Brève rencontre (1945) de David Lean

Spoiler warning : ce post raconte tout le film en détail y compris la fin. Si vous avez un vague espoir de le voir un jour, passez votre chemin.

Le BFI nous gratifie d’un cycle étrange intitulé « Love » – il s’agit donc d’amour – avec une sélection patchwork allant de La chair et le diable (1927, avec Greta Garbo) à Brokeback mountain (2005), en passant par Annie Hall (Woody Allen, 1977). Dans le cadre donc du cycle Love, voilà qu’est donc projeté Brève rencontre (Brief encounter), film de 1945 de David Lean.

David Lean, on connaît, mais là, il s’agit du David Lean anglais, pas du David Lean hollywoodien. Du David Lean d’avant Le pont de la rivière Kwaï et Lawrence d’Arabie. C’est un nouveau réalisateur (je ne dirais pas jeune car il a quand même 37 ans) dont c’est le quatrième film. Ce film est une adaptation d’une pièce en un acte, Still life (c’est le terme anglais pour désigner une nature morte en peinture) de 1936 du grand dramaturge anglais Noël Coward. Le titre du film, Brief encountrer est à mon avis meilleur que celui de la pièce. C’est un titre mystérieux, d’une certaine manière romantique, laissant libre cours à l’imagination. En effet, le mot encounter en anglais pour dire rencontre – à la différence du mot meeting – est un mot plutôt rare qui insiste sur le côté fortuit de l’événement.

Brief_encounter

Il s’agit d’une histoire toute simple de Laura, une femme de la classe moyenne anglaise, mariée sans histoires, deux enfants, qui va rencontrer (fortuitement donc) Alec, un médecin qui comme elle fréquente la station de train où elle se rend tous les jeudis pour aller en ville. Ces deux là vont tomber follement amoureux l’un de l’autre, vont voir leur vie transformée, passant de la routine tristounette dans ce petit coin du Lancashire (nord ouest de l’Angleterre) aux feux de la passion et tout ce que cela comporte comme sentiments exacerbés : joie certes mais aussi remords, peur (que leur secret soit éventé ou pour leur réputation), dilemmes cornéliens à trancher etc …

Peu d’entre vous auront entendu parler de ce film et pourtant c’est un film qui a une grande réputation outre-manche, un peu l’équivalent du Quai des brumes de Carné, au moins aussi renommé en tout cas. Et la raison pour laquelle ce film est resté de ce côté-ci du Channel est assez simple : l’histoire et surtout la manière dont les personnages réagissent aux événements incarne la quintessence de la britannité, illustre comme jamais le flegme britannique, y compris à des moments de la vie où on s’attend le moins à le trouver. En effet, les deux ressentent des passions dévorantes mais ils n’en laissent véritablement rien paraître. Leurs tourments sont intérieurs et c’est vraiment lorsqu’ils deviennent insupportables qu’ils sont matérialisés par un petit signe extérieur à peine perceptible, un évanouissement dans le pire des cas, du vague à l’âme la plupart du temps. C’est l’une des limites du film d’ailleurs car les deux acteurs principaux, Celia Johnson et Trevor Howard, ont parfois du mal à faire passer, au travers autre chose que des mots, la violence de leur passion. Un pincement d’épaule, une moue matérialisant un tourment intérieur n’a pas toujours la force escomptée pour toucher le spectateur.

Le film est très chaste, en partie parce que c’est l’époque qui s’y prête mais aussi parce que cela se passe comme ça en Albion. Les baisers y sont bien plus rares et furtifs que dans le cinéma américain par exemple, les français appeleraient cela un bécot, il n’y a pas de relation sexuelle hors mariage et la simple idée d’aimer quelqu’un d’autre que son mari est véritablement insupportable. Les tourments des personnages sont cérébraux et exprimé en voix off, dire tout de go « je t’aime » – alors que c’est de cela qu’il s’agit – représente un effort immense, en fait, les pratiques n’ont pas beaucoup évolué depuis Jane Austen et Charlotte Brontë.

Le film montre bien entendu des scènes d’époque, devenues désuètes mais qui ajoutent à son charme. Les personnages vont au cinéma (aux « pictures », terme qui n’est plus guère employé en anglais), s’y assoient au balcon car les places en orchestre sont trop chères, voient un dessin animé de Donald Duck avant que le film ne commence – et en rient énormément -, fument dans la salle, enfin les hommes y fument, les femmes non car, comme le rappelle Laura en voix off « you (son mari) disapproved of women smoking in the street » (tout la salle a rigolé à ce moment là). Autre temps, autre moeurs !

Les différences avec la pièce de Coward sont assez importantes et, lorsqu’on regarde le film, on a du mal a s’imaginer qu’il a été au départ écrit pour la scène. La pièce a lieu dans la café de la gare de Milford Junction (cette gare n’existe pas, elle a été inventée pour les besoins de la cause). Des lieux qui ne sont qu’évoqués dans la pièce, en particulier tous les endroits où les amants se retrouvent : restaurant, cinéma, appartement d’un ami, sont montrés dans le film, ce dernier se permet même de rajouter des scènes complètement inexistantes dans la pièce comme la promenade en barque. La scène où les deux amants se retrouvent dans l’appartement de l’ami est beaucoup plus soft dans le film : dans ce dernier, il est clair que leur plan est contrecarré avant qu’ils aient eu le temps de commettre le pèché de chair, dans la pièce, tout cela est laissé à l’imagination du spectateur. Autre exemple, dans le film, les clients du café semblent complètement ignorer l’idylle en train de se nouer entre les deux – ils ont vraiment du caca dans le yeux – tandis que dans la pièce, la prise de conscience progressive de ce qui est en train de se passer par les personnages secondaires est un des ressorts de l’intrigue.

Brief_encounter1

L’ultime différence qui est un point intéressant du film est la fin, en fait l’ultime réplique. La pièce s’arrête avant, mais dans le film, le mari naïf réconforte la pauvre Laura complètement désespérée et laisse entendre dans une phrase ambiguë qu’en fait, soit il savait, soit il avait compris la raison de son affliction, ce à quoi on ne s’attendait pas, et qui donne au film une sorte de happy end morale assez inattendue qui m’a je dois admettre assez touché.

Un joli film donc, pas sublime mais touchant. Qui a été en compétition au premier festival de Cannes en 1946, qui avait lieu à l’époque en septembre, avec 44 films en compétition, dont 11 ont obtenu le « grand prix ». Ce fut le cas de Brève rencontre, qui a donc reçu l’onction de ses pairs, et aussi un peu celle de Fabrice.

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