Femmes au bord de la crise de nerfs (1988) de Pedro Almodóvar

En préalable à la sortie du dernier film de Pedro Almodóvar – qui a bénéficié d’un marketing conséquent ici en Angleterre – le BFI a décidé de faire une rétrospective sur les films de l’artiste. J’ai décidé d’en profiter pour aller revoir, pour au moins la cinquième fois, son chef d’oeuvre, Femmes au bord de la crise de nerf.

L’histoire est extraordinairement compliquée : il s’agit de Pepa, une femme abandonnée par son amant ce qu’elle se refuse à accepter. Elle va alors le rechercher pour lui redonner ses affaires, puis préparer un gaspacho au somnifère en espérant le lui faire avaler. C’est alors que surgit Candela une de ses amies qui est désespérée car elle s’est amourachée d’un terroriste chiite pour lequel elle a hébergé chez elle deux hommes qui s’avèrent préparer un détournement d’avion. Pepa découvre aussi que son amant Ivan a une double vie, une ancienne femme, un fils dont elle ignorait l’existence et une nouvelle maîtresse. Cela tombe d’ailleurs bien car le couple qui va visiter l’appartement que Pepa vient de mettre en location n’est autre que le fils d’Ivan et sa fiancée. L’ex-femme surgit alors avec la ferme intention de tuer Ivan avant qu’il ne prenne l’avion avec sa maîtresse, avion qui est précisément celui devant être détourné. Ah, et j’ai failli oublier, Pepa est enceinte et voudrait le dire à Ivan avant qu’il ne s’envole …

Alambiqué non ? En fait génial ! L’histoire est irracontable mais sur l’écran et pendant l’heure et demie que va durer le film, les situations succèdent aux gags de manière tout à fait fluide de façon à former un ensemble dramatique parfaitement cohérent. Le spectateur maîtrise sans effort toutes les ficelles du scénario au demeurant hilarant : Femmes au bord de la crise de nerf est un vaudeville cinématographique de la meilleure facture.

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Il y a une flopée de personnages déjantés comme le mambo taxi, il y a bien sûr des couleurs criardes un peu partout avec une déco kitch assumée, il y a des dialogues déclamés à la mitraillette, tout y est pour incarner une certaine forme d’exubérance farfelue que les gens du nord (comme moi) se plaisent à attribuer, à tort ou à raison, à l’Espagne. Ce film est un condensé de movida, ce mouvement culturel qui a déferlé sur l’Espagne post franquiste dont Almodóvar est le porte drapeau au cinéma, dans ce qu’elle a de meilleur : délirant parfois outrancier mais très drôle et surtout très créatif

Car en plus de cela, le film est truffé de ces plans invraisemblables caractéristiques du cinéma d’Almodóvar au moins de cette période là. Tomates coupées en (très) gros plan, femme marchant en talons aiguille filmée … au niveau des talons, il y en a des dizaines (et non pas seulement quelques uns comme dans les films de la décennie suivante), la patte de l’artiste est manifeste et à son apogée. Ce film est un objet certes artisanal – ce n’est pas un film à gros budget, les décors par exemple sont assez fauchés – mais compensé par une créativité à son zénith.

Zénith en effet. Le film est un film charnière dans la carrière d’Almodóvar. C’est la fin des films potaches, sexuels, scatologiques (La loi du désir, Le labyrinthe des passions, Qu’est ce que j’ai fait pour mériter ça), en un mot transgressifs pour atteindre une période qui rassemble à la maturité. Le film est aussi drôle que les précédents mais pas vulgaire. Il est plus écrit, il y a moins de volonté de choquer sans que le côté moderne ou branché n’en souffre. Almodóvar a tout gagné sur ce film, probablement le sommet de sa carrière, à commencer par la consécration. J’en veux pour preuve que le film est « exportable », et qu’il marquera le début de la carrière internationale du cinéaste. C’est aussi et surtout, pour un spectateur étranger comme moi, un film emblématique d’une époque et d’un lieu : cette movida espagnole pour un pays jeune qui venait juste de sortir de 40 ans de dictature et d’entrer dans la cour des grands de l’Union Européenne (c’était deux ans avant en 1986). Le film respire la liberté et l’optimisme et parvient sans peine à la communiquer au spectateur. C’est un film qui rend heureux, un film rassérénant. Le sommet de la carrière du cinéaste durera encore deux films (Attache-moi et Talons aiguille) avant que la verve du maître ne s’épuise un peu -à mon avis en tout cas -.

La réussite du film passe également bien évidemment par ses acteurs, je devrais dire ses actrices. Certes, le rôle de Carlos, le beau-fils de Pepa, est tenu par le jeune Antonio Banderas, absolument méconnaissable avec son look d’intello coincé. C’est la deuxième fois qu’Almodóvar fait appel à ses services (après Matador) mais c’est surtout le prélude à son heure de gloire dans le film suivant : Attache-moi. Pour celui-ci, le permier rôle est maginfiquement interprété par Carmen Maura dans le rôle de Pepa. Maura est l’actrice fétiche du cinéaste à l’époque. Elle a été de tous ses films depuis ses début avec Pepi, Luci, Bom et autres filles du quartier (1980). Elle donne ici sa meilleure prestation, d’abord, parce que le film est objectivement supérieur aux précédents, mais aussi parce que le rôle qui lui est confié lui sied à merveille. Il s’agit d’une femme d’un certain âge, qui possède donc une certaine maturité mais aussi bien sûr des faiblesses. Les faiblesses c’est quand elle prépare sur un coup de tête le gaspacho au somnifère où quand elle fracasse le téléphone contre la vitre, la maturité c’est quand elle console – malgré son malheur – son amie Candela plus jeune, plus inexpérimentée, c’est quand elle sait trouver l’astuce ou les mots justes qui la feront sortir d’une situation embrouillée ou encore quand elle prend les devants à la fin pour empêcher une catastrophe qu’elle aurait très bien pu laisser se dérouler. Cette femme humaine trop humaine ressemble a ce que je m’imagine être Carmen Maura dans la vie. Son jeu colle parfaitement au personnage, elle est Pepa, on y croit! La performance est d’autant plus remarquable que son personnage ne se paye même pas le luxe d’être réaliste car nous sommes dans une comédie loufoque. Un bel exemple d’une grande actrice employée au meilleur de ses capacités par un cinéaste en pleine période créative. Ce sera malheureusement leur dernière collaboration : elle ne tournera plus avec lui avant Volver, 18 ans plus tard (2006). Il semble que ces deux là ce soient disputé mais tout deux ont gardé un silence très pudique là-dessus – une exception dans le monde très exhibitioniste du cinéma -.

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Tous ces ingrédients mis ensemble ont en fin de compte donné un film qui fera trois millions d’entrées en Espagne, recevra cinq Goyas (ce sont les Césars espagnols), comptabilisera 600 000 entrées en France – un exploit à l’époque -, et qui, si il n’a pas été sélectionné à Cannes, recevra le prix du scénario au festival de Venise. C’est beaucoup pour un réalisateur dont la production n’avait guère passée les Pyrénées avant. Ce sera suffisant pour faire durablement d’Almodóvar le porte drapeau du cinéma espagnol au travers le monde. Pour lui, plus rien ne sera comme avant près ce film qui l’aura donc aidé à inscire son nom au firmament du cinéma.

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2 réflexions sur “Femmes au bord de la crise de nerfs (1988) de Pedro Almodóvar

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