Casino (1995) de Martin Scorsese

Dans le cycle Martin Scorsese, consécutif à la sortie de son dernier film Silence, je suis allé combler une de mes lacunes cinématographiques et allé voir Casino, film sorti en 1995, que je n’avais pas vu à sa sortie.

Casino raconte l’histoire de Sam Rothstein, une sorte de joueur professionnel qui est choisi par un gang de mafieux italiens du middle west pour aller prendre la direction du Tangiers, un casino qu’ils possèdent dans le Las Vegas des années 70. Sam est un personnage flamboyant en même temps qu’un redoutable directeur de casino, qui s’acquitte si bien de sa tâche que ses commanditaires lui envoient, pour le protéger et le soutenir, maintenant qu’il amasse une énorme quantité de « greens » (c’est à dire des dollars), son ami d’enfance Nicky Santoro pour lui servir d’homme de main pour toutes les basses besognes, nombreuses dans ce métier. Nicky est une brute sanguinaire doublée d’une tête brûlée liée par une indéfectible amitié à Sam même si ses méfaits vont déservir le besoin de respectabilité de Sam. Ce même Sam va aussi tomber amoureux de Ginger McKenna, une joueuse – et tricheuse – de talent, ex-prostituée de luxe et qui … comment dire cela de façon fleurie … « manifeste de l’intérêt pour ceux qui ont du capital » si vous voyez ce que je veux dire, une croqueuse de diamant quoi ! Et cela tombe bien, car du capital, Sam en a. Tout va bien se passer pendant la phase ascendante de la destinée de Sam avant que son ego ne l’expose à des complications administratives (pour que se voir octroyer la licence de son casino), que le FBI s’intéresse à son cas et à celui de Nicky et que enfin Ginger comprenne que son étalon n’est plus un si bon cheval que cela.

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Casino est l’ultime collaboration, la huitième, entre un acteur et un réalisateur fusionnels : Martin Scorsese et Robert De Niro. Depuis Mean Streets (1973) et pendant donc 22 ans, ces deux là vont écrire certaines parmi les plus belles pages du cinéma des années 70 / 80. Tous deux italo-américains, tous deux new yorkais, leurs carrières se sont épaulées l’une et l’autre : le talent de l’acteur aidant à promouvoir celui du réalisateur et vice versa. Casino est donc leur chant du cygne, tout deux sont des stars et vont donc poursuivre par la suite, si je puis dire, « une carrière solo ».

Si mon synopsis est assez long, c’est parce que le film est une longue fresque qui narre, comme la plupart des fresques, la grandeur et la décadence de son héros. Il s’agit ici donc de suivre Sam, au travers les multiples péripéties de sa destinée dans le monde interlope des gangsters des casinos. Car oui, Casino est un film de gangsters, après Mean Streets et Les affranchis, Scorsese s’est adonné à un genre dans lequel il excelle, dans lequel peu de gens – à l’exception peut-être de Coppola – ont aussi bien réussi à restituer l’atmosphère particulière de ce genre très prisé du public. Comme à chaque fois, ses gangsters sont crédibles, flamboyants, roués autant que naïfs selon les circonstances et finalement, j’ai honte de le dire, sympathiques.

Dans les rôles de nos gangsters en chef, nous avons donc Robert De Niro et Joe Pesci. Tous les deux étaient déjà présents dans Les affranchis, Scorsese a visiblement reconduit une équipe qui gagne et tous deux sont absolument superbes. De Niro bien sûr (ce blog regorge de critiques dithyrambiques sur de Niro, voir celle de Heat par exemple, film tourné juste après Casino pour un rôle similaire) dont le talent donne vie à la flamboyance d’un personnage comme Sam Rothstein mais aussi Joe Pesci, qui joue le petit gars qui à l’air peinard et inoffensif. Son personnage tient du gentil Harvey Keitel de Mean Streets et son visage tout en largeur avec son rictus lui donne un faux air de Sim (si si je vous jure) et pourtant … c’est un sadique, sans aucune morale sauf celle de son pote Sam. Les deux acteurs qui s’entendent de toute évidence bien sur le plateau donne vie à ce duo improbable et, encore une fois, parviennent à le rendre attachant ce qui n’est pas le moindre des exploits.

