Le bon, la brute et le truand (1966) de Sergio Leone

Le bon, la brute et le truand, western spaghetti légendaire, le troisième – et donc dernier – volet de la « trilogie du dollar », après Pour une poignée de dollars puis Et pour quelques dollars de plus. C’est le film dont je voudrais parler cette fois-ci, et croyez-moi, il y a beaucoup à dire.

Je précise tout de suite que je peux trouver l’inspiration pour écrire dix pages sur ce film mais … je ne vais pas le faire. Je vais garder un peu de cette inspiration pour un autre post (Le bon, la brute et le truand 2) car il y a gros à parier que j’irai le revoir la prochaine fois que j’en aurai l’occasion. Si l’entiereté de ma prose vous intéresse tant que cela … soyez gentil de patienter un peu !

Pour aujourd’hui, je vais m’attarder sur le casting et les personnages.

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Le bon, la brute et le truand raconte l’histoire de trois hors-la-loi qui sévissent pendant la période de la guerre se sécession américaine. L’un, le truand, est un simple bandit, le second, la brute, est – au départ – un homme de main qui accomplit des besognes crapuleuses pour qui veut bien le payer, le troisième, le bon, est un chasseur de prime taciturne. Au départ, le bon va faire alliance avec le truand, puis le trahir, puis les deux hommes vont se retrouver, s’affronter, avant finalement d’être forcés de faire équipe car l’un apprend l’existence d’un trésor caché dans un cimetière dont il connaît le nom mais pas la tombe dans laquelle l’argent est caché, alors que le second, à l’inverse connaît la tombe mais pas le cimetière. D’un autre côté, la brute apprend fortuitement.l’existence du trésor et se lance lui aussi à sa recherche.

Après le succès des deux premiers opus, Leone n’avait pas vraiment l’intention de continuer … mais s’est laissé convaincre par United Artists qui lui a fait un pont d’or, sans vraiment demander à voir un projet ficelé que de toute façon Leone n’avait pas. Celui-ci a cependant fini par prendre forme après quelques tatonnements. La première esquisse de scénario devait au départ s’appeler ‘Les deux magnifiques bons-à-rien’, mais c’est finalement le scénariste Vincenzo qui suggère à Leone un nouveau titre, basé sur l’existence des trois personnages qui commence à prendre forme dans le script. Exit donc le titre original – on a eu chaud -, le film s’appelera ‘Le bon, le sale et le mauvais’ (Il buono, il brutto, il cattivo en italien).

Quitte à faire un troisième épisode, autant reprendre Clint Eastwood, déjà présent dans les deux précédents, déjà dans le rôle d’un « homme sans nom », même si le scénario – mais pas le film – le mentionne sous le nom de Joe (on apprendra quand-même dans le film qu’il vient de l’Illinois). Clint Eastwood était seul en scène dans Pour une poignée de dollars, il avait une co-vedette dans Et pour quelques dollars de plus (c’est Lee van Cleef), le voilà secondé par deux autres bandits dans le film à venir. Il s’effrayera ironiquement, si un opus supplémentaire venait à être tourné, de se retrouver au milieu « d’un régiment de cavalerie ». Clint Eastwood est le personnage cool par excellence, celui auquel on aimerait s’identifier, le chouchou de ces dames, celui qui a le plus la maîtrise d’une situation extrêmement compliquée, celui qui a souvent un coup d’avance dans la partie d’échec à trois dans laquelle les protagonistes vont s’affronter. Bref … Clint Eastwood, c’est « le bon », non pas qu’il soit particulièrement bon mais le public la trouve tellement cool qu’il se plaît à le considérer comme « bon ».

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Il y a ensuite Lee van Cleef. L’acteur joue le personnage de Sentenza et a bien failli ne pas faire partie du casting. Il avait déjà joué dans Et pour quelques dollars de plus le rôle du colonel Mortimer, rôle d’un justicier calculateur mais plutôt gentil, réfléchi, pas attiré par l’argent, plutôt romantique, venant de la ville et comptant bien y retourner. Pour ce film là, le seul rôle vacant était celui d’un mercenaire sadique aux antipodes de sa précédente apparition. Leone avait déjà pensé à faire jouer ce rôle à Charles Bronson mais manque de bol, ce dernier était déjà en train de tourner dans Les douze salopards. Il va donc donner sa chance encore une fois à Lee van Cleef pour un rôle complètement opposé à son rôle précédent mais de surcroît, opposé aussi au caractère de l’homme Lee van Cleef. Ce dernier est un homme doux et distingué dans la vie et sur le plateau. Une anecdote de tournage raconte qu’il a eu du mal à jouer une scène du film où il devait gifler violemment la prostituée Maria (jouée par Rada Rassimov), même si cette dernière lui a suggéré de frapper fort car après tout « c’était son métier » (d’actrice) de recevoir des coups si le scénario le prescrivait, mais Lee van Cleef lui a expliqué que même dans ces circonstances, il ne pouvait pas frapper une femme c’était plus fort que lui. Malgré ces réticences, Lee van Cleef est absolument impérial dans le rôle du psycopathe, son regard fixe, ses yeux amusés lorsqu’il domine ses interlocuteurs en s’apprêtant à leur infliger les tourments de l’enfer sont véritablement glaçants, il parvient même à donner l’impression d’être plus intéressé par la domination qu’il peut exercer et le mal qu’il peut produire pour y parvenir (qui semble « l’amuser ») que par l’argent lui-même. Vous l’avez compris, Lee van Cleef, c’est la brute, la brute raffinée – pas épaisse – , le brute par goût – pas par nécessité -, la brute tout simplement sadique.

