Silence (2017) de Martin Scorsese

Le dernier Scorsese est arrivé, en 2017, et quelque deux ans après le tragique accident de parcours Le loup de Wall Street. Sans De Niro, sans Di Caprio, dans un Japon historicisé qui rappelerait, si on s’en tient au dossier presse, l’Asie et le bouddhisme religieux de son film Kundun (1997). En fait, cela n’a pas grand chose à voir, c’est au contraire un film très personnel qui détonne assez dans la filmographie de Scorsese. Explications.

En 1639, à Macao, deux frères jésuites portugais, Sebastiao Rodrigues et Francisco Garupe font route jusqu’au Japon pour retrouver la trace du prêtre qui fut leur mentor : le père Cristovao Ferreira, pour tenter d’infirmer les rumeurs selon lesquelles il aurait apostasié et se serait converti au bouddhisme. Ils trouvent refuge sur une petite île où vivent des communautés chrétiennes résiduelles et cachées, pour échapper aux très dures persécutions de l’état central qui veut éradiquer cette religion du Japon. Accueillis comme le messie par les villageois opprimés, les deux frères tentent de leur redonner espoir en prodigant moultes messes et sacrements mais vont finalement être capturés, l’un d’entre eux mourra en martyr mais le frère Rodrigues va être emprisonné et l’inquisition locale va s’ingénier à lui faire renier sa foi, non pas en le torturant lui-même mais en torturant par procuration ses ouailles, en le rendant ainsi responsable des tourments qu’il leur inflige en refusant d’abjurer.

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Le film a eu une gestation très très longue puisqu’elle a commencé en 1990 lorsque Martin Scorsese est tombé sur le livre de Shusaku Endo, écrivain japonais catholique qui raconte cette histoire de persécution. Après des péripéties innombrables qui ont vu nombres de producteurs et d’acteurs (dont Daniel Day Lewis et Gaël Garcia Bernal) être pressentis, puis se dédire car le film était sans cesse repoussé, la production du film a finalement commencé en 2014. C’est dire que c’est un projet qui tenait le cinéaste à coeur, qu’il n’a jamais lâché.

Disons le tout de suite, je n’ai pas vraiment marché à ce film interminable (deux heures quarante et une minute !) car, en fin de compte, je n’ai pas vraiment compris où il voulait en venir.

S’agissait-il d’un film historique ? La reconstitution est précise, comme pour d’autres films en costumes de Scorsese (Le temps de l’innocence par exemple), ce Japon de la période Edo, qui se ferme complètement au monde, la misère noire des paysans, la vie à la capitale régionale, ses prisons, ses tortures raffinées, les marchands hollandais qui passent de temps en temps, tout cela est restitué de manière très précise et donne de la crédibilté au film, crédibilité vite anéantie par le choix des acteurs : en fait de jésuites portugais, on a des acteurs hollywoodiens bon teint, qui s’expriment dans la langue de Shakespeare et les artifices de scénario, les efforts louables des protagonistes pour trouver un interprète … anglo-japonais afin que les jésuites portugais comprennent les locaux paraît risible. C’est un peu déprimant de penser qu’il faut s’appeler Mel Gibson (dans La passion du Christ) pour oser faire une reconstitution historique poussée dans la langue parlée à l’époque du film.

