Taxi Téhéran (2014) de Jafar Panahi

Commençons par un peu de politique car, contrairement aux apparences, c’est de cela qu’il est question dans ce film : Jafar Panahi est un cinéaste iranien renommé – dont j’ai vu Le cercle, un de ses précédents films – qui est interdit de filmer pour une période de 20 ans pour sa soi-disant avoir tenté de faire un documentaire sur les émeutes en Iran qui ont suivi l’élection présidentielle de 2009. Il a été condamné donc à 20 ans d’interdiction d’exercer, mais aussi à six ans de prison (il en a fait un avant que la sentence ne soit levée) ainsi que d’interdiction de quitter le territoire, sauf pour raisons médicales ou pour effectuer le pélerinage à La Mecque – ça ne s’invente pas -. Je ne sais pas si il en a profité pour se racheter.

Le fait est que malgré l’interdiction, il a continué à tourner et ses films rencontrent le succès à l’étranger – en Iran, on ne peut le voir que sur des copies DVD pirates – et dans les festivals internationaux où ils sont régulièrement en compétition. Il n’a de surcroît pas renié grand chose de ses convictions et continue à critiquer le régime des mollahs dans ses films, à tout le moins dans Taxi Téhéran.

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Taxi Téhéran est un film de taxi. Vous ne savez pas ce que c’est ? C’est une spécialité iranienne, il s’agit simplement d’un film centré autour d’un taxi et de ses passagers. Le principe est plutôt restrictif mais cela n’a pas empêché la grand réalisateur iranien Abbas Kiarostami d’en réaliser deux : Le goût de la cerise (palme d’or au festival de Cannes 1997, il s’agit en fait d’une voiture ici, pas d’un taxi) et Ten. Panahi a repris les mêmes contraintes dans son dernier film.

Il s’agit donc d’une virée dans un taxi à Téhéran où le chauffeur – interprété par Panahi lui-même – prend en charge un certain nombre de clients tous plus ou moins loufoques. La règle en Iran est qu’un taxi, même si il a pris quelqu’un en charge, peut s’arrêter un peu plus loin faire monter une autre personne qui va dans la même direction. Le taxi dans le film est un peu un prétexte car je ne crois pas que le chauffeur ait encaissé le moindre touman (un touman = 10 rials, la monnaie iranienne, c’est bon à savoir) de tout le film. Ce n’est d’ailleurs que justice car pratiquement aucun des clients du taxi du film n’arrivera à destination – à l’exception tout de même de l’accidenté de la route qu’il déposera à l’hôpital -.

Nous faisons donc la connaissance avec divers personnages : le vendeur de DVD pirates, le cycliste renversé par une auto qui veut absolument faire son testament, les deux petites vieilles qui voulaient à tout prix apporter leur poisson rouge à la fontaine d’Ali à midi pétante … tout cela est souvent assez drôle, il s’agit en fait de successions de Brèves de taxi comme on a les Brèves de comptoir (même si celles de Panahi sont moins brèves). Ce n’est pas désopilant, les scènes drôles ne fusent pas à chaque seconde mais le film est vraiment plaisant.

Il est aussi plutôt bien filmé. Panahi s’est – je pense – autofilmé, avec trois petites caméras dans son taxi, qu’il pouvait je pense faire pivoter et des scènes tournées avec l’appareil photo Canon de sa petite nièce – artifice de tournage très malin et très bien amené -. Tous les plans sont impeccablement cadrés, on n’a pas le tournis comme dans certain films énervants filmés caméra à l’épaule.

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Le film attire vraiment la sympathie car bien que tricard dans le cinéma iranien, Panahi n’a pas abdiqué aucune de ses revendications et le film est assez grinçant sur la censure qui règne dans le pays. Attention, le film n’est pas un brulôt mais il distille des petites piques contre le régime qui ont dû chatouiller plus d’un censeur. On y apprend par exemple les règles en vigueur pour avoir l’approbation de la censure justement: ne pas filmer de « réalisme sordide », faire en sorte que les méchants portent toujours des cravates et que les gentils portent les prénoms des saints de l’Islam et autres règles ubuesques du même genre. Il y a d’autres passages où certains des personnages / acteurs se mettent à critiquer le régime, tout cela donne une impression étrange : d’une part le film m’a semblé quand même assez courageux pour Panahi et ses acteurs de braver l’interdiction de la sorte mais d’autre part, force est de constater que l’artiste ni aucun des participants du film n’est retourné en taule. Le régime sait donc parfois faire preuve de clémence.

Un film plutôt drôle et surtout critique d’une société qui cherche à contraindre la liberté de filmer, même si il n’est pas très ambitieux. Il n’en fallait pas plus pour obtenir l’onction de ses pairs au festival de Berlin en 2015 où il a reçu l’ours d’or. L’artiste était aux arrêts en Iran et le trophee a été reçu par sa petite nièce, qui joue un rôle majeur dans le film d’apprenti cinéaste, au cours d’une cérémonie convenue comme toutes les cérémonies de ce type mais je dois admettre – je l’ai visionnée sur Youtube – assez émouvante.

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