Sur les quais (1954) de Elia Kazan

En 1954, le réalisateur de films et metteur en scène de théâtre Elia Kazan est au sommet de sa carrière. C’est à dire, au sommet de sa carrière au cinéma mais à cette même époque, sa « renommée » va connaître quelques ratés. En effet, en 1952, la réalisateur a témoigné devant le commission parlementaire des activités anti-américaines et dénoncé 8 (ex-) communistes qui travaillaient à Hollywood avec les graves conséquences que ce genre de publicité pouvait avoir pour eux en cette période de MacCarthysme exacerbé. La réputation de Kazan ne se relèvera jamais de ce faux pas, son cinéma si. En voilà donc deux ans plus tard Sur les quais, un film aux thématiques sociales à tel point que certains on accusé Kazan d’avoir tourné ce film pour se « racheter ».

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Les quais du port de New York sont mis en coupe réglé par une sorte de cartel syndical mafieux dirigé par Johnny Friendly (quel nom !). Ceux-ci gèrent les embauches des journaliers et perçoivent leur dîme sur les déchargements des marchandises en gardant les dockers dans un état voisin de l’esclavage. Ils usent de méthodes de coercition violentes allant de la bastonnade au meurtre pour empêcher toute tentative de sédition, que ce soit pour créer un syndicat concurrent ou pour témoigner devant la police. Au début du film, Terry Malloy, un jeune docker protégé par un des pontes du syndicat attire un autre docker de sa connaissance, Joey Dole, dans un guet-appens, pour ce qu’il s’imagine être une « bonne leçon » mais qui se termine par la mort du malheureux, simplement balancé d’un toit. Sur les quais, il est de bon ton, lorsque qu’on est parti prenante de ce genre d’exactions de pratiquer le « D&D », dumb and deaf (sourd et muet) c’est à dire l’omerta et c’est le réflexe originel de Terry. Le film raconte alors le lent cheminement de sa conscience, titillée par le remord bien sûr mais aussi par la jolie soeur du défunt dont il va s’éprendre et par le prêtre local révulsé par les exactions de Friendly et de ses tontons macoutes.

Le film a eu une génèse complexe. La première version du script a été écrite par l’écrivain dramaturge Arthur Miller puis passée au gourou de la Columbia, Harry Cohn qui a accepté le script pourvu que les « méchants » du film soient identifiés comme communistes. Refus outragé de Miller qui quitte alors la scène et Kazan demande alors à Budd Schulberg de ré-écrire le scénario. Schulberg est lui aussi un informateur de la commission parlementaire des activités anti-américaines : Kazan s’est donc entouré de gens qui pensent comme lui. Le script est donc ré-écrit, présenté au producteur Daryl F Zanuck qui le refuse ne lui jugeant aucun avenir et c’est le producteur indépendant Sam Spiegel qui accepte de s’engager, Spiegel arrivant même, à convaincre Cohn et la Columbia de se joindreà l’aventure (même si il n’y a pas plus de communistes dans la version finale que dans celle de Miller). Qu’à cela ne tienne, le film a enfin son scénario et aussi … son budget.

Et ce scénario … est un beau scénario. Il s’agit d’une classique histoire de rédemption certes, mais avec de nombreux personnages bien campés – mention particulière pour celui du prêtre dont on aurait très bien pu se passer mais qui apporte un crédibilité à l’action (il donne à Terry la force d’âme qu’il n’aurait certainement pas eu tout seul pour agir) – , avec aussi une histoire d’amour pas trop envahissante, un savant dosage entre moments héroïques et petites lâchetés de la part des personnages, des dockers surtout et pour finir une bonne leçon de psychologie des foules lorsqu’on voit a quel point les dockers, sont conditionnés par un travail harassant à ne pas remettre en cause les hiérarchies établies et à exclure de manière pavlovienne l’intrus (ici le personnage de Terry qui s’est mué en libérateur) dès lors qu’il est affublé du statut infâmant de « balance ». C’est beaucoup pour un film hollywoodien, c’est même assez remarquable. Je dois admettre que je ne m’attendais pas à un scénario d’une telle complexité mais une complexité positive, celle qui sollicite l’intelligence du spectateur, avec des personnages attachants et une intrigue captivante.

Pour ce qui est des acteurs, Kazan a ré-embauché Marlon Brando ce qui, comme pour tout film hollywoodien qui se respecte, ne s’est pas fait sans heurts. Pressenti au départ pour le rôle, Brando a commencé par le refuser. Kazan a alors songé à Frank Sinatra pour le remplacer mais le pression conjointe du réalisateur, du producteur et de son agent ont poussé Brando à reconsidérer son choix, à la fureur de Sinatra d’ailleurs. J’ai personellement du mal à comprendre pourquoi la star a hésité. Le rôle de Terry Malloy est un rôle magnifique, complexe, bien plus que celui de Kowalski dans Un tramway nommé désir (où le rôle vraiment complexe serait plus celui de Blanche). Voyou d’abord, petite frappe, le personnage va connaître toues les étapes de la rédemption : confronté au doute, influençable, naïf, amoureux aussi, puis se « découvrant » à la suite d’événements traumatiques pour un final en apothéose où le personnage incarne une figure quasi-christique. Le personnage de Malloy est tout cela à la fois et Brando joue chacune de ses facettes à merveille. L’académie des oscars ne s’y trompera pas comme on va le voir.

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Les rôles secondaires et même tertiaires sont également bien pourvus. Karl Malden, lui aussi de l’Actors Studio, lui aussi présent dans le tramway, interprète un prêtre exalté et défenseur des pauvres. Le scénario lui ménage quelques moment de bravoure plutôt émouvants. Dans le rôle du très inamical Johnny Friendly, on a Lee J Cobb dont la tête me disais quelque chose, et pour cause, je venais de le voir une semaine plus tôt jouant le juré numéro 3 dans Douze hommes en colère. Et pour principal personnage féminin, la soeur de Joey mais amoureuse de Terry en même temps, une surprise : Eva Marie Saint, la même qui tournera sous la caméra de Hitchcock dans La mort aux trousses cinq ans plus tard. A l’époque, c’est une actrice de télévision au tableau de chasse peu fourni qui n’a été qu’un second choix après le désistement de … Grace Kelly, piquée par ce même Hitchcock pour Fenêtre sur cour. Décidément on tourne un peu en rond dans le Hollywood des années 50. Là encore un choix heureux. Elle est à l’aise dans un rôle de Chimène pas évident où il s’agit d’aimer le responsable de la mort de son frère et donne corps à un personnage complexe qui donne la réplique à Brando.

Le public et, encore une fois, l’académie des oscars ne s’y tromperont pas. Tous les deux feront un triomphe au film, nominé 12 fois et récomensé 4 fois dans les catégories les plus prestigieuses: meilleur film, meilleur réalisateur, meilleur acteur (Brando) et meilleur second rôle féminin (Eva Marie Saint). Sur les quais est la film qui donnera leur statuettes a Brando et Kazan et c’est assez mérité à mon avis. Un beau film sur une balance (Brando dans le film) par une balance (Kazan devant la commission des activités anti-américaines) dont l’énergie fait oublier les agissements troubles de son réalisateur.

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