Le docteur Jivago (1966) de David Lean

Aujourd’hui, et toujours partie du fameux cycle LOVE au BFI, un grand film épique du réalisateur anglais naturalisé hollywoodien David Lean, Le docteur Jivago.

En 1958, en pleine guerre froide, la comité Nobel a la bonne idée de décerner le prix Nobel de littérature à un écrivain – poète russe : Boris Pasternak, dont la notoriété est due à un roman publié l’année précédente, Le docteur Jivago. Il s’agit de l’histoire d’un jeune médecin poète qui traverse la période troublée de l’histoire russe d’abord, soviétique ensuite, entre le début des années 1910 et le début des années 1920. Il côtoie donc la Russie tsariste dont les jours sont comptés, puis la guerre de 14 et enfin la guerre civile entre blancs et rouges, destin balloté entre les vagues de l’histoire pour cet homme témoin de la tragédie et qui va en même temps trouver – et essayer de garder – l’amour en la personne de Lara, belle jeune femme rencontrée au hasard de ses aventures.

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Un beau roman épique – que je n’ai pas lu donc tout commentaire dans ce post sur le roman original pourra à bon droit être considéré comme spécieux – qui a donc plu au Nobel … mais pas au Politburo. Quelque jours après l’annonce du lauréat, l’institut littéraire de Moscou a demandé à tous ses étudiants de dénoncer Pasternak et son roman, ceux-ci ayant même imaginé organiser une manifestation « spontanée » pour bannir Pasternak d’Union Soviétique, rien que ça ! Plus sérieusement, l’écrivain a senti passer le vent du boulet pour lui et ses proches avec les menaces de déportation. On lui a signifié que si il allait chercher son prix à Stockholm, il ne serait pas réadmis en Union Soviétique: résultat, l’écrivain se fend d’un communiqué : « au vu de la signification de cette récompense dans la société dans laquelle je vis, je dois renoncer à cette distinction imméritée qui m’a été octroyée. Ne prenez pas mal ce refus volontaire » (sic ! Extrait de l’article Wikipedia en anglais sur Pasternak, traduction par mes soins). Une véritable leçon de guerre froide appliquée pour nous, citoyens du XXIème siècle, à qui cela nous semble dater de la préhistoire. Pasternak mourra deux ans plus tard d’un cancer, à 70 ans.

Devant un tel barouf, inutile de dire que l’opinion publique mondiale, c’est à dire non communiste, s’est emballée pour l’écrivain et le roman. Et c’est le rusé éditeur italien Feltrinelli qui a acquis les droits du roman qu’il a chèrement vendu a Hollywood. La MGM va donc payer 450 000 dollars, pour un film produit par un producteur italien, Carlo Ponti (La strada – de Fellini – Guerre et paix – de King Vidor, Le doulos – de Jean-Pierre Melville ou encore Blow up – de Michelangelo Antonioni, un homme … comment dire … éclectique). Voilà pour le génèse du film.

Une fois les droits achetés et avec la quasi-certitude que le film sera un succès, vu la destinée tumultueuse du roman éponyme, les prétendants pour faire partie de cette aventure furent légion. A la réalisation, on a pensé à Fellini, Visconti, De Sica, Carol Read, Elia Kazan, Stanley Kubrick mais c’est finalement David Lean qui fut choisi, trouvant ainsi une occasion de gérer l’après Lawrence d’Arabie et son succès mondial. Une fois désigné, Lean a écarté Sophia Loren (la femme de Ponti) pour le rôle féminin car « trop vieille » (pan sur le bec !) au profit d’un inconnue de 24 ans, très blonde et aux yeux très bleus : Julie Christie. Et pour le rôle de Jivago, Lean, conscient que c’est dans les vieux pots qu’on fait les meilleures soupes à voulu ré-utiliser le colonel Lawrence, alias Peter O’Toole. Pas de bol, ce dernier était sous contrat avec Sam Spiegel qui entretient des rapports exécrables avec Lean depuis Le pont de la rivière Kwai et Lawrence d’Arabie (deux films qu’il a produit). Lean a donc dû jeter son dévolu sur la deuxième révélation de Lawrence d’Arabie, l’acteur égyptien Omar sharif, qui se voit offrir là le rôle de sa vie.

