Moi, Daniel Blake (2016) de Ken Loach

Qui connaît la fin du couplet de la chanson de Renaud « Mon beauf » :

« Et bonjour ses lectures, il est vachement balaise
T’as qu’à voir ses lectures, ça casse des barreaux de chaise
VSD, Paris Match, et puis Télé 7 jours
Et bien sûr chaque année, il s’offre le prix Goncourt »

Il en va du cinéma comme de la littérature : il y a des snobs (ou des beaufs) qui chaque année, à défaut de prix Goncourt, s’offrent la palme d’or au festival de Cannes. Cette année, la palme a été décernée à Moi, Daniel Blake de Ken Loach, un réalisateur qui m’horripile et que je considère comme totalement surfait. Cependant, fidèle à mon credo, lorsque le film est sorti sur les écrans, je me suis dirigé vers les salles obscures.

Le film raconte l’histoire de Daniel Blake, un homme d’âge mûr, veuf, vivant à Newcastle, qui a été victime d’une crise cardiaque sur son lieu de travail et à qui son docteur interdit de travailler. Cependant, afin de toucher sa job seeker allowance (c’est à dire ses allocations chômage), il doit passer un examen médical … qui le déclare apte au travail et donc non éligible à l’allocation. C’est donc très ennuyeux. Au cours d’une a ses virées au job center – en France on dirait Pôle emploi – il rencontre Katie, une mère célibataire, avec ses deux enfants, qui a été virée de l’appartemtent qu’elle occupait à Londres parce qu’elle a eu le culot de se plaindre d’une fuite dans l’appart et de demander qu’elle fût colmatée. N’ayant pas les moyens de payer pour un appartement, elle s’en voit offrir un … à Newcastle, c’est à dire à cinq cents kilomètres de là. Pas idéal donc d’autant plus qu’elle est sans ressources. A la suite d’un esclandre à Pôle emploi, ces deux là vont se rencontrer et, étant tous les deux également dans la dèche, vont s’aider mutuellement.

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A la lecture de ce synopsis, pas de doute, nous sommes bien chez Ken Loach. A la lecture de ce synopsis, vous aurez probablement remarqué un certain scepticisme de ma part quant à l’intérêt du film. Il faut dire que j’avais entendu maintes fois la bande annonce qui insistait très lourdement sur les vicissitudes courtelinesques du pauvre Daniel qui cherche désespérément, dans un paysage administratif kafkaïen, à obtenir les prestations auxquelles il a droit.

La bande annonce était un peu trompeuse. Il a n’y a pas que la quête du Graal à Pôle emploi dans Daniel Blake, il y a aussi une histoire, initiée par la rencontre entre Daniel et Katie, les deux réprouvés, déjà très bas dans l’échelle sociale au départ et dont le film va conter la déchéance, toujours plus bas. On se laisse vaguement porter par ses événements même si pas mal d’entre eux sont assez prévisibles, et d’autres assez improbables. La scène à la banque alimentaire par exemple, où la pauvre Katie, mourant de fin, ne peut s’empêcher d’avaler sur place une boîte de conserve pleine de sauce bolognaise pour ne pas s’évanouir est peu crédible.

La palme dans ce domaine revient à la péripétie où Katie, pour offrir une paire de chaussures à sa fille, moquée par ses camarades d’école, en est réduite à se prostituer. Dur, dur ! Et le bon Daniel vient la confondre, précisément dans le bordel où elle exerce, en choisissant précisément la bonne porte derrière laquelle il y a la bonne fille. Si moi j’avais été dans cette situation, je n’aurais pas eu la moindre idée de comment procéder, où aller, et surtout de comment expliquer au maquereau qui je voulais voir sans en avoir à en détailler les raisons. La scène est d’ailleurs éphémère car peu après, on ne parle plus du tout de tapin et on passe à autre chose. Une preuve qu’il s’agit d’un artifice de scénario, un artifice très fort visant plus à marquer les esprits qu’à en assurer la cohérence.

