Notre agent à La Havane (1959) de Carol Reed

Dix ans après le succès de Le troisième homme (1949), voici l’écrivain Graham Greene, au scénario, et le réalisateur Carol Reed qui se retrouvent pour une nouvelle collaboration sur le dernier roman de Greene : Notre agent à La Havane (Our man in Havana).

C’est là encore une histoire d’espionnage. Hawthorne, le responsable pour les Caraïbes des services secrets britanniques cherche un agent pour monter un réseau d’espionnage à Cuba. Il jette son dévolu sur Jim Wormold, un de ses compatriotes, qui tient une petite boutique de vente d’aspirateurs et dont le fille adorée a des goûts de luxe que Jim ne peut financer. Contraint d’accepter, il s’aperçoit vite qu’il ne veut et ne peut absolument pas monter aucun réseau et, en désespoir de cause, pour satisfaire ses commanditaires qui lui demandent des résultats, il se résout à leur faire passer des informations fantaisistes. Malheureusement pour lui, le MI6 va y croire…

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La comparaison avec Le troisième homme s’arrête là. Certes, Notre agent à La Havane est un film d’espionnage, c’est entendu, Greene ayant lui-même travaillé pour les services secrets britanniques pendant la deuxième guerre mondiale, mais l’oeuvre est une comédie extrêmement drôle sur la guerre froide, ce que Le troisième homme n’était pas. C’est un film à l’humour très affuté et très anglais. Il est truffé de traits d’esprit assez spirituels, de personnages pince sans rire, maniérés, avec des expressions du visage, des rictus qui en disent plus qu’un long discours comme seul les anglais savent le faire – et que nous, les français adorons regarder -. Le film emprunte à tout ce que notre imaginaire associe à la britannité et à ce qu’elle a de meilleur : il y a à la fois la classe, le flegme et le côté décalé de Chapeau melon et bottes de cuir et l’humour absurde des Monthy Python.

Le casting vient servir « l’englishness » voulue du film. Dans le rôle du représentant en aspirateurs, nous avons un Alec Guinness qui donne le meilleur de son talent qui est immense. D’abord homme de théâtre, Guinness est en 1959 un acteur de cinéma à succès, essentiellement connu du public anglais mais dont la notoriété a, depuis Le pont de la rivière Kwaï, filmé par son compatriote David Lean (1957), commencé à traverser l’Atlantique. L’artiste est parfait dans ce rôle qui lui donne la possibilité de déployer toute sa palette de talent: flegmatique bien sûr quand son activité d’espion le lui impose, angoissé aussi devant le danger où l’énormité des mensonges qu’il colporte, tendre lorsqu’il s’agit de sa fille qu’il chérit plus que tout. Il jongle avec brio entre tout ses rôles condensés dans celui de Jim Wormold.

Le deuxième rôle notable – pas le deuxième plus important mais certainement le plus haut en couleur – est celui du chef espion Hawthorne, joué par le grand dramaturge anglais Noël Coward. Ce dernier n’apparaît pas souvent sur la scène ou à l’écran mais il est magnifique en caricature de l’Englismen in Cuba, lorsqu’il déambule avec costume noir chapeau et parapluie dans une La Havane écrasée de soleil. Autoritaire avec son subordonné Wormold, mielleux avec ses supérieurs, annonçant avec un détachement suprême les nouvelles les plus inquiétantes, c’est à la fois bizarre et plaisant de mettre un visage sur ce grand nom surtout quand il s’acquitte de son rôle avec un telle maëstria.

Le film est soigné, Reed a du talent et connaît son art sur le bout des doigts. Certes, son nom n’est pas aussi connu que celui des maîtres réalisateurs hollywoodiens, mais j’ai l’impression que c’est simplement parce qu’il est anglais et ne bénéficie pas du surcroît de notoriété que l’usine à rêves procure. Il n’empêche. Le film est parfaitement maîtrisé, mention particulière pour la musique où il adapte avec bonheur des rythmes cubains aux différentes situation du film, donnant un aspect réaliste à un film qui ne l’est pas vraiment.

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Le film a été tourné dans des conditions particulières. Tourner à La Havane n’était pas facile à l’époque car le pays et sa capitale étaient politiquement instables. Mais, le 1er janvier 1959, les troupes castristes investissent la capitale cubaine et en chassent le dictateur Fulgencio Batista. Ce fut la chance de Reed : non seulement l’agitation politique a disparu comme par enchantement après la victoire des rebelles, mais aussi le réalisateur n’a eu aucun problèmes pour obtenir les autorisations de tournage du nouveau régime. Les sympathies de gauche de Greene, le jour défavorable sous lequel l’ancien régime était montré ont fait que l’équipe de tournage a eu carte blanche pour tourner à condition d’employer une cinquantaine d’acteurs cubains dans le film et de se soumettre à des visites régulières de la commission de censure pour s’assurer que rien de négatif sur le nouveau régime ne suinterait dans le film. Cela s’est bien passé, d’autant plus que le premier plan du film est un carton qui explique que l’histoire se passe à La Havane, AVANT LA REVOLUTION, pour que les spectateurs ne soient pas dupes. Le tournage en extérieur a Cuba a duré cinq semaines après quoi l’équipe est partie en Angleterre pour terminer le film en studio, pendant onze semaines.

Le film est une réussite, un de ces petits bijoux qui portent haut et fort les couleurs de l’Union Jack et qu’on peut citer en exemple pour illustrer l’humour anglais dans ce qu’il a de plus subtil. La critique de l’époque a approuvé, le public moins: le film a tout juste rapporté de l’argent. La notice du BFI, vacharde (qui cite un extrait du livre The film of Carol Reed de Robert F Moss) suggère que l’humour était peut-être un peu trop posé et raffiné pour le public américain. Si c’est le BFI qui le dit …

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2 réflexions sur “Notre agent à La Havane (1959) de Carol Reed

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