Toni Erdmann (2016) de Maren Ade

Enfin ! Le film que personellement j’attendais avec impatience, qui a fait un tabac au festival de Cannes, film allemand d’une réalisatrice inconnue en France, a fini par sortir en Angleterre. Il s’agit de Toni Erdmann, de Maren Ade, que je suis allé voir hier (c’était le soir de la Saint Valentin et – dieu merci – il n’y avait à peu près personne dans la salle). Et voici mes impressions.

Il s’agit de l’histoire d’Ines Conradi. Une jeune femme d’une trentaine d’années, une business woman qui bichonne sa carrière qu’on devine météorique et qui est en poste à Bucarest, pour une boîte de conseil pour les sociétés pétrolières (et qui espère bien être mutée, en forme de promotion, à Singapour lors de sa prochaine mission). Un weekend, complètement à l’improviste, son père débarque sans prévenir et la voilà obligée de se le coltiner alors qu’elle a un certain nombre d’obligations corporates à remplir comme assister à un cocktail à l’ambassade (et tenter d’arrondir les angles avec son client) ou bien sortir la femme du même client pour faire du shopping à Bucarest le dimanche matin. Son père est un ours, un peu hippie et adepte de plaisanteries de bon goùt du style fausses dents ou coussin péteur. Le weekend se passe assez mal et son encombrant paternel est plus d’une fois à deux doigts de lui casser la baraque avec son client. Elle le voit bien entendu partir avec soulagement mais ce dernier décide, sans en informer personne … de ne pas partir et de rester dans le coin, et se balader autour de sa fille en se faisant passer, non pas pour son père mais pour un certain Toni Erdmann, sorte de coach ou de gourou qui serait ami avec (l’ex joueur de tennis) Ion Tiriac. Ines ne va donc pas le dénoncer – elle ne le peut pas – et le quiproquo va faire quelques dégats mais pas toujours dans le sens qu’on croit.

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Le film recycle un thème assez classique : celui de Boudu (sauvé des eaux), c’est à dire celui du clochard magnifique et philosophe par qui le scandale et le burlesque arrive. Elle est adaptée à la sauce du jour, c’est à dire dans des pays émergents d’Europe de l’est, où il y a des affaires à faire, avec ce qu’il faut d’amateurisme et de corruption, et notre Boudu / Toni Erdmann de révéler comme tout cela est vain et grossier, comment sa fille se commet dans cet univers pas très propre. Il y a d’ailleurs vers la fin du film une réplique symbolique que j’ai beaucoup aimée où Erdmann, qui s’en va, affirme au pauvre type qui lui a prêté les toilettes de son bidonville pour se soulager « Rappelez-vous toujours que l’important, c’est l’humour ». Cette saillie résume un peu l’ensemble du film : tout comme ce dernier, elle est tout à fait incongrue, plutôt drôle, mais quand on y réfléchit, assez profonde.

Profonde oui ! Le film stigmatise la société capitaliste dans lequel tout se décide d’après des projections Powerpoint, avec trois options proposées dont on espère que l’option médiane sera choisie (les deux autres étant trop extrêmes dans un sens et dans l’autre), où il s’agit de faire plaisir au client à tout prix, même pour des choses qui n’ont rien à voir avec le projet dont on s’occupe, au détriment de sa vie privée bien sûr; cette culture du « conseil » où finalement on demande au consultant non pas d’être compétent mais de PARAITRE compétent ce qui n’est pas la même chose, et cela afin d’avoir un bouc émissaire extérieur qui prend la responsabilité de décisions douloureuse pour une entreprise qui ne veut pas les assumer. Ce monde du conseil chic et choc existe, ce n’est pas facile de faire un film dessus car ce n’est pas un sujet très glamour. C’est pourtant ce que Maren Ade a fait.

