The assassin (2015) de Hou Hsiao Hsien

Après sept ans d’absence – où était-ce sept ans de réflexion ? – le maître taiwanais Hou Hsiao Hsien s’est remis à sa caméra pour sortir l’an dernier son dernier film qui a triomphé au festival de Cannes, The assassin. Ce film vient de sortir ici et je suis allé le voir récemment.

Le film se passe dans la Chine du VIIIème siècle sous la dynastie Tang. Une jeune femme, Nie Yinniang, a été élevée par sa tante Jiaxin qui lui a tout simplement enseigné l’art de tuer. Cette jeune femme, avant d’être recueillie, devait déjà se marier avec son cousin Tian Ji’an avant que son père, renonçant à son projet initial, ne décide de la fiancer avec le maître de la province rebelle de Weibo. C’est alors qu’elle s’échappe et grandit avec les précieux enseignements de Jiaxin. Devenue adulte et après avoir fait preuve de « faiblesse », c’est à dire de clémence pour avoir décidé de ne pas tuer un père de famille devant ses enfants, son mentor décide, pour la punir autant que pour l’endurcir, de l’envoyer tuer son cousin Tian Ji’an, ex-fiancé, devenu entre temps un despote bon teint.

The_assassin

L’histoire comme vous venez de le lire est un peu tordue mais tel n’est pas le propos du réalisateur. Hou Hsiao Hsien, dans ce cas film plus que dans d’autres, va s’attacher d’abord et avant tout aux images qui, dans cette oeuvre, sont véritablement sublimes.

Jamais réalisateur, et je dirais même film, n’a autant maîtrisé la profondeur de champ que The assassin à mon avis. Petit rappel, la profondeur de champ est le procédé photographique ou cinématographique qui permet de donner une idée de la distance à laquelle se situent les objets en s’assurant que les éléments, situés à une distance donnée de l’objectif, apparaissent nets, tandis que ceux situés plus près ou plus loin, apparaissent flous. Et maître Hou élève ce procédé au rang d’oeuvre art dans The assassin. Il n’est pas une seule scène qui ne soit parfaitement pensée pour restituer la beauté des paysages, des bâtiments, aussi – mais un peu moins souvent – des personnages. Un exemple parmi des centaines ? Une scène au premier quart du film représentant un buisson d’aubépine blanc au milieu d’une nature verdoyante. La focale est sur le buisson et la nature derrière le buisson est un peu floutée. A ce moment arrive à l’arrière plan une troupe de cavaliers, floue elle aussi, que la caméra se met à suivre imperceptiblement, décalant le buisson de façon à le mettre hors champ. Une fois le buisson disparu, le spectateur héberlué s’aperçoit que la focale a changé sans qu’il s’en aperçoive et que maintenant, c’est la troupe de cavaliers qui est nette. C’est véritablement magnifique et croyez bien que la subtilité, la précision de ce plan est répétée dans des dizaines d’autres.

Hou utilise également des artifices autres que la focale pour montrer la distance à la caméra. Il y a par example une longue scène d’intérieur filmée à travers plusieurs voiles ou rideaux très translucides. Chaque rideau est un plan vertical disposé à une certaine distance pour donner au spectateur des repères spaciaux pour avoir une idée de l’éloigenement de l’objet. Dans une autre scène, Hou utilise cette fois une sorte de fumée – à moins que ce ne soit la brume – pour donner le même effet. Il utilise en fait au cinéma les mêmes subterfuges et parvient à restituer la même impression qu’un certain Paul Cézanne en peinture au début du siècle dernier : les à-plats picturaux de l’un sont les rideaux transparents de l’autre. Et la comparaison n’est pas usurpée car je considère franchement que ces deux artistes évoluent dans la même division.

Des scènes encore des scènes ? Il y en a une magnifique dans une forêt vert émeraude avec la lumière du soleil qui se reflète sur les feuilles brillantes des fougères (car oui, j’avais oublié de le dire, l’artiste maîtrise aussi complètement la lumière), ou encore une autre fameuse d’un combat à l’arme blanche entre deux femmes au milieu d’une forêt de bouleaux blancs. On pourrait aussi parler de la couleur, le film allie des scènes d’intérieur aux tons jaune sépia qui nous avaient tant echantés dans un de ses autres chefs d’oeuvre, Les fleurs de Shanghaï, mais l’artiste déploie également avec le même talent une palette plus froide dans les scènes d’extérieur : vert de la végétation où gris de la brume pour changer du jaune ocre de la lumière des bougies.

Alors chef d’oeuvre ? En partie seulement. Le film est d’une beauté époustouflante, c’est dit, mais l’émotion y est un peu absente. L’intrigue est un prétexte, en fait il s’agit d’un wuxia, c’est à dire une forme de récit traditionnel chinois mêlant arts martiaux et histoire de la Chine médiévale, avec intrigues de cour, seigneurs de la guerre, grands féodaux etc … et je dois admettre que je n’ai pas accroché au genre. Pour le mettre en relation avec nos modèles occidentaux, la trame est trop fantastique pour être un roman réaliste mais trop tarabiscotée pour être un simple contre de fées ou une histoire de super héros. Le film cherche un peu son genre et finit, à mon avis, par ne pas le trouver. C’est vrai que je ne suis pas asiatique et que ma connaissance de la culture traditionnelle chinoise est réduite à son strict minimum, mais je dois admettre, à mon grand dépit (c’est dur de ne pas dire que du bien de maître Hou sur ce blog, croyez-le bien) que le wuxia, ce n’est pas mon truc.

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C’est d’autant plus dommage qu’on sait déjà que Hou n’est pas QUE un styliste, Les fleurs de Shanghaï par exemple, est un chef d’oeuvre complet où des images sublimes complètent un scénario et des personnages qui génèrent une vraie empathie. Mais ne soyons pas mesquin et crions le haut et fort, The assassin est un chef d’oeuvre. Un chef d’oeuvre incomplet peut-être mais un chef d’oeuvre, autant qu’une vue de la montagne Sainte Victoire de Cézanne, et les grincheux qui font malice de rappeler qu’ils préfèrent Les Ménines de Velasquez (c’est mon cas) n’ont qu’à aller se faire voir.

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