Being good (2015) de Mipo O

Tous les ans au mois de février, je me rends au festival du cinéma japonais à l’Institute of Contemporary Arts (ICA) à Londres et je me fais en général un marathon cinématographique où j’essaie de voir le plus de films possible pendant la courte période que dure le festival, un peu moins d’une semaine. Il faut dire que j’adore le cinéma japonais. Malgré un écart culturel assez abyssal, pas mal de cinéastes du pays du soleil levant brassent les mêmes thèmes que le cinéma français et souvent avec plus de subtilité que ce dernier. Il racontent des histoires ordinaires de gens ordinaires qui vivent leur vie de tous les jours et souvent en souffrent. Assez classique me direz-vous mais vraiment touchant quand c’est bien fait. Lorsque l’univers est celui de la famille, ce genre s’appelle le « family drama » avec pour figure tutélaire le maître Yasujiro Ozu – immense cinéaste japonais qui a exercé des années 20 au début des années 60 – mais il n’y a aucun doute que la relève est encore là. Les rares films japonais qui arrivent jusque chez nous – à l’exception des films estampillés Kung Fu – relèvent très souvent de ce type là : les films de Kiyoshi Kurosawa par example (voir le magnifique Tokyo Sonata), ceux de Hirokazu Koreeda (Tel père tel fils, qui a fait l’objet d’un post sur ce blog) ou le moins connu mais sublime Departures de Yojiro Takita.

Le festival est donc une occasion unique de découvrir ces films et c’est pourquoi j’essaie vraiment d’en voir le maximum : les deux dernières années, j’ai du voir entre sept et neuf films, cette année, je projette d’en voir cinq. C’est beaucoup, c’est trop pour ce blog et cela d’autant plus que très peu parmi mes lecteurs auront vu, je devrais même dire auront l’occasion de voir ces films, car un bon nombre d’entre eux ne sortiront jamais en France. J’avais donc décidé de ne pas bloguer sur les films du festival mais je vais faire une exception cette année pour le premier film : Being good, de la cinéaste japonaise Mipo O. Pourquoi … parce que c’est un film vraiment magnifique, qui mérite un petit laïus – j’ai tellement blogué sur des films plus mauvais – et que je me suis senti venir l’inspiration.

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Le film est construit à partir d’un recueil de nouvelles écrit pas Hatsue Nakawaki adroitement entremêlées dans le scénario. Tout y tourne au tour de l’école primaire des cerisiers en fleurs, dans une petite ville portuaire de la classe moyenne (que je n’ai pas identifiée) avec ses petites maisons coquettes et aussi ses immeubles gris. Il y a plusieurs enfants qui tous fréquentent l’école avec chacun son histoire, je devrais dire son drame personnel ainsi le récit de leur interaction avec les adultes.

L’un des personnages principaux est un attachant maître d’école débutant, Tasuku Okano (joué par l’acteur Kengo Kora) qui arrive plein d’idéaux dans cette école, plein de naïveté aussi pour essayer de porter la bonne parole à ces enfants mais va comprendre petit à petit que dans ce sacerdoce qu’est l’éducation, il vaut mieux choisir les batailles qui comptent ainsi que celles qu’on peut gagner plutôt que d’essayer de les mener toutes de front. Son personnage est touchant et assez crédible : plein de bonne volonté au début, essayant systématiquement de bien faire (s’excusant par exemple lorsque les enfants sonnent aux portes des habitants pour faire des blagues), ayant à affronter l’ingratitude des enfants certes – c’est son destin après tout – mais aussi les remontrances des parents qui estiment que leur progéniture n’est pas bien traitée à l’école – un problème très actuel -. Au contact du reste du corps éducatif beaucoup plus blasé et intégré dans le système il va évoluer en assayant de ne pas trop se renier. Un histoire d’initation avec tout ce que cela comporte d’espoirs et de déceptions avec une très jolie scène au milieu du film ou son petit neveu lui fait un câlin m’a fait pleurer pendant cing bonnes minutes.

