Les ensorcelés (1952) de Vincente Minelli

Spoiler warning : ce post raconte raconte en détail le dénouement du film. Si vous avez la moindre intention de le voir, je vous suggère de passer votre chemin et de le lire plus tard.

Vous connaissez l’histoire du pseudo-amateur de cinéma qui pensait, sans jamais avoir vu un de ses films, qu’il n’aimait pas Vincente Minelli ? Et tout cela parce que ce dernier n’avait jamais tourné que des comédies musicales – genre qui trouvait peu de grâce à ses yeux – ? Ce même pseudo-amateur de cinéma s’est offert en 2011 des vacances au festival du film de Locarno où, parmi les films proposés, il y avait justement une rétrospective Vincente Minelli et, se faisant violence, il a vu deux films du réalisateur : Les quatre cavaliers de l’Apocalypse (belle et grande fresque épique) et Le père de la mariée (très très drôle comédie en noir et blanc), deux films géniaux et qui n’ont absolument rien de musical. Notre précieux ridicule a donc pris au passage une bonne leçon de modestie: Minelli, ce ne sont pas que des comédies musicales, c’est dabord et avant tout un immense réalisateur qui a touché à un peu à tout avec pas mal de bonheur (et le matamore en question, c’est moi au cas où vous ne l’auriez pas deviné).

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Les ensorcelésThe bad and the beautiful en anglais – raconte l’histoire d’un producteur qui rassemble autour d’une table un réalisateur couvert d’oscars, une immense star d’Hollywood et un scénariste à succès qui vient de recevoir le prix Pulitzer pour les convaincre d’allier leurs talents pour tourner sous la houlette de Jonathan Shields, producteur génial mais ruiné par ses caprices et son degré d’exigence. Il s’avère que les trois personnes convoquées ont toutes eu affaire à Shields dans le passé, pour le meilleur et surtout pour le pire, et ont juré de ne plus rien avoir à faire avec lui. Le film développe alors une longue analepse (c’est à dire un flashback) qui va narrer les circonstances qui ont fait que Shields a rencontré chacun d’entre eux et les raisons pour lesquelles il se sont fâchés à mort.

Ce film date de 1952 et c’est un film sur … l’industrie du cinéma. Ce n’est pas un genre nouveau à l’époque, c’est même un genre à la mode et qui a généré ce qu’Hollywood a fait de meilleur : Au hasard, Sunset Boulevard de Billy Wilder et All about Eve de Joseph Mankiewicz, tous deux sortis en 1950. Le film en reprend certains procédés narratifs. Il est par exemple flagrant de constater que ces trois films sont tous tournés en analepse et usent d’une voix-off pour aider à la narration. Le film émule donc ses illustres ainés sans vraiment parvenir à les égaler : il faut admettre que Les ensorcelés, c’est un peu moins bien que Sunset Boulevard. Décevant non? Allons, allons, énoncer cela ne veut pas dire grand chose, (je place personnellement Sunset Boulevard au panthéon du cinéma – autant dire qu’une montagne est moins haute que l’Everest -), voyons alors en détail les raisons pour lesquelles ce film est, malgré Billy Wilder, un petit bijou.

Les ensorcelés est un film sur le cinéma mais qui aborde le problème par un angle inhabituel : celui du producteur. Le producteur, on voit toujours son nom au générique sans vraiment savoir ce qu’il fait. On sait vaguement qu’il a à voir avec l’argent qu’il faut réunir pour faire le film mais c’est tout. Le film nous en apprend beaucoup plus. Jonathan Shields producteur n’est pas tant celui qui trouve l’argent que celui qui organise tout le film. C’est lui qui a une vision globale de l’oeuvre, qui décide de qui réunir pour le film et qui s’implique aussi étroitement dans pas mal de scènes de tournage, allant jusqu’à court-circuiter le travail du réalisateur. Enfin … le travail du réalisateur tel qu’on le conçoit maintenant, en gros depuis la nouvelle vague, car à l’époque, et encore plus dans l’Hollywood d’avant guerre, beaucoup de réalisateurs n’était justement que des tâcherons qui se seraient bien gardés de contredire leur producteur si celui-ci a des idées arrêtées sur comment tourner une scène. N’est pas Hitchcock (qui s’est permis de tenir tête au grand manitou David O’Selznick pendant le tournage de Rebecca) qui veut ! D’ailleurs, le personnage de Jonathan Shields aurait été inspiré à la fois par Selznick lui-même pour son côté producteur obsessionnel qui se mêle de tout et aussi par Orson Welles pour son côté génie auto-destructeur, prêt à tout sacrifier – et perdre – si le résultat final est en-dessous de ce qu’il escomptait. Minelli nous gratifie donc d’une approche originale et intéressante, qui tranche avec les « films sur Hollywood vus par les yeux de l’acteur » (Sunset Boulevard, All about Eve, Mulholland Drive) ou « les films sur le cinéma vus par le réalisateur » (Huit et demie, La nuit américaine).

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Dans le rôle de Jonathan Price, nous avons Kirk Douglas. Célèbre acteur à la fossette dont la popularité était grandissante en ce début des années 50 et qui trouve ici un rôle à sa mesure de personnage flamboyant, qui joue sur la corde raide tendue entre l’exigence artistique et le nécessité de la rentabililté. Cela ressemble à l’acteur en fait – après tout, n’est-ce pas lui qui convaincra Stanley Kubrick de tourner le commercial Les sentiers de la gloire ainsi que Spartacus – et il excelle dans ce rôle de façonneur de talents génial et pathétique à la fois.