Si les gangsters sont bien castés, que dire du rôle féminin de Ginger, incarné par Sharon Stone. L’actrice n’est certes pas, comme De Niro, ce qu’on pourrait appeler à l’époque une « valeur sûre ». Elle a joué dans des films, comment dire … remarqués … tels Basic instinct trois ans plus tôt, donc le fait qu’elle ait été choisie pour être la partenaire de De Niro dans le dernier Scorsese relève un peu du pari. Pari …. gagné. N’oublions pas que Scorsese est un formidable directeur d’acteurs et que Stone est, dans ce film au moins mais aussi dans Basic instinct à mon avis, une formidable actrice. Elle joue le rôle d’une femme magnifique mais avec une certaine expérience en tout cas pas de toute première jeunesse (l’actrice a 37 ans à l’époque), qui porte robes moulantes et transparentes, bijoux de luxe et beaux habits, qui est complètement vénale et qui touche allègrement aux produits addictifs: alcool comme stupéfiants. Et elle est géniale, magnétique, elle donne la réplique à un monstre sacré comme De Niro d’égal à égal, elle est crédible, plus que cela, parfaite, dans un rôle de mondaine qui arrivera à mener un seigneur comme Sam Rothstein par le bout du nez. Ce n’était pas couru d’avance. Certain pisse-froid diront peut-être que ce n’était pas vraiment un rôle de composition mais peu importe le résultat. Pour la gloire de Scorsese et la sienne propre, ainsi que pour le plus grand plaisir du spectateur, Sharon Stone est une sublime Ginger McKenna.

La cinématographie est admirable. Des plans inventifs, et surtout un montage très nerveux qui illustre bien le clinquant, le côté artificiel, m’as-tu-vu, de l’univers décrit dans le film. La palette de couleurs des costumes de De Niro, des scènes bien trouvées (lorsqu’il attend les cowboys de la commission d’octroi des licences derrière son bureau habillé tout en turquoise et …en caleçon) et surtout une voix-off qui alterne les commentaires du personnage de Sam / De Niro et de Nicky / Pesci, chacun présentant les actions de l’autre avec un oeil critique mais en même temps beaucoup de tendresse. C’est cette voix-off au débit stroboscopique qui donne au film un rythme échevelé qui ne faiblit pas vraiment pendant trois heures. C’est du beau cinéma, punchy et innovant.

Elément supplémentaire qui soutient le rythme soutenu du film: la musique. Il n’y a pratiquement de morceau sans musique dans le film, musique qui n’a pas été composée pour l’occasion mais qui est empruntée au répertoire. Pour les nombreuses scènes nerveuses, c’est dans celui des Rolling Stones qu’on a pioché mais pas uniquement. Lou Reed y a contribué également, Otis Redding, The animals (The house of the rising sun, vous connaissez ?) et, dans un style complètement différent, une scène du début est accompagnée de la sublime Passion selon Saint Matthieu de Bach. Il y a également la magnifique musique douce qui accompagnait certaines scènes d’amour, qui m’était parfaitement connue sans que j’arrivasse à mettre un titre dessus, il a fallu le générique de fin pour que le titre me revînt en mémoire : il s’agissait du thème musical de « Camille » dans du film Le mépris. Où quand la musique de film ré-utilise … la musique d’un autre film. Encore un fois, c’est admirable, Scorsese prouve, si il en est encore besoin que c’est un cinéaste complet, qui utilise tous les moyens à sa portée au service de son film.

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Vous avez compris, j’ai aimé Casino du grand Scorsese en même temps que du Scorsese classique, c’est à dire avec la dose réglementaire de De Niro et de gangsters. Le film a remporté un succès mérité (il a coûté 52 millions de dollars et en a rapporté 116 – merci wikipedia – pour un pays, les Etats-unis, où l’aune pour mesurer le succès d’un film n’est pas le nombre d’entrées en salles mais le nombre de dollars tombés dans les caisses de producteurs). Le film n’a eu qu’une seule nomination aux oscars mais ô combien méritée : pour Sharon Stone pour la meilleure actrice. C’est finalement Susan Sarandon qui a obtenu la statuette mais Stone peut se consoler on constatant qu’en cette année 1996, le film le plus récompensé fut … Braveheart de Mel Gibson. Cela en dit long sur la crédibilité de l’institution des oscars.

Pour finir un clin d’oeil assez incroyable tiré du programme du BFI où j’ai vu le film. Il s’agit d’une interview de Martin Scorsese qui décrit ce qu’est devenu la Las Vegas qu’il filme à la fin des années 70 avec ses gangsters et celle de maintenant avec ses touristes en affirmant (traduction par mes soins): « Une nouvelle ville a surgi de ses cendres. Qui sait qu’elles sont les réalités maintenant qu’on est passé de Nicky Santoro (le personnage joué par Joe Pesci) à Donald Trump ? Qui sait où va l’argent ». Cette interview date de … la sortie du film en 1996, et l’individu Donald Trump que mentionne Scorsese n’est qu’un simple richissime promoteur immobilier : bien avant The apprentice et bien avant ce que vous savez. Il m’a fallu attendre la fin de l’article (lorsqu’est mentionnée sa date de publication) pour le replacer dans son contexte, mais il faut dire que Scorsese pourrait écrire exactement la même chose aujourd’hui sans que personne n’y trouve à redire. Au contraire !

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