se taper Monica Vitti mais sur ce point là, je dois dire que je le comprends – , sa mère ne voit que ses profits et pertes boursiers sans prêter attention à la détresse de sa fille et cette dernière ne veut, ou ne peut même pas exprimer cette détresse, c’est une joli papillon indolent qui butine sans jamais vraiment choisir la fleur sur laquelle il va se poser.

Le casting est formidable, avec Alain Delon parfait dans le rôle de Piero, et surtout, et encore je devrais dire, Monica Vitti dans le rôle de Vittoria. Comme dans L’avventura (moins dans La notte où le principal rôle féminin est tenu par Jeanne Moreau), la caméra d’Antionioni caresse son actrice pendant deux heures. Chaque moue, chaque grimace, chaque rictus de Vitti est un moment de grâce saisi par la caméra qui marque profondément les esprits. La beauté de Monica Vitti vue par Antonioni est à l’exact opposé de celle des top models se dandinant dans les défilés de mode : elle est sublime dans les gestes de tous les jours, au réveil avec ses cheveux en bataille, elle serait certainement sublime en se brossant les dents si Antonioni l’avait filmée à ce moment là.

Entendons nous bien, le film est un film expérimental, « exigeant » je dirai (j’emploie ce mot car j’ai plutôt aimé le film, si je ne l’avais pas aimé, j’aurais utilisé l’épithète « chiant »). Le génie d’Antonioni pour filmer son actrice sublime et lui faire transmettre ses sentiments, des plans magnifiques sur des formes abstraites, des bâtiments carrés – l’architecture est omniprésente dans ce film – qui évoque un certain formattage des éléments architecturaux mais aussi, en creux, des rapports humains et c’est là le propos du film : l’émotion, l’adrénaline est omniprésente dans les scènes à la bourse quand on perd ou on gagne de l’argent mais quasiment pas quand on romp avec quelqu’un ou quand on embrasse un nouvel amant. Est-ce bien raisonnable ?

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Les cinq ou dix dernières minutes dernières minutes du film ont fait couler beaucoup d’encre. On est censé voir Piero et Vittoria se retrouver au coin d’une rue comme il en avait convenu au plan précédent mais personne ne se pointe. S’en suit une série de plans de paysage, de détails qu’on a déjà vus dans le film censés incarner – d’après certains critiques – pas mal de choses : l’incommunicabilté, la superficialité des êtres, la complexité des relations humaines etc … Moi je n’y ai pas vu grand chose, peut-être un moyen de terminer un film de deux heures assez rapidement (les cinéphiles diront que je suis en train de blasphémer là), un peu comme dans … 2001 : L’odyssée de l’espace (là, les cinéphiles achèvent de creuser ma tombe !)

Vous voulez connaître mon avis général sur L’éclipse (je me suis bien gardé de le donner) ? Eh bien c’est bien ! Peut-être pas super mais bien. Un film ardu, d’un maître à filmer qui projette son actrice sur la pellicule comme peu de gens l’ont fait (avant) et le feront (après). Certaines scènes, la profondeur de certains messages me sont probablement passés par dessus la tête mais il reste ces images sublimes. Le film suit L’avventura et La notte ce qui place la barre très haut et, même si il n’atteint pas les sommets de cinéma de ses prédecesseurs, il reste une magie du langage cinématographique qui laisse un effet durable dans l’esprit du spectateur. Comme dans un poème de Baudelaire.

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