Alors que Douglas est de toute évidence l’acteur principal du film, ce n’est pas son nom qui apparaît en premier au générique. C’est celui de la star du film, au zénith de sa carrière à l’époque et auquel on ne pouvait rien refuser, même son nom en tête d’affiche. C’est Lana turner. Elle tourne à Hollwood depuis 15 ans, beaucoup plus que Douglas, et joue le rôle de l’actrice perdue, alcoolique et finalement sortie du caniveau par Shields qui va lui donner sa chance et la propulser vers les sommets. Turner est une belle et grande actrice qui se coule parfaitement dans ce rôle qui lui est certainement familier.

Le reste du casting est lui aussi au poil, chacun des personnages étant parfaitement incarné pour le rendre crédible : Walter Pidgeon dans le rôle du gentil producteur Harry Pebbel, Dick Powell dans le rôle du scénariste hautain et fumeur de pipe James Lee, Barry Sullivan dans le rôle de Fred, le réalisateur éconduit et Gloria Grahame, qui, pour son rôle de Rosemary, la femme de Lee, recevra l’oscar du meilleur second rôle féminin en 1953.

Les détails du film sont soignés, Minelli est un bel artiste qui connaît son métier, j’ai une affection particulière pour les dialogues – et l’acadmémie des oscars aussi qui a décerné la statuette à Charles Schnee, le scénariste qui a adapté à l’écran le livre « Tribute to a badman » de l’écrivain George Bradhaw (1801-1853) -. Certaines répliques sont véritablement d’anthologie (« There is not great men, there’s only men ! » ou encore « Will you marry me ? Not even a little bit. »), tous ces dialogues sont la caractéristique du grand Hollywood de ces années là, aux scénarios soignés écrits par des artistes inconnus, qui ne sont qu’un nom sur le quatrième ou cinquième carton du générique. Charles Schnee est de ceux là.

Je voudrais également dire tout le bien que je pense de la fin de ce film (spoiler ! spoiler !). Il est très difficile de « bien finir » un film, c’est entendu, mais la fin des ensorcelés est véritablement lumineuse. La voici en détail. Alors que le producteur Pebbel demande aux trois (l’actrice, le scénariste, le réalisateur) si ils veulent tourner avec Shields, ils refusent tout net et sortent de la pièce pendant que Pebbel téléphone à Shields pour lui annoncer la mauvaise nouvelle. La caméra suit alors les trois, on n’entend plus que la voix de Pebbel parlant à Shields dans le bureau lorsque Lana Turner avise un autre téléphone dans l’antichambre, le décroche et peut donc, en même temps que ses deux accolytes entendre la conversation entre Pebbel et Shields sans que les autres le sachent. Petit à petit, leur intérêt est avivé par ce qu’ils entendent au bout du fil (que le spectateur n’entend pas) et le film finit sur cette scène sans donner de réponse définitive mais avec le sentiment que finalement, avec ces trois là, il y aura peut-être moyen de moyenner.

C’est une jolie fin, équivoque, pas niaise – un luxe pour le Hollywood de ces années là – mais qui prend tout son relief lorsqu’on la met en parallèle avec une autre scène du film 45 minutes plus tôt où il se passe à peu près la même chose : Shields téléphone à Pebbel avec Lana Turner qui écoute en douce la conversation, mais là, la caméra n’est pas posée sur Turner mais sur Shields / Douglas et on voit parfaitement que ce dernier entend clairement le déclic, signe que quelqu’un d’autre a décroché un téléphone, et donc écoute ce qui est en train de se dire, et donc, IL ADAPTE SON DISCOURS en fonction de cela pour mieux convaincre Turner de faire ce qu’il veut car « il sait qu’elle sait », qu’elle écoute en fait. Maintenant, si on resonge à la scène finale, on n’y voit pas Shields, la caméra n’est pas sur lui et on n’entend même pas ce qu’il dit, on sait simplement qu’il parle et on ne voit que les effets de son discours. Mais la scène d’avant nous revient en mémoire et on se plait à imaginer qu’il a, là encore entendu le déclic, donc qu’il sait que les autres écoutent la conversation et qu’il va donc s’adapter pour mieux les séduire et les faire changer d’avis. Très belle fin, très riche, qui fait la part belle à l’imagination du spectateur. Le fait que mon intelligence ait été sollicité de la sorte m’a fait sortir du cinéma le coeur plutôt léger – et mon immense ego en a été flatté-.

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Donc voilà, en conclusion, nous avons un grand film de Minelli, subtil, sur un milieu – Hollywood – qu’il fréquente au quotidien et qui en fin de compte aspire plus à l’universel en posant des questions qui dépassent largement le cadre du show business : comment réagir face à la trahison, surtout si elle émane de quelqu’un à qui on doit tout, qui à réussi a faire sortir ce qu’il y a de meilleur en nous, que sommes nous capables de pardonner etc … Vaste programme. Le film – heureusement – n’apporte pas de réponse toute faite mais soulève le problème et de fort belle manière. C’est déjà beaucoup.

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2 réflexions sur “Les ensorcelés (1952) de Vincente Minelli

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