Drôle et incongru ensuite ! Le film, qui dénonce une forme de capitalisme assez vain, aurait pu tourner à la caricature bêtifiante (les exemples dans ce domaine sont nombreux) mais il évite magistralement cet écueil on utilisant l’arme de l’humour, en fait du burlesque : on ne villipende pas ce qu’on veut dénoncer, en se contente de s’en moquer. Et cela de très élégante manière : puisque ce système est par bien des aspects absurde, pourquoi ne pas le battre sur son propre terrain en le confrontant avec un personnage encore plus absurde que lui. Et ça marche ! Lorsqu’on voit apparaître le personnage d’Erdmann, on pense qu’il va se faire assez rapidement démasquer mais pas du tout, il arrive à s’imposer sans vraiment de problème. Il se présente comme un coach? Pourquoi en douterait-on puisqu’il le dit. Sa fille vient avec elle pour rencontrer un client et le présente comme un spécialiste? Pouquoi en douter, puisqu’on le présente comme tel. C’est en fait d’une redoutable efficacité et cela atteint bien mieux sa cible qu’un pamphlet monolithique à la Ken Loach.

Le film joue donc à fond (et à merveille) la carte du burlesque et cet aspect là est plutôt réussi. Ce qui l’est un tout petit moins, c’est le comique de situation. Il y a indiscutablement de bonnes idées mais certaines d’entre elles ne sont pas poussées aussi loin qu’elles le devraient. La « nakt party » (soirée à poil) identifiée comme un « séminaire de cohésion », c’est une idée géniale, mais cela ne va pas plus loin, on aurait pu broder un peu plus sur la « cohésion » (par exemple le fait que subitement tout le monde se pointe à partir du moment où le patron en est, une idée parmi d’autres …). Egalement, quand Ines emmène Tony pour aller chercher des documents chez Iliescu – qui se garde bien de les lui donner – et fait passer son père pour un « spécialiste », c’est drôle, c’est une bonne idée mais cela s’arrête là, on aurait pu imaginer de faire en sorte que Tony arrive d’une manière ou d’une autre à extirper les précieux documents mais non , il se contente de partir après quelques pitreries après que rien ne s’est passé. Il y a, à mon avis, du potentiel supplémentaire dans certaines de ces situations au comique insuffisamment exploité.

J’ai fais mon petit paragraphe ronchon comme on fait une partie « antithèse » dans une dissertation de philosophie, un peu par devoir, mais mes arguments sont faibles. Le reste du film confirme l’enthousiasme du début de mon post. Un petit mot sur les acteurs peut-être : il sont épatants. Sandra Huller joue le rôle d’Ines, jeune fille distante, nerveuse, obsédée par son job qui petit à petit, finit par s’adoucir, par se montrer perméable aux provocations, à la loufoquerie de son père qui va l’éloigner de ses objectifs premiers. Et ce processus et à peine perceptible, graduel, se manifeste par petites touches comme l’embrassade de la fin où le récital de Whitney Houston pendant le déjeuner pascal. C’est un des grands mérites de ce film et il en revient à Maren Ade bien sûr mais aussi à Sandra Huller qui parvient ainsi à rendre son personnage crédible et donc touchant.

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Pour ce qui est du casting, on ne peut bien évidemment pas ne pas citer Peter Simonischek qui joue le rôle de Winfried Conradi / Toni Erdmann. Il ne fait pas dans la nuance – à l’inverse de sa fille – mais il est vraiment éblouissant. Il a un art de déblatérer un tissu d’absurdités avec une assurance, un détachement véritablement prodigieux et c’est là vraiment la principale source de comique du film dont il est la colonne vertébrale. Il forme le parfait contrepoids à Sandra Huller et ce couple là peut véritablement se vanter d’avoir incarné le duo comique de référence pour l’année 2016. Sans aucun doute.

Pour conclure, je citerai simplement un des critiques du Masque et la plume (Michel Ciment de positif) qui rappelle que Toni Erdmann est rentré complètement bredouille du festival de Cannes alors que c’était très certainement le meilleur film en compétition. Cela s’explique probablement par le fait que … cela fait 46 ans qu’une comédie n’a pas remporté la palme au plus prestigieux des festivals (il s’agissait de MASH de Robert Altman en 1970). Les jurés, les critiques considèrent-ils la comédie comme un art mineur ? Si c’est le cas, je me permets d’exprimer mon plus profond désaccord. Qu’au moins les blogs, aussi confidentiels soient-ils, se fassent les porte-parole de l’opinion contraire même si, dans la cas de Toni Erdmann, le public s’en était déjà chargé.

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