Les personnages sont des héros positifs quasiment sans défauts, des David qui luttent sans trop d’espoir contre le Goliath administratif qui incarne à lui tout seul le « méchant ». Il y a bien sûr quelques fonctionnaires zélés dans cette administration qui tentent d’en faire respecter les règles ubuesques mais dans l’ensemble, les forces du mal – bien réelles dans ce film très manichéen – sont désincarnées: il n’y a pas de gros capitaliste ventripotent, ni des calotin hypocrite qui aurait fait un bouc émissaire commode comme dans certains autres films de Ken Loach. C’est déjà ça. Les acteurs sont des gens du crû comme à chaque fois chez Loach, au très fort accent du nord de l’Angleterre – ce qui accentue le côté prolo des personnages -, ils sont bien choisis et en fin de compte assez crédibles.

La toute fin du film est assez insupportable. Pour conclure le film en beauté, il y a un sermon en bonne et due forme sur le thème « ce système (capitaliste bien sûr) nous considère comme un numéro et nous broie sans qu’on ait la moindre chance de s’en sortir ». C’est pesant et cela d’autant plus que le message était tellement évident qu’on n’avait vraiment pas besoin d’enfoncer le clou encore plus. C’est même assez condescendant et laisse à penser que le spectateur à vraiment besoin d’être pris par la main, même pour comprendre l’évidence. Mais bon, c’est du Ken Loach, ceux qui ont déjà vu ses films devraient savoir à quoi s’en tenir et lui signer une décharge de responsabilité avant d’entrer dans la salle.

Alors, voilà le film – et Ken Loach – habillés pour l’hiver ? En fait pas complètement. Contre toute attente et sans que je puisse vraiment expliquer pourquoi, le film, malgré tout ses défauts narrés ci-avant « passe » plutôt bien. Je ne sais pas trop pourquoi, peut-être parce qu’il est moins caricatural que ce que le bande annonce laissait croire, peut-être parce que les personnages ont du corps et paraissent réels et non pas symboliques comme dans certains autres films de Loach, peut-être parce que la cinématographie est sans fioritures, sans imagination non plus, mais tout simplement efficace, qui fait le job et nous accroche à ce pauvre Daniel Blake et sa croisade donquichottesque contre la déche et l’hydre administrative. Un bon Loach en fin de compte – ce qui, sous ma plume, ne veut pas dire grand chose – assez largement supérieur à son précédent film, le bêtifiant Jimmy’s hall.

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On peut instiller le réalisme dans un film de deux manières : en filmant de façon réaliste ou en écrivant un scénario réaliste : Loach ici et comme souvent a choisi la première méthode tout en s’asseyant complètement sur la deuxième (alors que les meilleurs films auraient choisis les deux). Cela donne un film pas raté certes mais pas convaincant. Un tire-larme assumé et qui fait en partie le job. Pourquoi pas !

C’est peu dire que cette opinion mitigée n’a pas été partagée par le jury du festival de Cannes, qui a décidé d’installer Loach au firmament , à côté d’Emir Kusturica, Francis Ford Copola ou Michael Haneke, parmi les réalisateurs qui ont reçu deux palmes d’or. Et cela alors que la compétition officielle comprenait des films à mon avis bien supérieurs comme Julieta ou Rester vertical. Que dire ? Qu’ils ont fait preuve d’un certain manque d’imagination et d’une absence totale de prise de risque ? A quoi bon, même si c’est vrai, cela n’a aucune d’espèce d’importance. Ken Loach a bien fait marcher son fond de commerce, le rebelle, l’anti-système a été reconnu par le monde du strass et des paillettes dans leur intérêt réciproque bien compris: lui pour être adoubé comme un grand du cinéma, eux pour prouver que même si ils portent des robes à cent mille euros pour parader sur la croisette, ils ne sont pas insensibles à la douleur des petites gens. C’est bien vu, c’est comme à l’école des fans en fait : tout le monde a gagné. Tout le monde sauf peut-être le cinéma mais enfin qui s’en soucie.

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Une réflexion sur “Moi, Daniel Blake (2016) de Ken Loach

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