Qu’est-il arrivé à Baby Jane (1962) de Robert Aldrich

Voilà un titre tout gentil pour un film terrifiant, que j’avais déjà vu dans le passé et que je suis allé revoir en frissonnant lorsqu’il est ressorti dans le cadre d’une « double bill » Bette Davis.

En 1917, Baby Jane Hudson est une enfant star, artiste de vaudeville. Le vaudeville n’est pas ce que vous croyez. Au sens américain du terme, il s’agit d’un spectacle de music hall composé de plusieurs numéros courts (musicaux, cirque etc …) présentés par des artistes indépendants dans de petits théâtres, voire sur une estrade. Le genre a eu beaucoup de succès aux Etats-Unis à partir des années 1880. Baby Jane Hudson, habillée comme une poupée avec ses boucles blondes, joue donc un numéro dégoulinant de niaiserie en chantant une chanson en playback et exécutant des petits pas de danse, avant que son père ne vienne saluer avec elle, lui rende hommage et suggère au public d’acheter la « poupée Baby Jane » en vente à la sortie. Et tout cela sous le regard jaloux de Blanche, sa soeur écoeurée de l’excès d’attention portée à la star.

Dix huit ans plus tard, en 1935, à Hollywood, les rôles sont inversés : Blanche est une actrice reconnue que les studios s’arrachent et qui, en échange de ses services, exige que le studio tourne un film avec sa soeur Jane, devenue alcoolique et qui a perdu depuis longtemps la faveur des producteurs. Un soir, à l’issue d’une soirée, Blanche est victime d’un accident en revenant chez elle avec sa soeur et en ressort handicapée à vie en fauteuil roulant.

Lorsque le film commence (les deux séquences que je viens de raconter ont lieu avant même le générique), nous sommes vingt ans plus tard, Jane et Blanche vivent dans la même maison. Jane s’occupe de sa soeur qui est coincée à l’étage dans son fauteuil, soeur qu’elle déteste cordialement, et va petit à petit sombrer dans la folie et la torturer en essayant de revivre sa gloire perdue.

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La première chose qui m’a frappé dans Whatever happened to Baby Jane est combien ce film fait peur. J’ai grandi dans les années 80 et j’ai été biberonné aux films d’épouvante spécial ados de l’époque : Les griffes de la nuit (Freddie), Vendredi 13, Massacre à la tronçonneuse, Halloween .,. Je me glorifiais de ne pas avoir peur pendant ces films, mais je ne me rendais pas compte que c’était tout simplement parce qu’ils ne faisaient pas peur. Whatever happened to Baby Jane est d’une autre dimension : comme son illustre successeur Shining (un autre étalon de la peur au cinéma), le film fait vraiment très peur et j’ai été absolument terrifié par certaines scènes, et cela même lorsque je l’ai revu pour la deuxième fois.

Il s’agit d’un grand film qui décline un thème fréquent au cinéma : la grandeur et la décadence des artistes accros à leur propre gloire et qui n’ont jamais pu décrocher une fois cette gloire dissipée. Il y a un nombre invraisemblable de chef d’oeuvres sur ce thème qui a souvent inspiré le cinéma, comme par exemple pour le sublime All about Eve (1950) de Joseph Mankiewicz, 15 ans plus tôt, déjà avec la non moins sublime Bette Davis. Là, il s’agit de l’histoire tragique d’une petite gamine qui a atteint le sommet de la gloire … à sept ans. Enfant pourrie gâtée à cet âge, qui obtenait tout ce qu’elle voulait, elle a dû commencer à perdre ses illusions dès l’âge de 10 ans j’imagine, à 25 (lors de la séquence de 1935), elle est alcoolique chronique et à 50, elle est l’affreuse Baby Jane Hudson du film d’Aldrich.

Et c’est aussi une grande force de ce film. Baby Jane est indiscutablement la « sorcière de Blanche Neige » dans le film. C’est un personnage purement maléfique, sadique, en un mot irrécupérable. Mais Aldrich – et son scénariste – n’en font pas exclusivement une sorte de spectre mais un personnage avec de l’épaisseur : on sait d’où elle vient – je viens de le narrer -, on comprend que sa vie n’a été, depuis la plus tendre enfance qu’une longue déchéance et on voit clairement dans le film qu’elle n’est jamais vraiment sortie de cette période bénie de l’enfance où tout lui réussissait. Il y a toujours une « poupée Baby Jane » chez elle pour lui rappeler sa gloire perdue, elle chante comme une litanie la chanson sirupeuse qu’elle chantait au moment de sa gloire sans vraiment s’apercevoir qu’elle est grotesque et demande à toutes les personnes qu’elle croise et qui l’ignorent « mais vous savez qui je suis ? Je suis Baby Jane Hudson » et les intéressés d’acquiescer « Ah oui bien sûr » tout en adressant un regard à leur voisin voulant dire « qu’est ce que c’est que cette folle ». Adlrich a l’intelligence et le talent de faire de la monstrueuse Baby Jane un personnage monstrueux ET pathétique. Ce qui lui donne une épaisseur qu’elle n’aurait peut-être pas eue sous la caméra de quelqu’un d’autre.

