Notre petite soeur (2015) d’Hirokazu Kore-Eda

Je viens d’aller voir le dernier film du maître japonais Hirokazu Kore-Eda, le même qui a tourné Tel père tel fils, Still walking où encore Nobody knows. Trois films que j’estime être des chef d’oeuvres. Ce dernier film, Notre petite soeur, est sorti à Cannes mais pas en France en salles, je ne sais pas pourquoi. En Angleterre, il est sorti de manière un peu confidentielle, j’ai même failli le rater.

Il s’agit de trois soeurs qui vivent ensemble dans la maison de leur grand-mère au Japon, dans la petite ville de Kamakura. Il s’agit d’une famille déstructurée, leur père est parti avec une autre femme quand elles étaient jeunes, entre autres parce qu’il s’était aperçu que sa femme le trompait. La mère, une personne plutôt « bohême » ne s’est guère occupée d’elles. Il y a dans la maisonnée Sachi, 29 ans qui travaille à l’hôpital, l’aînée, véritable chef de famille qui prend son rôle très à coeur, il y a sa soeur Yoshino, 22 ans, employée de banque qui, à la différence de son aînée, a une vie – un peu – plus dissolue, en clair elle sort le soir, bois et couche plus que ce que sa grande soeur aimerait, et enfin Chika, 19 ans, la benjamine, un peu plus fofolle que les autres, qui rigole tout le temps et s’est amourachée d’un autre original, entraineur de foot, ex-conquérant de l’Everest et qui aimerait bien repartir. Un beau jour, la famille apprend la nouvelle du décès de leur père qu’elles n’avaient pas vu depuis quinze ans. Elles apprennent aussi l’existence d’une demi-soeur, Suzu, 14 ans, qu’elles vont donc rencontrer. A l’issue de la cérémonie, les trois soeurs proposent à Suzu d’aller vivre avec elle, cette dernière accepte et s’installe donc dans la demeure familiale, ce qui ne va pas sans poser quelques conflits, chacune des trois soeurs désirant prendre l’ascendant, je devrais dire « conquérir », l’adorable petite soeur qui s’est installée chez elles.

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Un scénario original certes mais qui utilise des ficelles familières qui rappellent d’autres oeuvres magistrales. Le thème du trio de femmes (les trois soeurs) toutes épanouies, toutes avec leurs petits problèmes et surtout toutes différentes, au caractère bien marqué mais fait penser au livre Amour, prozac, et autres curiosités (Lucia Etxebarria, 1997), livre magnifique utilisant la même typologie des personnages sur fond de movida espagnole, les deux membres du trio (Sachi et Yoshino) adoptant des positions antagonistes avec la troisième (Chika) essayant de les concilier existe aussi dans la formidable pièce de théâtre Art (Yasmina Reza, 1994). Ces vieux pots donnent souvent une bonne soupe et cela d’autant plus que Kore-Eda – scénariste de son propre film – y a ajouté d’autres éléments qui crédibilient le film, en particulier en jouant sur la différence d’âge entre les soeurs, pour renforcer leur opposition.

Exemple : Sachi, de sept ans l’aînée de sa cadette Yoshino a toujours été le chef de famille. Cela marche bien lorsque leur père est parti, elle avait alors 14 ans et Yoshino 7 mais lorsqu’elle ont respectivement 22 et 29 ans, cela commence à ne plus marcher, Yoshino supporte de plus en plus mal les remontrances de sa grande soeur et manifeste un énervement certain lorsque celle-ci lui donne des leçons de morale. Autre exemple très réussi dans le film : la manière dont elles ont ressenti le départ du père et surtout la relation à la mère. Sachi avait 14 ans et a tout compris : l’adultère de la mère, l’humiliation du père et sa décision de quitter sa famille. Elle en veut énormément à sa mère et leurs rapports sont glaciaux. Les autres qui avaient 7 ans et 4 ans n’ont rien vu de tout cela et nourrisent toujours une sentiment filial envers elle. Comme leur mère fait une apparition dans le film à l’occasion d’un enterrement, cette tension éclate au grand jour.

Toujours sur le scénario, l’un des moments les plus poignants du film (attention spoiler !) est une scène très ozu-ienne (Kore-Eda est à mes yeux l’héritier de Yasujiro Ozu, le grand maître du cinéma japonais jusque dans les années 60) où il est question de mariage: Sachi, 29 ans n’est pas mariée, a un job qui l’occupe à plein temps et des perspectives de carrière. Autant dire que, dans ce Japon des petites villes vieillissantes, elle se prépare une vie de vieille fille sans enfants qui pourront prendre soin d’elle à sa retraite, position socialement dure à porter que les personnages des films d’Ozu considéraient comme une malédiction (et je suis sûr que c’est encore le cas aujourd’hui). Elle a – au cours de cette scène – la chance de sa vie lorsque l’un des brillants docteurs de l’hôpital – auquel elle n’est pas indifférente – lui propose qu’ils laissent tout tomber :elle, son job, ses soeurs, lui sa femme – il est marié – pour aller tous les deux vivre aux Etats-Unis où on lui a offert un poste en or. Choix cruel pour Sachi, il s’agit non seulement, pour s’assurer un avenir avec un homme qu’elle aime, de quitter ses soeurs et son rôle de chef de famille, mais aussi – et c’est cela le pire – de reproduire l’attitude de sa mère honnie et brisant un couple marié en s’accaparant le mari. Dilemme cornélien … dont je ne dévoilerai pas l’issue.

Ajoutons encore que la cinématographie de Kore-Eda est, comme toujours, magnifique : les personnages sont magistralement filmés, leur visages, leur peau, leur attitude, le montage, la caméra parvient à restituer formidablement certains moment dramatiques clef du film (comme lorsque la mère quitte ses filles et va prendre le train – j’ai dû verser une petite larme à ce moment -). Le talent de Kore-Eda que ses précédents films avaient affirmé, est resté intact dans ce domaine là.

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Chef d’oeuvre alors ? Eh bien en fait non, pas tout à fait. Toutes les dithyrambes développées ci-dessous sont justes mais sont anecdotiques au regard du film. Aucune d’entre elles ne mentionne la petite soeur, élément clef du récit. L’arrivée de cette dernière dans la famille ne crée pas plus de tension qu’il ‘y en avait déjà. Elle en gentille comme tout, elle sympathise avec tout le monde, elle est véritablement parfaite, trop parfaite finalement. Elle ne crée pas – assez – de jalousies, de rancoeurs et quand bien même elle le fait, elle les appaise tout de suite par son attitude mesurée, très (trop ?) mature pour une jeune fille de son âge. L’actrice – Suzu Hirose – n’est pas en cause, elle est très bien castée et dirigée comme à chaque fois chez Kore-Eda, c’est le rôle de modérateur qu’on lui a donné qui a mon avis cloche, réduit la tension et l’intérêt du spectateur pour le film. Pour faire court, je dirais que Notre petite soeur aurait sans aucun doute été un chef d’oeuvre sans … notre petite soeur.

Opinion donc mitigée sur le dernier opus du grand Hirokazu Kore-Eda. La patte du maître est toujours là, cela ne fait aucun doute, mais on se prend à regretter le génie de certains de ses films précédents. Précédents … ou suivants, son prochain film, Après la tempête, doit sortir cette année (au Japon j’imagine) si on en croit sa notice Wikipédia. Je ne bouderai pas mon plaisir et irai, en bon petit samouraï, voir le nouveau film du plus ozu-ien des cinéastes japonais contemporains.

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