Un tramway nommé désir (1951) d’Elia Kazan

Je viens d’aller voir le légendaire film d’Elia Kazan tiré de la pièce de Tennessee Williams, Un tramway nommé désir. Un film mythique, qui a marqué, non sans mal, l’irruption des pulsions sexuelles sur les écrans de cinéma mais … ne vous excitez pas trop vite,tout cela reste très chaste comparé aux pratiques d’aujourd’hui. Je vais vous expliquer tout cela.

A la Nouvelle Orléans, une jeune femme, Stella Dubois, vit avec son mari d’origine polonaise, Stanley Kowalski. Leur union transcende les classes sociales car Stanley est d’origine modeste et ouvrière tandis que Stella est d’origine bourgeoise. Le couple vit heureux jusqu’à ce que survienne la soeur de Stella, Blanche, qui après avoir perdu la belle maison familiale saisie par les créanciers, vient débarquer, fauchée, à la Nouvelle Orléans, saute, à la gare, dans un tramway nommé désir qui l’emmène chez sa soeur pour se faire héberger, autant par souci financier que parce qu’elle se sent seule et à besoin de compagnie. L’intrusion de la jeune femme est très mal vue par le mari qui va la prendre en haine et tout faire pour lui nuire.

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Ce film célèbrissime est d’abord est tiré de la pièce de théâtre éponyme de Tennessee Williams, publiée en 1947 et qui obtiendra le prix Pulitzer. La première a eu lieu à Broadway cette même année et restera dix-huit mois à l’affiche – une éternité- . Elle est mise en scène par Elia Kazan avec dans les rôles principaux Marlon Brando (Kowalski), Kim Hunter (Stella), Karl Malden (Mitch) et Jessica Tandy dans le rôle de Blanche. Ce même rôle est intreprété par Vivian Leigh pour le version londonienne. On le voit, le casting du film sera le même que celui de la pièce, en substituant simplement la Blanche de Londres à celle de Broadway. La production, en effet, voulait absolument « des stars » et Brando, au début de sa carrière, n’en était pas encore une. Kazan ne cédera donc « que » sur Vivian Leigh, pour le reste, il ré-emploiera, selon son désir, la même équipe. Car vous l’avez compris, la réalisation sera confiée au metteur en scène de la pièce : une option hardie et un risque calculé pour Kazan qui avait commencé par refuser arguant que tourner le tramway après l’avoir monté, « ce serait comme épouser deux fois la même femme » . Kazan est en effet la star incontestée du théâtre de l’époque et le tramway sera ses premiers pas au cinéma. Il va donc, avec le film, franchir le Rubicon aidé par une généreuse rémunération de 175 000$ que la Warner va mettre sur la table pour le convaincre.

Vivian Leigh ne vient pas du sérail de Broadway mais de Londres, elle avait en effet déjà joué le rôle sous une autre direction, celle de son mari Laurence Olivier : on ne fait pas plus « anglais ». Les débuts du tournages furent difficile pour elle, qui n’a pas été biberonnée à l’Actors Studio (il s’agit de l’école de théâtre aux méthodes nouvelles, crée par Kazan en 1947 et dont toute le troupe qui a joué la pièce est sortie) et a dû ré-apprendre à jouer le rôle à la sauce Kazan, ce qui a nécessité des efforts supplémentaires. Elle n’a pas eu à se remémorer l’accent du sud des Etats-Unis car elle y avait beaucoup travaillé pour tourner Autant en emporte le vent. En revanche, l’actrice avait la réputation d’être difficile à diriger et souffrait quelque peu de troubles bipolaires … comme Blanche – ça tombe bien – . Entre le risque de travailler avec une actrice difficile à maîtriser, et l’opportunité d’avoir quelqu’un qui puisse, plus que n’importe quelle autre, « incarner » le personnage, Kazan, mettant en pratique ses propres techniques de l’Actors Studio, n’a pas hésité une seconde et a accueilli l’actrice dans sa troupe. Et vous savez-quoi ? Je trouve que c’est la meilleure actrice du casting ! Peut-être car elle a un rôle en or qui va forcer l’admiration si il est parfaitement joué – et c’est le cas -. Elle est plus pathétique, plus vulnérable, plus mystérieuse aussi que son vis à vis Stanley et c’est pourquoi c’est elle, plus que Brando, qui à mon avis crève l’écran. L’académie des Oscars – une fois n’est pas coutume – ne s’y est pas trompée : c’est Vivian Leigh qui a obtenu, en 1952, sa seconde statuette, pas son partenaire qui devra patienter trois ans et son rôle dans Sur les quais, du même Kazan en 1955.