Mais quid du film ? En deux mots, je dirais que c’est un immense mélo en technicolor, bien joué et aussi bien foutu.

Bien joué d’abord. Le casting est à la hauteur. Sharif est crédible en Jivago, certes il ne fait pas très « russe » mais il joue bien le docteur humaniste, plein de principes et issue de la riche aristocratie russe. Christie est aussi très bien. Elle, au contraire, fait très russe avec ses cheveux très blonds et ses yeux bleu profond. Son jeu, pour un personnage beaucoup plus complexe et changeant que Jivago, beaucoup – plus actif en fait, car Jivago est passif- est tout à fait à la hauteur. Il y a aussi Géraldine Chaplin idéale dans le rôle de l’épouse délaissée de la bonne société, il y a Roy Scheider, il y a un bon Alec Guiness dans le rôle du parfait bolchevik, officier de l’armée rouge, il y a aussi un petit rôle pour Klaus Kinski qui, comme à chacune de ses apparitions, crève l’écran.

Film bien foutu ensuite. Le film est présenté en analepse (terme savant et très pédant de narratologie qui signifie simplement flashback) ce qui lui donne une narration étrange et assez harmonieuse : le film est centré sur l’idylle entre Lara et Jivago, et n’importe quel autre élément, y compris la grossesse de Lara après qu’elle a été séparée de son amant, n’est même pas montré. L’événement est suggéré au début et à la fin et faisant entrer un scène l’enfant qui est maintenant adolescente dans une scène finale assez touchante.

La musique de Maurice Jarre est aussi devenu un classique et seconde bien le romantisme du film. Le compositeur français s’est surpassé avec un thème devenu archi connu qui s’adapte à toutes les situations : il évoque à la fois l’amour fou des deux protagonistes, les neiges de l’Oural où les fastueux bals de la cour tsariste. Pour faire court, je dirais que « on marche » dans ce film, on ne court mais au moins on marche.

On ne court effectivement pas si on espérait – comme moi – un tout petit peu plus de réalisme. L’Histoire offre en effet une toile de fond absolument terrifiante à l’histoire. De nombreux crimes, tous plus sanglants les uns que les autres, l’arbitraire, les exécutions sommaires, la misère noire des paysans, la grande guerre sur le front est … tout cela est assez aseptisé sur l’écran sans recherche de réalisme. La mise au jour des atrocités de cette période n’est pas le fait de Pasternak, bien entendu, ce n’est pas le fait de Lean non plus. C’est étrange après un film purement historique comme Lawrence d’Arabie de s’exonérer de la réalité des événements à ce point dans Jivago.

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Lean ne filme donc pas le macrocosme mais le microcosme. Son truc à lui c’est le mélo pour lequel l’histoire n’est qu’un adjuvant, pas un élément essentiel. C’est dommage car cela contribue à rendre les personnages plus symboliques que reels et donc … d’empêcher l’identification ou au moins l’empathie ce qui est problématique pour un mélo. Il ne faut pas cependant en vouloir trop à Lean : Le docteur Jivago est tout simplement un film de son temps, un temps où les péplums étaient à la mode (le film est en quelque sorte un péplum bolchevique) et on s’extasiait devant les couleurs vives qui n’épatent plus personne maintenant et qu’on peut même trouver parfois criardes.

L’histoire du cinéma donnera raison à Lean contre le critique coincé que je suis : le film est un triomphe, encore plus que Lawrence ce qui était une gageure. Il rapportera cinq oscars (techniques il est vrai dont la meilleure musique pour Maurice Jarre), et ce n’est rien moins que le huitième plus gros succès du box office de tous les temps (ajusté de l’inflation). Les seuls qui ont abondé – un peu – dans mon sens – mais pas pour les mêmes raisons – sont les autorités soviétiques qui ont censuré le film jusqu’en 1994. Un soutien dont je me serais bien passé.

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2 réflexions sur “Le docteur Jivago (1966) de David Lean

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