Les nouveaux sauvages (2014) de Damián Szifrón

Voici donc un film argentin sorti en 2014 (en fait en 2015 en France), d’un réalisateur inconnu jusqu’alors (sauf dans son pays) et qui a accédé à la notoriété après avoir été choisi en sélection officielle du festival de Cannes – il faut dire de ça aide -.

Il s’agit d’un film à sketches, il se compose de six courts métrages indépendants avec pour fil conducteur la violence et la façon dont nos sociétés modernes peuvent aliéner les personnes, où comment quelqu’un peut « péter les plombs » pour des raisons futiles. Leurs titres sont : Pasternak, Mort aux rats, La loi du plus fort, La bombe, La proposition, Jusqu’à ce que la mort nous sépare.

Relatos

Pour décrire ce film de façon lapidaire, on pourrait dire qu’il s’agit de six courts métrages de la série Alfred Hitchcock présente mais filmés de manière plus moderne. J’ose en effet la référence à Hitchcock car il y a une véritable tension dans chacun des morceaux du film et les histoires de Szifrón n’ont rien à envier à certaines de Sir Alfred. On a peur, on se demande ce qui va survenir, le film est véritablement haletant en même temps que fort bien filmé.

J’ai dis que le film était filmé de manière « moderne », il aurait été plus judicieux de dire « inventive ». Le réalisateur est hispanique et j’ai presque envie de dire que cela se voit. Il y a des plans osés dans son film, des mouvements de caméra hardis, des effets assez bluffants. L’ultime scène du premier sketch « Pasternak » par exemple est assez éblouissante, de même que certains plans heureux où par exemple, dans le deuxième sketch, on filme une serveuse apportant un plateau à un client à la hauteur … du plateau – qui reste flou – avec l’arrière plan étant net. C’est du beau cinéma qui nous emmène sans effort là où il veut nous emmener. Il faut dire que Szifrón est produit par les ex-enfants terribles du cinéma espagnols – devenus maintenant des notables – les frères Almodóvar et que la créativité des cadrages et de la cinématographie de Szifrón fait justement penser à celle de Pedro à la fin des années 1980. Pas étonnant que ces deux là se soient entendus.

Autre fait d’armes du film, il convient d’admettre que les six saynètes sont d’une qualité à peu près égale. Pas une est moins enlevée qu’une autre – même si j’ai une préférence pour la dernière – et le film ne souffre à aucun moment de baisse de tension. Le casting est pléthorique, forcément avec six histoires dans le film, mais Szifrón s’est offert la fine fleur du cinéma argentin : de nombreuses stars du pays ont accepté de tourner avec lui et le réalisateur leur a laissé choisir leur rôle en échange. C’est ainsi que le héros du sketch La bombe est l’acteur Ricardo Darín, Erica Rivas – ma préférée – joue la mariée trash Romina dans l’ultime histoire -, Leonardo Sbaraglia joue le conducteur de l’Audi dans La loi du plus fort. Ces noms ne vous disent probablement rien mais ces acteurs sont des stars dans leur pays et c’est assez réjouissant de les voir jouer finalement des petits rôles et mettre leur talent au service de ce film pour contribuer à sa qualité.

Outre la filmographie et le casting, je voudrais aussi insister sur la créativité scénaristique de Szifrón, également scénariste du film. J’ai déjà parlé de la « grande histoire », c’est à dire la trame générale de chacun des sketches, mais le cinéaste excelle aussi dans la petite histoire, c’est à dire le détail inattendu mais qui tombe pile-poil, le détail qu’on aurait dû attendre en fait et qui souvent ajoute au côté comique du film. Le film n’est pas réaliste mais certains de ces petits détails le rendent justement réaliste ce qui engendre assez souvent le rire. Par exemple, quand vous – je veux dire les garçons qui lisent ce blog – avez l’occasion de vous taper une fille au standing et à la beauté beaucoup plus élevés que les votres … vous vous empressez d’aller raconter vos exploits à vos copains non ? De même – pour vous chères lectrices – le film nous narre l’histoire d’une fille qui est tombée (en forçant un peu le hasard j’imagine) sur un numéro de téléphone mystérieux, composé depuis le portable de son mari, avec aucun nom de contact attaché au numéro (méthode d’enquête assez classique et d’une efficacité redoutable d’ailleurs). Cela ne vous rappelle rien ? Il y a des ces petits caméos de la vie de tous les jours tout au long du film et ce sont précisément ces petites perles semées dans chacune des saynètes qui en rendent certaines irrésistiblement drôles.

C’est tout cela Les nouveaux sauvages, une oeuvre d’un réalisateur inconnu en dehors de son pays, qui maîtrise parfaitement son art, culotté mais aussi talentueux. Le genre de film où on sort de la salle de cinéma en se disant « c’est tellement bien. Et dire que j’étais à deux doigts de rater ce film simplement parce qu’il est confidentiel et sa diffusion aussi ! ».

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C’est en tout cas ce que je pense mais tout le monde ne pense pas comme moi. Car la réussite internationale de ce film a été pour le moins irrégulière : ce n’est rien moins que le troisième plus grand succès en salles de toute l’histoire de l’Argentine (derrière Titanic et L’âge de glace). Il a reçu de surcroît huit Premios platinos, l’équivalent des césars pour le cinéma hispano-américain – distinction créée il y a deux ans seulement-. Le film a été très bien reçu en Angleterre, pays qui n’est pourtant pas reconnu pour ouvrir ses écrans au « world cinéma », quant à la France, les résultats ont été mitigés. Le film a plu à Thierry Frémeaux (qui l’a mis dans la sélection officielle du festival de Cannes) mais pas tellement aux spectateurs lors de la projection officielle. Cette tendance s’est retrouvé lorsque le film est sorti en salles avec des critiques enthousiastes et d’autres très sévères – je me demande bien pourquoi -. Toujours est-il que le succès français de ce film n’a été n’a été que confidentiel. C’est vraiment dommage mais c’est à la réflexion assez peu surprenant. La France, pays de culture l’est surtout quand il s’agit de se cultiver avec SES écrivains ou SES cinéastes. Dans le domaine du cinéma, je peux citer plusieurs films de grande qualité qui ont une une diffusion mondiale mais qui n’ont eu un succès que très mesuré auprès du public français (un exemple, Amours chiennes, le premier – et meilleur -film d’Alexandro Gonzales Iñárritu qui avait été ignoré de la même façon à sa sortie en France). J’ai un peu l’impression que Les nouveaux sauvages aura été lui aussi victime de ce tropisme au pays de Godard et Truffaut. Dommage !

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Une réflexion sur “Les nouveaux sauvages (2014) de Damián Szifrón

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