S’agit-il d’un film mystique peut-être ? Pourquoi-pas. Le père Rodrigues dans sa geôle, ressemble de plus en plus à Jésus, à la fin de son emprisonnement en tout cas. Il a la coupe de cheveux classique et la barbe de longueur réglementaire pour faire office de figure christique traditionnelle, même si il est confronté à des problématiques totalement différentes de celles de son seigneur. A titre personnel, je me demande comment le Christ aurait réagit dans une situation pareille où il ne s’agit pas de mourir pour sauver les hommes mais de laisser des hommes mourir … pour mieux les sauver. C’est le dilemme auquel est confronté Rodrigues, une problématique plutôt intéressante… mais dont le développement s’étire en longueur de manière complètement démesurée. Le cycle refus de l’abjuration, nouvelles tortures infligées aux paysans se répète bien trois ou quatre fois alors qu’on a compris dès la première fois la stratégie de l’inquisition nippone. De surcroît, il n’y a pas une torture qui ne soit semblable à la précédente : noyade, décapitation, personnes ébouillantées, crucificition,pendaison par les pieds. tout y passe avec un grand raffinement dans les détails à tel point qu’on en vient à se demander si le grand Scorsese n’aurait pas un peu fait preuve de complaisance. La problématique est cependant intéressante et a le mérite d’illustrer un plat que l’Histoire a repassé plusieurs fois. Les persécutions des chrétiens par les romains ou celle des Cathares par ces mêmes chrétiens devaient être en tout point similaires. Je me demande ce que le film aurait donné si le film avait mis en scènes des bons hommes cathares se rendant au château de Montségur !

Le rôle du frère Rodrigues est tenu par l’acteur Andrew Garfield. Il s’agit d’un acteur hollywoodien, avec une petite tête bien faite, un peu trop d’ailleurs pour jouer un personnage confronté à toutes ces épreuves. Je l’avais déjà vu dans Never let me go (même si je ne me souvenais absoluement plus de sa prestation, éclipsée par celle de Carey Mulligan et Keira Knightley), je ne l’ai pas vu dans les films qui ont fait sa renommée, c’est à dire The amazing Spider-Man (I et II), il n’est pas à proprement parler abominable mais un peu terne dans ce rôle, sans que je sois capable de dire si c’est parce que le rôle ne lui donne pas l’ocassion de montrer son talent où si c’est parce qu’il n’en a pas assez. Un acteur qui fait le job mais sans plus alors que l’ambition du film aurait requis un peu plus de prestance. Les autres rôles sont plus secondaires mais sont aussi à l’avenant : Adam Driver dans le rôle de second frère où les acteurs jouant les rôles des japonais, tous font leur job honnêtement mais sans vraiment crever l’écran ni marquer les esprits. Ce n’est pas le Scorsese directeur de casting génial qui va découvrir des acteurs comme Joe Pesci ou Jodie Foster ou qui va choisir parfaitement Sharon Stone (dans Casino) ou William Hurt (dans Les nerfs a vif) pour un film qui va leur coller à la peau.

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Pour finir sur une note positive sur le film, rendons hommage à la cinématographie de Scorsese qui est tout simplement magnifique. C’est une habitude chez ce réalisateur, qui a de surcroît choisi les lieux de tournage (à Taïwan, pas au Japon) avec beaucoup de soin, que de maîtriser sa caméra, sa palette de couleurs, son cadrage, ses jeux d’ombres à la perfection. Il y a de sublimes scènes dans la brume qui ont poussé certains critiques à faire le rapprochement avec Mizoguchi (dans les Contes de la lune vague après la pluie, rapprochement très très malheureux car si les scènes de brumes sont aussi envoûtantes, l’atmosphère, les thèmes brassés par les deux films sont aux antipodes l’un de l’autre : Mizoguchi dans la japanité bouddhiste et Scorsese dans la grandiloquence hollywoodienne – et chrétienne). Les paysages de falaises envahies par la végétation, les vagues de la mer, les personnages aussi : la détresse sur leur visage ou l’illumination quand ils assistent à la messe, toutes ces images sont d’une grande beauté. Si le film ne parvient pas à évoquer l’invisible, tout ce qui relève du visible est magistralement restitué.

Voilà donc Silence, un film très beau comme Scorsese sait si bien les faire mais qui ose brasser des thèmes mystiques ou religieux mais de manière trop démonstrative, trop hollywoodienne pour être crédible. Traiter de manière approfondie de la foi ou du pardon dans un film de cinéma exige une certaine modestie, un dépouillement auquel Hollywood n’arrivera jamais à s’astreindre et que seul des génies solitaires et torturés comme Dreyer et Bergman ont réussi à restituer de manière réaliste.

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Une réflexion sur “Silence (2017) de Martin Scorsese

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