Le troisième larron, c’est Eli Wallach, le petit nouveau du trio. Wallach est un immense acteur comblé d’honneurs à cette époque. Biberonné à l’Actors Studio – école de théâtre et fameuse pépinière de talents au début des années 50 – Il a joué dans de nombreuses pièces de théâtre avant de se lancer un cinéma avec Baby Doll d’Elia Kazan (dans une prestation remarquée mais que personnellement je n’ai pas trouvée remarquable) puis vinrent d’autres films avant que Leone ne le contacte. L’acteur – que Leone a préféré à Gian Maria Volontè – hésite, pensant que le rôle n’est pas fait pour lui avant de se décider. Le réalisateur n’a jamais douté de son choix pourtant risqué car il offrait pour la première fois à Wallach un rôle plutôt comique ce que l’acteur n’avait jamais tenté auparavant. Car c’est la nouveauté chez Leone : le film a quelques passages comiques, essentiellement quelques répliques toutes proférées par « le truand », qui joue les matamores au far west avec un bagoût véritablement irrésistible. Et Wallach s’en tire à merveille, quand on le voit pour la première fois, on a vraiment l’impression qu’il a été cantonné à des rôles de mexicains cloonesques pendant toute sa carrière. Le flair de Leone a encore une fois vu juste : Eli Wallach est l’acteur qu’il faut pour le rôle qu’il faut.

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Le personnage du truand est un personnage paradoxal : c’est une crapule mais diablement attachante. Il est malin comme un singe – pour être parvenu à survivre dans un monde de brutes – mais peut se révéler d’une naïveté confondante à certains moments, et c’est probablement ces contradictions qui le rendent le plus « humain » des trois. Sa gouaille, le fait qu’il se fasse souvent avoir, que la stratégie ne soit pas son fort rend attachant un personnage qui dans la vie réelle serait considéré comme une vile crapule. Egalement, c’est celui des trois dont on apprend le plus sur la vie antérieure dans un dialogue touchant – et tendu – avec son frère devenu prêtre où il explique comment il a dû, enfant, subvenir aux besoin de sa famille dans une monde sans loi où la survie était un art délicat.

Et le casting – réussi donc – est un élément essentiel du film, du simple fait de la manière de filmer de Leone : son style légendaire privilégie les gros plans sur les visages des personnages. C’est par ce biais qu’est instaurée une tension nerveuse, du suspense, que des éléments du scénario sont exposés. Ses personnages sont taiseux mais leur visage parle pour eux. Le spectateur perçoit un message composé de ce qu’il sait ex-ante du personnage (« Tuco est un naïf », « Sentenza est un sadique »), mais aussi de ce que son visage exprime : la joie, l’inquiétude, la surprise, la peur et tout cela se fait avec une énorme économie de moyens : un simple haussement de sourcil, un sourire entendu, un rictus etc … Le dialogue se superpose à cela mais vient très souvent ex-post : le gros plan précédent nous a déjà expliqué tout ou partie de ce que le personnage va dire. Pour être complet, je dois admettre que l’expressivité des gros plans est renforcée par la musique de Morricone mais parler de la musique dans ce post nous ammenerait trop loin, je garde le sujet pour un post ultérieur.

L’une des très grandes réussites de ce film est que chacun des trois acteurs vedettes se retrouve sur le même plan. Il n’y en a pas un d’inférieur à l’autre, il incarnent chacun un élément de la conquête de l’ouest et très honnêtement, l’absence d’un d’entre eux – n’importe lequel – se ferait très cruellement sentir. Encore plus fort, ils incarnent chacun à la perfection le « surnom » de leur personnage . Cette égalité, cette contribution égale à la magie du film est une immense réussite, je me demande comment Leone a pu décider quel nom mettre au sommet de l’affiche car tous le méritaient.

En tout cas, le titre français met Eastwood en premier (le bon), puis Van Cleef (la brute) puis enfin Wallach (le truand), tout comme le titre anglais (The good, the bad, the ugly). Mais contre toute logique, le titre italien inverse les deux derniers : il buono (Eastwood) d’abord, il brutto (le sale = Wallach) ensuite et pour finir il cattivo (le méchant = Van Cleef) ! Cette anomalie est due à une erreur de traduction dans la première bande-annonce américaine qu’on n’a pas pu refaire et qui est donc restée. L’italien avait l’ordre original – qui correspond d’ailleurs à l’importance des rôles -, l’anglais s’est trompé et le français a repris l’ordre américain facilitié par la paronymie dans les titres entre la brute (Van Cleef) et il brutto (Wallach). Etonnant non ?

Je voudrais simplement raconter ma vie un peu pour finir. Le bon, la brute et le truand est le premier film de ma vie que je me souviens avoir vu – à la télévision – qui ne soit pas un film avec de Funès, Bourvil ou un épisode de la septième compagnie. A l’époque, je devais avoir environ quatorze ans, j’ai été absolument subjugué. Aujourd’hui, trente ans et un ans et une quinzaine de visionnages plus tards, la magie opère encore. Ce film est à l’évidence l’un des tout meilleurs de tout ce que j’ai pu voir au cinéma (le deuxième meilleur en fait), c’est pour moi un chef d’oeuvre absolu, de ce qui peut se rapprocher le plus de la perfection au septième art.

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2 réflexions sur “Le bon, la brute et le truand (1966) de Sergio Leone

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