En chair et en os (1997) de Pedro Almododóvar

Toujours dans le cycle Pedro Almodóvar au BFI et avant d’aller son dernier opus, Julieta, en fin de semaine, je suis allé voir une oeuvre un peu oubliée du maître, En chair et en os (Carne Tremula), film sorti en 1997.

Il s’agit de l’histoire de Victor, qui a été mêlé pour son malheur à un fait divers absurde. Voulant déclarer sa flamme à Elena, une jeune fille rencontrée un soir (et qui au passage l’a dépucelé ce qui crée certainement des liens), il s’introduit chez elle mais l’épisode tourne mal lorsque deux policiers interviennent, tentent de calmer Victor qui a pris Elena en otage, usant du pistolet de la jeune femme, s’en suit une bagarre où un coup de feu part presque tout seul, touchant David, l’un des policiers, lui valant une vie en fauteuil roulant et six ans de prison pour Victor. Lorsqu’il en sort, David, le policier tétraplégique est marié avec Elena – qui s’estime responsable de son handicap -, et Victor va faire en sorte de les retrouver et de s’immiscer dans leur vie.

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Cette histoire haletante est tirée du roman de l’écrivain anglaise Ruth Rendell Live Flesh (titre anglais du film). Rendell est un maître du suspens, à l’instar des Patricia Highsmith ou Mary Higgins Clark. Comblée d’honneurs, son savoir faire n’est plus à démontrer, et chacun de ses romans adapté à l’écran devrait en toute logique être un hit. Et le fait est que l’histoire tient le spectateur en haleine, les motivations des personnages ne sont pas claires jusqu’au bout et la catastrophe est possible à tout moment.

Pour ce qui est du casting, Almodóvar, dont la notoriété est maintenant bien établie, peut casser sa tirelire et s’offrir un certains nombre de têtes d’affiche. Victor, c’est Liberto Rabal – acteur dont la notoriété ne franchira guère les Pyrénées – mais qui est idéal dans le rôle du petit jeune paumé victime du destin. David, le policier en fauteuil roulant, est en revanche une pointure : il s’agit de Javier Bardem. L’acteur est une sommité à l’époque : c’est lui la star des films trash de Bigas Luna (Jamón, jamón ou Huevos de oro – traduction française Couilles en or), il a tourné d’autres films avec des réalisateurs espagnols et a commencé à être remarqué par Hollywood. Le réalisateur s’est donc offert une star montante pour jouer l’un des rôles masculins de son film.

Quant au rôle d’Elena, Almodóvar est allé chercher en dehors d’Espagne, puisqu’il a confié le rôle à la sublime actrice italienne Francesca Neri. Sa notoriété n’a, elle non plus, pas beaucoup franchi les Alpes et je dois dire que c’est très dommage. C’est une actrice de grand talent et de surcroît très très belle à qui Almodóvar – qui a là-dessus du nez – donne l’un des très rares rôles de sa carrière (elle tournera assez peu) avec une visibilité internationale. Il s’agit d’un rôle de femme forte mais portant en elle un certain nombre de fêlures intérieures, refoulées, qui vont remonter à la surface pendant le film. Un rôle au petits oignons pour une actrice que j’affectionne particulièrement et que j’ai revue avec plaisir à l’écran.

Les rôles moins importants sont également castés avec soin : on a la petite Penélope Cruz – absolument craquante – dans un caméo au début montrant la naissance de Victor, on a aussi et surtout la grande actrice espagnole Angela Molina, qui a tourné avec Buñuel, dans le rôle clef de Clara, le femme adultère, deus ex machina de cette intrigue qui trouve là aussi un rôle à sa mesure, un rôle complexe, de femme battue, sur le retour, qui cherche son salut dans l’adultère, et idéalement dans l’amour, sans vraiment le trouver.

Le film est beau à voir en même temps que spectaculaire car il est truffé de ces petites afféteries qui font le style d’Almodóvar : gros plans sur une orange coupée en deux, sur un petit soldat de plomb, sur de la drogue qu’on fait réchauffer, un tapis coloré spectaculaire filmé à la verticale ou encore ballon qui entre dans un panier de basket filmé d’en-dessous du panier. Le cinéaste est coutumiers de ces plans un peu tape à l’oeil il est vrai mais également esthétiques. C’est sa marque de fabrique, cela fait assez souvent mouche et je dois dire que j’aime bien.

Le thème central, choisi par Almodóvar pour être le pivot de son film est celui de l’amour : Sancho aime Clara, qui aime Victor, David aime Elena, plus quelques autres romances que je ne dévoilerai pas, tout cela n’est pas tout le temps réciproque – c’est pour cela qu’il y a une intrigue d’ailleurs – et est assez classique. Il y aussi du cul, enfin du cul, entendons nous bien, une scène de copulation avec des corps dénudés à l’écran (dont celui de Francesca Neri, hummmm) plus quelques dialogues trash du style « en sortant de prison j’avais décidé de sauter toutes les femmes que je pouvait pour m’entraîner de façon à devenir le meilleur baiseur de Madrid, comme ça j’aurais pu te défoncer et tu serais tombée amoureuse de moi », classe ! Almodóvarien et classe ! Et le thème de l’amour vient se mêler à ce zest de cul, de manière pas spécialement crédible je dois admettre.

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Et c’est d’ailleurs là que la bât blesse. Par vouloir imposer son style et ses thèmes de prédilection, Almodóvar vampirise complètement le scénario de Rendell. Je l’ai dit, son histoire est une histoire policière, celle d’un parfait film noir, et comme chacun sait, le thème de l’amour n’est pas le thème le mieux décliné dans ce genre de cinéma. C’est à mon avis la faute d’Almodóvar : il ne fait rien, pire, il affadit son scénario en tentant à tout prix de parler d’amour dans un script d’où ce sentiment aurait dû être plutôt absent. J’en veut pour preuve que les vingt premières minutes, jusqu’à ce que Victor soit envoyé en prison, sont captivantes parce qu’entièrement dévolues à l’action, mais que l’intérêt dramatique et policier du film s’étiole peu à peu après : Rendell disparaît en plein milieu au profit du bon vieux Pedro. L’ego d’Almodóvar l’a emporté et a finit par rabaisser le talent de sa scénariste.

Cela done un film hybride, certainement pas déshonorant mais un peu frustrant. Almodóvar a fait des merveilles sans l’aide d’un scénariste, avec un casting inconnu, simplement à la force du poignet, là c’est l’inverse : il a un scénario en or et un casting digne de sa notoriété grandissante et il n’en fait pas grand chose. C’est dommage. Je me demande ce que ce film aurait donné si il avait été tourné par Howard Hawks, en noir et blanc avec Ava Gardner dans le rôle d’Elena, Robert Mitchum dans celui de Victor et Edward G Robinson dans celui de David, mais cela, c’est une autre histoire.

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2 réflexions sur “En chair et en os (1997) de Pedro Almododóvar

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