La musique est idoine pour ce film : on y trouve un melange de notes stridentes aux moments de tension, procédé classique et un peu facile pour augmenter l’angoisse du spectateur, la musique du générique m’a fait penser à une bande son du grand Bernard Herrmann, le compositeur de la musique des films d’Alfred Hitchcock et puis, et puis il y a un thème récurrent qui repasse régulièrement, mais orchestré de façon différente. Le procédé est classique, il y a des musiques bâties sur des thèmes récurrents dans des films aussi variés que Barry Lyndon (dont la musique est la sarabande de Haëndel) ou Les tontons flingueurs (chansons vaguement rock appelée Tamoure), dans What ever happened to Baby Jane, le thème récurrent est l’édifiante chanson I have written a letter to Daddy, chantée par la petite Baby Jane dans la séquence introductive et dont la musique est déclinée tout a long du film. Je ne résiste pas à l’envie de vous copier coller in extenso les paroles dégoulinantes de cette ritournelle (musique de Frank De Vol et paroles de Bob Merrill) :

I’ve written a letter to Daddy
His address is Heaven above
I’ve written « Dear Daddy, we miss you
And wish you were with us to love »

Instead of a stamp, I put kisses
The postman says that’s best to do
I’ve written a letter to Daddy
Saying I love you

Voilà ! A côté, Chantal Goya, c’est du Baudelaire, non ? Eh bien cette musique lancinante est omniprésente dans le film, dans un grand nombre de scènes avec Bette Davis ce qui renvoie son personnage à sa folie, à son enfermement dans l’enfance dont elle ne parviendra jamais à se libérer.

Pour finir, à tout seigneur tout honneur, un mot sur les actrices. Aldrich va débaucher deux immenses stars d’Hollywood au crépuscule de leur carrière. il faut dire que les deux protagonistes principales ne sont pas à leur avantage dans le film : Jane est une sorcière monstrueuse, sadique et alcoolique de surcroît très laide, et Blanche est une femme aigrie qui a vielli prématurément à cause de nombreuses années d’inactivité passées dans son fauteuil roulant. Il s’est donc agit de trouver des actrices n’ayant plus rien à prouver qui pourraient donc accepter de jouer des rôles qui ne rendait pas vraiment hommage à leur beauté. D’un côté nous avons donc eu Bette Davis dans le rôle de l’affreuse Baby Jane, immense actrice ayant commencé sa carrière dans les années 30 et qui trouve ici un rôle à sa mesure, « larger than life » comme on dirait là-bas. De l’autre, pour un rôle moins exubérant où il s’agit surtout de faire passer le sentiment d’angoisse, Joan Crawford. L’actrice, 54 ans à l’époque, a commencé sa carrière au temps du muet et était une des grandes stars d’Hollywood des années 40. En 1962, sa réputation n’est plus la même évidemment, son talent heureusement est resté intact.

Ces deux là ont des rôles différents mais tout à fait complémentaires. A Davis, la mission de susciter l’angoisse, c’est un rôle extraverti qui pourrait prêter au cabotinage ce que la star s’est bien gardé de faire – elle n’a pas besoin de cela pour briller à l’écran – . A Crawford le rôle de recevoir cette angoise – son personnage en est le destinataire – et de la faire passer au spectateur. C’est un rôle tout en nuances, un rôle qui doit susciter l’empathie du spectateur, un rôle moins spectaculaire mais aussi plus subtil, exact contrepoint de celui de Jane. Et les deux actrices s’en tirent à merveille. Tout passe dans le film et la haine que se vouent leurs personnages éclate à l’écran …

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… à l’écran et cela avec d’autant plus de facilité – c’est pourquoi il y a une certaine légende autour de ce film – que cette inimitié existe aussi dans la vie réelle. Les deux actrices se détestent, la haine viscérale qu’elles se vouent en est devenue légendaire. Elle date des années 30 où Crawford, actrice confirmée alors que Davis n’était qu’une débutante, a épousé des hommes sur lesquels Davis avait quelque intérêt et s’est amplifié lorsque Davis est devenue à son tour une star faisant pâlir l’étoile de son ennemie. En 1962 et contre toute attente, ce sont elles deux qui suggèrent à Aldrich l’idée du film et de son casting. A partir de là, les anedotes de tournages et post-tournages regorgent de petites et grandes vacheries qui culmineront lors de la cérémonie des oscars l’année suivante.

Pour les oscars de 1962 – dont la cérémonie eut lieu au début 1963 – , Davis (pas Crawford) était nominée dans la catégorie meilleure actrice et était grande favorite pour recevoir la statuette. Le vainqueur est finalement, à la surprise générale … Anne Bancroft pour sa prestation dans Miracle en Alabama. Au même moment, Crawford se lève, passe devant Davis en lui disant « excusez-moi, j’ai un oscar à aller chercher » : Bancroft n’assitait pas à la cérémonie et Crawford s’est arrangée pour que ce soit elle qui soit désignée pour aller chercher l’oscar à sa place. En même temps, elle s’est arrangée pour faire une mauvaise publicité à sa co-star de façon à diminuer ses chances d’être choisie pour la meilleure actrice. Avec succès un fin de compte. Bette Davis, amère, n’en est pas revenue que sa meilleure ennemie ait fait pression pour que le film ne reçoive pas d’Oscar ce qui a affecté les entrées du film à la baisse et donc les royalties reversées aux deux actrices à une époque où, pour des actrices de leur âge, les rôles rémunérateurs ne sont pas si faciles à trouver.

Le film, tourné sur un petit budget et en 21 jours, a néanmoins fait un triomphe et la fortune – ainsi que la renommée – d’Aldrich, Davis et Crawford. A tel point que … elles ont décidé de retravailler ensemble sur le film Hush… Hush Sweet Charlotte ce qui est proprement hallucinant. Cette collaboration ne durera cependant que quelques jours de tournage avant que Crawford, n’en pouvant plus, se retire du projet. Whatever happen to Baby Jane restera donc à jamais ce film mythique réunissant ces deux monstres sacrés du cinéma se détestant autant sur l’écran que dans la vie, pour notre plus grand plaisir de spectateur.

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2 réflexions sur “Qu’est-il arrivé à Baby Jane (1962) de Robert Aldrich

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