La grande illusion (1937) de Jean Renoir

Le Ciné Lumière, dans le cadre de sa série « Sunday French Classics », a passé ce dimanche le film de Jean Renoir La grande illusion, beau film poétique et pacifiste mais un peu naïf sur deux officiers prisonniers ensemble pendant la première guerre mondiale.

Il s’agit donc de deux aviateurs, le lieutenant Maréchal, un « purotin » comme il se définit lui-même, c’est à dire un homme de la classe ouvrière qui conduit l’avion dans lequel a pris place la capitaine de Boeldieu, un aristocrate au sang très très bleu. Leur avion se fait descendre et ils sont capturés par les allemands. Les deux hommes, que dans le civil tout sépare, vont passer quelque temps ensemble, dans des camps de prisonniers de guerre allemands ainsi qu’en tentant de s’évader, jusqu’à forger une solide amitié.

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Ce film est en plein dans la période « sociale » de Renoir. Le cinéaste, qui vit avec celle qui fut sa monteuse, Marguerite Houllé, a été influencé par elle, fille de syndicaliste et frère de militant communiste. Des films comme Le crime de Monsieur Lange (1935), La vie est à nous (1936), film produit par le PCF ou bien sûr, plus tard, La règle du jeu en témoignent. La grande illusion, tourné en plein Front Populaire, aussi, à sa manière. En fait, Jean Renoir m’apparaît, plus que n’importe lequel de ses contemporains comme le pionnier du cinéma « social », un cinéma qui présente les personnages de la classe ouvrière comme des héros systématiquement positifs. Ce type de film est promis à un avenir florissant dans le cinéma français, pour le meilleur mais aussi pour le pire.

Le film met en scène le premier conflit mondial, un temps de guerre où il s’agit de choisir son camp : en ces temps troublés, il s’agit de se trouver dans une tranchée ou dans celle d’en face, mais certainement pas d’atermoyer au milieu du no man’s land. C’est le dilemme auquel est confronté le personnage de de Boeldieu, écartelé qu’il est avec, d’abord son compère d’infortune, Maréchal le prolo, mais aussi avec l’officer allemand von Rauffenstein, joué par Erich von Stroheim, aristocrate prussien de la même « race » que lui – je mets le mot entre guillemets, car on met toujours, désormais ce mot entre guillemets comme pour s’excuser de l’utiliser, et pour siginfier que je lui donne le sens qu’il avait à l’époque de l’ancien régime et non pas à l’époque de Mein K***f (là, je mets des étoiles pour éviter que google amène vers ce blog des gens qui y chercheraient autre chose que du cinéma)-. Allégeance à sa patrie ou allégeance à sa classe, that is the question ?

C’est le choix que doit faire Boeldieu, c’est aussi l’un des ressorts tragiques du film. En plus du conflit prolétaires / aristocrates, il narre en filigrane le crépuscule de la classe aristocratique. Oui, Boeldieu et Rauffenstein partagent les mêmes codes d’honneur, ils fréquentent les mêmes prostituées, mais ils sont une espèce en voie de disparition, un groupe d’un autre âge. Boeldieu qui a compris les leçons de la révolution française le sait, Rauffenstein a du mal à l’admettre et l’entend de la bouche de Boeldieu, d’abord au milieu du film (Boeldieu : « On n’a plus besoin de nous » – Rauffenstein : « Est-ce que ce n’est pas dommage ? » – Boeldieu : « Peut-être »), puis dans un très bel échange lorsque ce dernier explique à son frère de sang allemand que « mourir à la guerre pour un ouvrier, c’est épouvantable, tandis que pour nous, c’est une belle façon d’en finir ». Ces moments du film sont véritablement émouvants.

Au débit du film, je mettrais son pacifisme un peu naïf qui peut s’expliquer dans le contexte de l’époque et aussi par les sympathies communistes de Renoir. Il n’y a pas a proprement parler de « méchants » dans le film. Tout le monde est gentil avec tout le monde, y compris les gardiens de prison allemands qui sont tellement sympa qu’on en vient à se demander, pourquoi on leur fait la guerre et même pourquoi en veut s’en évader. Des horreurs de la guerre de 14, qui étaient familières aux gens de l’époque comme elles le sont à nous, il n’est point question sauf pendant un court moment où Stroheim explique pourquoi il n’est plus sûr le front. Tous les prisonniers français sont très typés, il y a l’instituteur, le juif, le prolo, l’aristocrate … Tous les allemands ont des moustaches à la Hindenburg et les russes on des barbiches à la Trotsky ou une chevelure fournie avec raie au milieu et moustache comme Staline. On n’est sûr de ne pas se tromper et c’est un peu pesant.

Il faut peut-être lire cette naïveté au prisme de l’état d’esprit de l’époque. Certes les discours antisémities à l’époque étaient virulents mais l’angélisme aussi, après tout, le film est tourné l’année d’avant les accords de Munich. Les camps de prisonniers du film ressemblent vraiment à des camps de vacances alors que de l’autre côté du Rhin, en 1937, fleurissaient déjà des Konzentrationlager qui n’avaient rien à voir avec ceux représentés à l’écran, mais cela, Renoir l’ignorait.

Le personnage juif du film est intéressant parce que contradictoire : c’est un juif qui concentre un certain nombre de clichés en vogue à de l’époque, il est riche et son enrichissement est récent, c’est en fait un entrepreneur qui – il le dit dans le film – à racheté les terres des aristocrates « de souche » mais c’est un personnage généreux, qui partage les mêmes épreuves que les autres et profondément sympathique. Clichés antisémites d’un côté, rédemption par des actes nobles de l’autre? La balance penche sans équivoque du bon côté et au « Salut sale juif » de Gabin à la fin répond un « Salut vieille branche » qui montre le second degré et l’affection derrière ce terme.

La fin justement. Je vais vous raconter la fin mais la fin … alternative. Il a d’abord été question de faire promettre à Maréchal et Rosenthal de se retrouver dans un grand restaurant parisien une fois la guerre finie et le dernier plan devait justement montrer une table de ce restaurant avec deux chaises … vides, laissant ainsi l’incertitude sur le sort des deux personnages a l’issue de la guerre. Cette idée étrange et que je trouve assez séduisante car elle ajoute du mystère à un film qui en est dépourvu a été abandonnée.

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Un mot sur le titre pour finir, je ne sais pas vraiment de quelle grande illusion il est question, non plus que … Jean Renoir lui-même. Le film devait s’appeler au départ Les aventures du lieutenant Maréchal, titre assez nul qu’on n’a heureusement pas retenu pour lui subsituer ce titre mystérieux. On a beaucoup glosé sur l’illusion en question … pour rien car Renoir avouera bien plus tard avoir choisi ce titre parce qu’il « ne voulait rien dire de précis » (sic, cité par le critique Claude Beylie … et par Wikipédia).

Le film a connu une diffusion chaotique. Il a été considérablement censuré, puis interdit, en Allemagne mais a été projeté à la Maison Blanche. Il a été primé à la mostra de Venise et par la critique américaine (et nominé aux oscars). En revanche, il a été éreinté par … Louis-Ferdinand Céline dans son pamphlet antisémite Bagatelle pour un massacre sous prétexte qu’un juif ne saurait être aussi sympathique que le lieutenant Rosenthal dans le film. On ne pouvait pas rêver meilleur éloge.

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2 réflexions sur “La grande illusion (1937) de Jean Renoir

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