Victoria (2015) de Sebastian Schipper

Victoria est un film allemand branché du réalisateur – que je ne connaissais pas – Sebastian Schipper qui est sorti en 2015. Comme parfois avec les films allemands qui sortent à l’étranger, le film est un peu un OVNI dans son genre. Un film de « style indé », plutôt créatif et tourné avec, semble-t-il, peu de moyens.

Victoria est une jeune espagnole originaire de Madrid qui travaille dans comme serveuse un café berlinois. Ne connaissant personne, elle sort seule en boîte et finit par rencontrer et suivre quatre hommes, au demeurant assez inquiétants, pour une virée alcoolisée dans Berlin. Elle finit aussi par les accompagner pour leur « rendre service » pour une besogne louche que l’un d’entre eux doit rendre, comme un service, à un ancien camarade de prison et va se trouver embrigadée dans le braquage d’une banque.

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L’élément intéressant du film et ce qui le rend assez incroyable, est qu’il est tourné en une seule prise de deux heures quatorze minutes. C’est véritablement impressionnant et cela rend le film assez fluide, évidemment, car filmé en temps réel. C’est aussi ce qui rend certaines scènes un peu trop longues. Si chaque seconde de notre vie avait sa place dans un film qui parviendrait à captiver des milliers de téléspectateurs, cela se saurait.

C’est donc un exercice de style avec ses avantages mais aussi ses inconvénients. Schipper ne peut pas utiliser les possibilités que lui confère certaines techniques de cinéma pour susciter l’émotion comme le montage, le cadrage ainsi que les techniques de narration montrant des scènes éloignées du lieu de l’action. Mais le film ne s’en ressent pas trop. Il compense par une formidable énergie et une sensation de réel renforcée par ce parti-pris. On ne peut pas tout avoir non plus !

Le film opère aussi un glissement dans la position de domination ou pas des différents personnages, glissement à la fois élégant et maladroit. Je m’explique. Au début du film, on a affaire à une petite espagnole toute menue, assez paumée et ne parlant pas un mot d’allemand perdue dans Berlin qui rencontre quatre mastards, un peu louches, bourrés mais aussi matamores, vantards qui de toute évidence tiennent le haut du pavé. Au fur et à mesure que le film avance, on va s’apercevoir petit à petit que les plus malins ne sont pas ceux qu’on croit, pour en arriver à la fin à une situation où les mecs sont des loosers et c’est le petite espagnole qui va se révéler beaucoup plus entreprenante que ses lourdauds de compagnons. C’est élégant car cela emmène le spectateur là où on ne l’attend pas, c’est aussi un joli manifeste féministe qui attire la sympathie. C’est aussi un peu maladroit dans la mesure où il y a des scènes auxquelles on a du mal à croire. Cela a été mon cas pour la scène du début où je n’ai pas pu avaler le fait qu’un petite nymphette perdue dans la grande ville accepte sans coup férir de suivre quatre individus sans craindre une seconde de passer à la casserole, crainte qui aurait assailli n’importe quelle personne sensée. Et le fait est … qu’elle n’y passe pas ce que je considère aussi comme hautement improbable.

Un autre petit bémol que je dois apporter tient à l’enchainement des événements qui créent la tension au cours du film. En gros, on a 45 minutes de virée dans Berlin après être sorti de la boîte de nuit suivie par une heure trente de holdup. Quelle partie pensez-vous être la plus angoissante ? Eh bien la première ! J’ai été personnellement terrorisé par ce qui aurait pu arriver à la petite Victoria qui suit ingénument les quatre voyous, sur le fait qu’ils auraient pu sans aucun problème abuser d’elle voire pire – et le fait est qu’il ne lui est rien arrivé encore une fois -. La séquence du hold up a en comparaison suscité beaucoup moins de tension. Les codes en sont connus et les effets attendus. Le film est bien moins fort que des illustres films de holdup (au firmament desquels Reservoir dogs) et a tendance à s’essouffler à la fin.

Car c’est là à mon avis le principal grief du film : il est trop long. La fin étant moins prenante que le début, on se prend à rêver ce qu’il aurait donné sans les trente dernières minutes (rappelons qu’il dure deux heures quatorze), en reserrant l’histoire un peu sans délayer le braquage pendant trop longtemps. Schipper a peut-être pèché par excès d’hubris. Si on a la possibilité de faire un plan séquence aussi long, c’est une marque de savoir faire certaine, certes, mais encore faut-il avoir de quoi captiver le spectateur.. Malheureusement ce même spectateur se serait bien accommodé d’un petit peu moins de savoir faire pour un film un peu plus concis. Dommage !

Ce film illustre parfaitement la théorie de Darwin appliquée au cinéma qui est que, plus les personnages sont stupides, moins on a de compassion pour eux et on estime qu’ils n’ont qu’à s’en prendre qu’à eux-mêmes si il leur arrive des choses terribles. C’est le cas de Victoria au début dans la scène que j’ai décrite. Si elle avait été violée par ses compagnons, cela aurait bien entendu été horrible, mais je n’avais personellement pas trop d’empathie pour elle car il faut être un peu inconscient pour suivre de bonne grâce quatre hommes rencontrés au hasard de la sortie d’une boîte de nuit. Même chose un peu plus tard mais concernant les hommes cette fois : après avoit réussi de justesse un braquage qui aurait très bien pu très mal se terminer, il convient de se mettre en planque, ce n’est pas la bonne chose à faire que de retourner dans une boîte à deux minutes du lieu du crime – et juste à côté de l’endoit où on a abandonné la voiture – d’y exhiber des liasses de billets de cent euros et de commencer à se déshabiller sur la piste de danse jusqu’à vous faire dégager par les videurs. Ne vous étonnez pas après si le holdup finit mal, on se dit en fin de compte que c’est bien fait pour eux.

Rendons hommage aux acteurs, tous inconnus enfin pour moi. Les acteurs allemands (jouant les quatre compagnons de Victoria) sont très bien castés, effrayants et ambigus à souhait mais je voudrais encore plus souligner la formidable performance de la petite Laia Costa dans le rôle titre. Elle est assez craquante et s’adapte très bien aux vicissitudes de son rôle : fragile et paumée au début, dominatrice et sûre d’elle même à la fin. Elle tient bien évidemment le film a bout de bras et sa prestation lui vaudra l’équivalent allemand du César de la meilleure actrice.

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La musique de Niels Frahm est elle vraiment géniale. Mise en place et composée en partie par lui, elle colle véritablement au film. Il y a des instrumentaux techno, syncopés qui font très « allemand » (je sais, les clichés – chez moi – se ramassent à la pelle) et qui s’adaptent parfaitement à des scènes angoissantes dont certains moment du braquage. Les titres sur l’album « The shooting », « In the parking garage », « Them » décrivent simplement la scène que le morceau illustre et la musique est un adjuvant essentiel à la dramaturgie du film, son rôle étant d’ailleurs amplifié par la contrainte imposée au film (un seul plan séquence) qui empêche l’usage de certains autres procédés pour créer de la tension.

Le film a obtenu un joli succès tout a fait mérité. Il a été couronné par l’ours d’argent au festival de Berlin 2015 qui s’est honoré en promouvant ce film au demeurant assez inconnu, lui donnant un tremplin pour une carrière en salle réussie et un joli succès critique (sauf en France ou le film n’est pas sorti – enfin je crois -).

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