Marlon Brando quant à lui, est un acteur surdoué, qui va rencontrer son pygmalion en la personne de Kazan : avec la pièce, et plus encore le film Un tramway nommé désir va se constituer le mythe Brando, excellent acteur certes , mais aussi sex symbol, incarnation du mâle au tee-shirt moulant, toujours couvert de sueur, brutal mais irrésistible vers lequel les femmes, en tout cas Stella dans le film, finissent toujours par retourner. Je ne sais pas si les opinions des gens sur les personnages sont sexuées (c’est à dire si les femmes ont des avis différents de ceux des hommes) mais je suis personellement peu sensible au sex appeal de Brando et je considère son personnage comme rien moins qu’une ordure. L’attachement, la capacité de pardon de sa femme Stella n’en est à mon avis que plus coupable et toute ma sympathie va à la pauvre Blanche. Tout cela pour dire que le personnage de Kowalski est à mon sens plus monolithique. Ce n’est pas un personnage multi-facettes et c’est pourquoi – même si son talent d’acteur n’est pas en cause -, Brando m’a moins impressionné que sa partenaire Vivian Leigh dans ce film (réaction classique lorsque la réputation d’un acteur dans un film me semble un peu surfaite, j’ai tendance à en rajouter un peu dans le dénigrement. Les mecs à la beauté quelconque se plaisent à rabaisser les éphèbes si ils en ont l’occasion).

On trouve toutes les obsessions de Williams qu’on aime dans cette pièce, l’atmosphère poisseuse de ce sud ouvrier des Etats-Unis, la cruauté invraisemblable des forts qui écrasent, sans autre forme de procès les plus faibles, les personnages névrosés mais attachants qu’on voir petit à petit perdre pied, tout y est, l’oeuvre est parfaitement ciselée. L’oeuvre ? C’est à dire la pièce car on peut touver quelques griefs au scénario du film … précisément quand il se distingue de ce qu’a écrit Williams. La toute fin du film – qui d’ailleurs n’a pas beaucoup d’importance – lorsque Stella quitte Stanley, est assez grotesque ? Et pour cause, elle n’est pas dans la pièce! Egalement, on nous explique dans le film que le mari de Blanche s’est suicidé parce que Blanche « le méprisait » (sic !)? La pièce, elle, nous explique que c’est parce qu’il était homosexuel et qu’il n’a pas supporté la regard que sa femme portait sur lui! Le film en souffre, on se prend à rêver de ce qu’aurait donné le film sans cette censure d’un autre âge qui enlève de la force à cette pièce bouleversante.

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Le pire restait encore à venir. Kazan avait bataillé ferme avec la commission de censure pour ne pas couper complètement la scène du viol. Il avait gagné et avait finalement monté une scène (complètement soft) qu’il voulait conserver à tout prix : en gros, au moment où, après l’avoir poursuivie, Stanley saisit Blanche par le bras, cette dernière casse un miroir avec la tête de bouteille qu’elle tient dans la main et … c’est tout. Dans la scène d’après, on voit Blanche dans l’appartement de la voisine du dessus. En gros, la censure est sauve mais il faut vraiment être très naïf ou de très mauvaise foi pour ne pas comprendre ce que Kazan a voulu suggérer. Tout va donc bien… jusqu’à l’avis négatif de la Catholic Legion of Decency qui, en gros, vise à décourager les catholiques d’aller voir le film, sous peine, j’imagine, de rôtir en enfer (ne vous faites pas trop de soucis pour moi, en ce qui me concerne, j’ai vu le film mais j’étais déjà foutu avant même de l’avoir vu, donc cela n’a rien changé). Cet avis non contraignant … a contraint la Warner – qui a le contrôle du « final cut », le montage final – a procéder à des coupes dans le dos de Kazan qui n’a été mis que plus tard devant le fait accompli. On imagine combien un artiste exigeant, qui a une haute idée de son art, a pu être ulcéré par cette mutilation. La scène du viol, et une autre jolie scène où Stella revient dans les bras de Stanley après une éruption de violence mémorable, en tout douze scènes et cinq minutes de film passent à la trappe. Le public de 1951 ne les verra pas mais celui d’aujourd’hui si, en tout cas en partie : la Warner a retrouvé une partie des rushes et les versions actuelles, vidéo et cinéma, incluent désormais ce qu’on a pu sauver.

Ultime ironie pour finir : la ligne de tramway « Desire » à la Nouvelle Orléans terminait à desire street. Elle a été en service de 1920 à 1948, c’est à dire qu’elle a fermé un an après la première de Broadway et trois ans avant le début du tournage. La production a du obtenir l’autorisation des autorités pour louer un vieux tramway et le faire rouler le temps de filmer la courte scène du début où on voit le fameux Tramway. Ce n’est pas très grave : il reste un beau titre très suggestif pour un film aux quatre oscars, dont trois pour ses acteurs et croyez le bien, le désir du titre n’est pas celui du terminus de la ligne mais bien celui que la censure a voulu occulter sans y parvenir.

Merci encore à la remarquable émission radiophonique Travelling pour les quelques petits scoops que j’ai empruntés pour écrire ce post

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2 réflexions sur “Un tramway nommé désir (1951) d’Elia Kazan

  1. Pingback: Sur les quais (1954) de Elia Kazan | Ecran noir - London

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