Le sacrifice (1986) de Andreï Tarkovski

Le sacrifice est le dernier film du grand cinéaste russe Andreï Tarkovski, tourné en 1985, un an avant la mort de l’artiste d’un cancer du poumon, qui l’handicapait déjà pendant le tournage. C’est un film de la période post-soviétique de Tarkovski, après qu’il a quitté l’Union Soviétique et qu’il a déclaré ne plus vouloir y retourner. L’homme fait à cette époque complètement partie du cinéma européen, les acteurs célèbres se pressent pour tourner avec lui (Jean-Louis Trintignant sera d’ailleurs pressenti pour jouer le rôle principal dans Le sacrifice) tout comme les producteurs. Son film précédent, Nostalghia, est produit par des italiens et scénarisé par le scénariste de Michelangelo Antonioni, celui-là est une co-production franco suédoise et bénéficiera du soutient actif d’un grand admirateur de Tarkovski : l’immense cinéaste Ingmar Bergman. C’est dire si le réalisateur est reconnu par ses pairs !

Sacrifice

L’histoire du film n’a pas grand sens. Il s’agit d’un vieux comédien qui va célébrer son anniversaire, juste au moment où une catastrophe – style bombe atomique, fin du monde, on ne sait pas très bien – survient. Tout le monde est terrorisé et le mystérieux facteur, qui séjourne à la maison du comédien lui suggère d’aller copuler avec la bonne, qui est aussi sorcière, pour revenir au statu quo ante, en fait faire comme si la catastrophe n’avait jamais eu lieu. En échange, il s’engage a donner à Dieu ce qu’il a de plus cher. Tout se passe comme prévu et pour s’amender, le comédien met le feu à sa maison avant d’être interné dans un asile d’aliénés.

L’histoire est pour le moins tirée par les cheveux, c’est le moins qu’on puisse dire mais n’est en fait qu’un prétexte, servant à illustrer un certains nombre de thèmes tarkovskiens : le mysticisme et la religion chrétienne en même temps que de montrer l’immense savoir faire du réalisateur.

Commençons par les acteurs. Le casting du film, à l’image du réalisateur, est international. L’acteur pricincipal n’est donc pas Trintignant mais un comédien au talent équivalent : Erland Josephson, grand acteur bergmanien (Scènes de la vie conjugale, Sonate d’automne, Cris et chuchottements) au talent immense qui est formidable ici. La sorcière ou la vierge c’est selon (son personnage est ambigu) est interprété par une actrice islandaise et la femme du héros est jouée par Suzanne Fleetwood, actrice shakespearienne écossaise. La France, co-productrice du film, n’est pas oubliée non plus car la petite bonne Julia est jouée par … Valérie Mairesse. Sa filmographie sur Wikipédia déroule consciencieusement les films dans lesquels elle a joué: Deux heures mois le quart avant Jésus Christ, Banzaï (avec Coluche), Debout les crabes la mer monte, Le sacrifice, Les frères Pétard etc … Cherchez l’intrus! J’ironise mais tout ce petit monde est parfaitement casté et joue son rôle à la perfection, et cela d’autant plus que le film contient certaines scènes fortes pendant lesquelles la tension ne faiblit pas.

Le savoir faire cinématographique de Tarkovski transpire à chaque scène. Le film est filmé en plans très longs : le premier plan dure neuf minutes et le film de 148 minutes ne comporte que 115 plans chacun préparé avec beaucoup de minutie. L’avant-dernière scène est elle aussi fameuse : elle dure six minutes et représente l’incendie de la maison. Elle a été tournée originalement avec une seule caméra ce qui fut une grave erreur car celle-ci est tombée en panne. Tarkovski sous la pression a refusé de la monter à partir d’images recupérées de la prise et exigé que la maison fût entièrement reconstruite pour refaire la scène entièrement ce qui fut fait mais là encore, l’équipe de tournage a eu chaud : la bobine de la caméra principale – et retenue pour le film – a été épuisée à la toute fin de la prise, c’est pour cela qu’elle se termine brutalement. Un très grand soin a été également apporté au montage qui a duré longtemps, supervisé par un réalisateur déjà très malade. La musique est délicieuse : un mélange de flûte japonaise et de La passion selon Saint Mathieu de Jean-Sébastien Bach. L’un des leitmotive du film est un fascinant tableau inachevé de Léonard de Vinci : L’adoration des mages filmé en gros plan pendant la scène du générique.

Enfin, le film est par bien des aspects bergmanien ce qui pour moi est bien évidemment un plus. Outre la présence de Josephson au générique, le film a été filmé sur l’île suédoise de Gotland. Il aurait même dû être tourné sur l’île voisine de Fårö, à l’invitation de Bergman lui même qui vivait retiré sur cette île après avoir décidé d’arrêter le cinéma en 1982 après la sortie de Fanny et Alexandre. Cela n’a finalement pas été possible car l’endroit était terrain militaire et le gouvernement suédois y a mis son veto mais cela montre clairement les liens qui unissent les deux cinéastes et la filiation bergmanienne de Le sacrifice est patente, par les décors ou les thèmes qu’ils développe.

Tout cela est de bonne augure mais …. car il y a un mais. Pour faire court, le film vole haut, très haut, trop haut pour moi. Le scénario assez mal fagotté est clairement son point faible et je ne sais pas à quoi raccrocher les très beaux plans de Tarkovski. Il y a deux histoires qui se déroulent en parallèle (La fin du monde et ce que cela induit pour les relations entre les personnages et l’histoire dans le monde réel avec d’autres querelles de famille) qui ne s’emboîtent pas très bien. J’ai du rater quelque chose.

Sacrifice1

La lecture de la notice du BFI m’a donné un aperçu de ce que j’ai raté. Elle explique que le personnage du facteur – qui cite Nietzsche à tout bout de champ – éclaire sur la philosophie du film à la lumière du thème, nietzschéen, de l’éternel retour : L’incendie final ne serait pas symbole de destruction mais un feu zoroastrien, régénérateur, seul antidote possible au nihilisme, à la fatigue de vivre qui assaille Alexander (Josephson). En mettant cela en abîme, on peut aussi considérer cet ultime film comme un compendium de la vie et de l’oeuvre de Tarkovski, l’incendie final représenterait précisément ce film, le sacrifice en même temps que le cadeau du maître à son public (« chaque cadeau est un sacrifice » dit le facteur dans le film), le cadeau de Zarathoustra, le testament poétique de l’artiste sous forme d’auto-transfiguration volontaire. Ce n’est pas moi qui dit cela, c’est pompé de la notice du BFI (traduite pas mes soins, probablement pas très bien) et c’est ce que j’aurais probablement dû comprendre. Vous comprenez maintenant qu’une partie du message m’ait échappé et que j’avais un petit peu mal à la tête en sortant!

N’en parlons plus. Je n’ai jamais été dithyrambique sur Tarkovski sur ce blog mais je veux bien croire que l’homme est un génie. Auquel je suis hermétique certes mais un génie quand même. Le mileu du cinéma a récompensé le film par le grand prix du jury au festival de Cannes 1986 (palme d’or à Mission de Roland Joffé). L’artiste mourra six mois après la sortie du film, le 29 décembre 1986, à Neuilly sur Seine. Mstislav Rostropovitch jouera une sarabande de Bach à son enterrement. Il repose au carré orthodoxe du cimetière de Sainte Geneviève des bois.

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