Un autre personnage formidable est celui de Akiko Sasaki (joué par l’actrice Michie Kita). il s’agit d’une petite vieille qui vit dans le voisinage de l’école. On l’imagine atteinte de démence légère, elle vit dans ses souvenirs, en égayant sa journée par une cérémonie du thé qu’elle sert respectueusement … à la photo de ses parents et de son petit frère, disposée dans un petit autel dans son salon, tout trois étant morts dans un bombardement pendant la seconde guerre mondiale. Elle vit dans son petit monde et va côtoyer par hasard un petit enfant souffrant d’une forme d’autisme dont la mère est un peu dépassée. Cette histoire dans l’histoire est elle-aussi bouleversante, comment ces trois là se sont rencontrés, l’interaction qui se crée entre eux – et pourtant leur collaboration ne partait pas sur de bonnes bases – ou comment le hasard parvient à recréer un lien social improbable entre des défavorisés de la vie pour leur plus grand bénéfice mutuel. Là encore a plusieurs moments mes yeux se sont un peu mouillés.

Mais le personnage le plus formidable (spoiler, spoiler, spoiler, ne lisez pas ce paragraphe si vous avez la moindre chance de voir le film) est certainement celui de Masami Mizaki (Mashiko Ono). C’est une jolie jeune femme d’une trentaine d’années, assez angoissée, dont le mari travaille à l’étranger et qui élève seule la petite fille de trois ans, Ayane. Le problème est qu’elle bat sa fille comme plâtre dès qu’elle fait la moindre bêtise et qui, si elle a le malheur de pleurer, continue à la frapper jusqu’à ce qu’elle se taise. Contre toute attente, elle va se lier d’amitié au terrain de jeu avec une autre mère de famille, Yoko, qui est l’exact opposé d’elle : elle a un petit gamin à qui elle laisse faire ce qu’il veut et avec avec lequel elle est très aimante. Alors qu’elle devrait éviter ce genre de fréquentations pour le mauvais exemple de laxisme éducationnel qu’elle donne, Masami est comme attirée par cette mère de famille et va la fréquenter régulièrement pour comprendre à la fin … qu’elle est en fait son double positif : les deux femmes ont été battues dans leur jeunesse mais Yoko a eu la chance de trouver du réconfort auprès d’une voisine qui l’a soutenue en cachette pendant toute son enfance et l’a aidée à dépasser son traumatisme alors que Masami n’a pas eu cette chance. Cette dernière n’a rien pu faire d’autre que de répliquer à l’identique l’éducation qu’elle a reçue et le film laisse entendre que sa petite fille – au demeurant très attachée à sa mère – fera de même une fois devenue adulte. Une histoire terrible, mais formidablement filmée et interpretée (extraordinaire Mashiko Ono), et le climax de la fin, où le passé est dévoilé, a laissé la salle sans voix pendant au moins cinq bonnes minutes.

Pourquoi ai-je écrit autant sur ces personnages ? Tout simplement parce qu’il y a beaucoup à dire, parce qu’ils sont riches, profonds, crédibles, attachants y compris ceux sur le papier qui sont potentiellement le plus antipathqiues. Mipo O parvient a rendre chaque portrait de cette galerie véritablement humain et à la réflexion, c’est cette humanité qui donne un grande cohérence au film : vrai ces histoires n’ont pas grand chose à voir les unes avec les autres mais on se plait tellement à identifier la petite vieille comme notre grand mère, le maître d’école comme son enseignant de CE1 ou Masami comme notre voisine de palier qu’on a l’impression simplement de visionner un instantané bouleversant de notre quotidien avec des protagonistes avec des yeux un peu plus bridés.

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« Being good », un joli titre anglais qu’on pourrait traduire par « être sage » (le titre origianl « Kimi Wa iiko » signifie littéralement « Tu es un brave petit »), tout un programme qui résume assez bien la difficulté d’être sage pour chacun de ses enfants, les différents standards et les jugements partiaux que les adultes portent sur eux.

C’est un film subtil qui illustre parfaitement la formidable citation de Soljenitsyne dans L’archipel du Goulag : « Peu à peu, j’ai découvert que la ligne de partage entre le bien et le mal ne sépare ni les États ni les classes ni les partis, mais qu’elle traverse le cœur de chaque homme et de toute l’humanité ». C’est cette leçon là que nous apprend Being good : chaque être ne se range pas dans la case dans laquelle on aimerait le ranger : les gens supposément mauvais, les fous ne sont pas si mauvais ou aussi fous qu’on aimerait se l’imaginer, tous peuvent, pourvu qu’on veuille bien chercher un peu récèlent des trésors d’humanité ou des blessures intérieures jamais cicatrisées qui devraient inciter les autres a la modestie. Cela résume bien le film en fait : un gros moment d’émotion qui invite à la modestie. Pour un film qui ne sortira pas en France, ce n’est pas mal non ? Cela valait bien un post !

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