Les fraises sauvages (1957) d’Ingmar Bergman

Ce blog dépasse maintenant les cent soixante-dix posts, et pas un encore sur un film de ce que je considère peut-être comme le plus grand réalisateur de tous les temps : le suédois Ingmar Bergman. Plus pour longtemps car je viens de voir, au BFI, un de ses chefs d’oeuvre : Les fraises sauvages (1957).

Un vieux professeur égoïste et acariâtre, vivant seul dans une contrée reculée avec une gouvernante, se voir décerner une distinction par ses pairs, ce qui l’oblige à aller dans la ville suédoise de Lund pour la recevoir. Il refuse d’y aller en avion et choisit de s’y rendre en voiture, le trajet durant une douzaine d’heures. Il est accompagné dans son périple par Marianne, la femme de son fils et va faire quelques rencontres en chemin. Ce voyage va aussi être l’occasion pour lui d’un retour sur soi-même. Au hasard des rencontres, suite à des rêves étranges et révélateurs, il va en arriver à se remettre en question et, à l’heure de la mort, de finalement expier ses fautes, son égoïsme et son insensibilité.

Le film sort en 1957 années phare pour Bergman car c’est aussi l’année de la sortie d’un autre de ses chefs d’oeuvre : Le septième sceau. Sa notoriété monte en flèche, ayant véritablement percé l’année précédente lorsque son film Sourires d’une nuit d’été a été sélectionné au festival de Cannes. C’est donc un cinéaste reconnu, au moins par ses pairs, qui tourne Les fraises sauvages.

C’est aussi un film de la première période de Bergman, un film allégorique tourné en extérieur (à la différence de sa production post Persona – 1966 – qui sera essentiellement des drames familiaux, réalistes, se jouant à huis clos). C’est un film qui bouge, en fait c’est un road-movie mené par un vieux professeur de 78 ans ans dans la campagne suédoise qui se termine dans la ville de Lund (j’ai vérifié, c’est une petite ville universitaire à côté de Malmoe).

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Le casting est quasi exclusivement bergmanien. Le maitre a toujours été très fidèle à ses acteurs fétiches. Le professeur Izak Borg, c’est Victor Sjöström, un artiste qui a une longue carrière derrière lui : scénariste, acteur et réalisateur à succès à l’époque du muet en Suède, il déménage pour Hollywood en 1924 où il tourne quelques films muets avant de retourner en Suède au début des années 30, le cinéma parlant de l’usine à rêves ne l’inspirant pas vraiment. Sa carrière tourne au ralenti au début des années 50. C’est alors que vient le voir un des ses compatriotes qui lui demande de jouer dans sa prochaine production. Les deux hommes se connaissent, Sjöström avait déjà joué un rôle secondaire dans un de ses films (Vers la joie, 1950), il sait que Bergman est un des fans de sa carrière à l’époque du muet, mais là, la hiérarchie est inversée : ce n’est plus Sjöström, un vieil acteur relativement oublié, la star mais bel et bien Bergman. Ce n’est plus le jeune artiste de théâte qui se lance sur le grand écran huit ans plus tôt, ce n’est rien moins que la star montante du cinéma suédois de l’époque. Le vieil homme ne le sait pas encore, mais on vient de lui offrir, à 78 ans, le rôle de sa vie, celui qui fera qu’il restera une trace de lui au musée du cinéma, et quelle trace !

Le rôle de ce vieux professeur bougon lui va comme un gant, il incarne parfaitement un personnage hautain et méprisant quand il le faut mais qui sait devenir naïf, voire repentant, lorsqu’il est confronté à des situations – côtoyer des jeunes, se faire remercier par des anciens amis, ou rêver à sa jeunesse – qui ébranlent ses certitudes. Il sait toucher la corde sensible du spectateur et parvient parfaitement à rendre touchant un personnage, antipathique au départ. Cette magnifique prestation ne s’est cependant pas faite sans mal : l’état de santé de Sjöström a été une source d’inquiétude pendant le tournage, il a fallu que la troupe s’adaptât aux exigences de son acteur principal, on a essayé de canaliser ses colères (fréquentes lorsqu’une prise ratait à cause de lui) et il a aussi fallu trouver le bon tempo: la productivité du groupe s’est significativement améliorée après qu’on a avancé les horaires de tournage, de telle sorte que Sjöström pût rentrer chez lui pour cinq heures et donc se siroter son traditionnel whisky quotidien (sic ! Wikipedia dixit !). En fin de compte, ce dernier a tenu la longueur mais mourra deux ans après la sortie du film, en 1960.

Le rôle féminin principal – un rôle double, celui de la cousine d’Izak lors des flash backs dans le passé et celui de la jeune « auto-stoppeuse » dans les scènes au présent – échoit à Bibi Anderson. L’actrice est véritablement une créature de Bergman : elle a déjà tourné dans ses deux précédents films (Sourires d’une nuit d’été et Le septième sceau : deux triomphes), il l’emploiera au total dans une dizaine de ses films, jusque dans les années 1970, y compris dans son chef d’oeuvre : Persona. Elle joue ici soit le rôle de la pin up pleine de vie, généreuse et enjouée qui embarque dans la voiture du professeur Borg, soit celui de la cousine, amour de jeunesse d’Izak, jeune fille réservée qui finira par épouser l’entreprenant cousin Sigbritt. Dans ces deux rôles aux antipodes l’un de l’autre, son adorable frimousse fait merveille. Anderson est un bel example de la grande actrice qui a trouvé son Pygmalion: l’artiste, réalisateur et surtout directeur d’acteur qui saura lui faire donner le meilleur d’elle même, c’est Bergman, elle ne pouvait pas rêver mieux.

Le cinéaste a également employé une autre de ses muses: le très belle Ingrid Thulin dans les rôle de la belle fille (elle jouera elle aussi dans cinq ou six films de Bergman), et aussi Max von Sydow dans le petit rôle du pompiste (après avoir joué celui du chevalier qui joue aux échecs avec la mort dans Le septième sceau), lui-même ayant tourné dans un petite douzaine d’oeuvres de l’artiste etc … Je vous le dire, un casting berg-ma-nien !

Servi par une cinématographie magnifique – le film est en noir et blanc et les images, mention spéciale pour les images champêtres dans les bois, lorsqu’il s’agit de ramasser les fraises sauvages, sont d’une netteté sublime – le film, comme tout ceux du maître-, ne se contente pas de raconter une belle histoire mais d’évoquer des concepts.

Le road-movie et les personnages farfelus rencontrés pendant le voyage ne sont que des éléments de la réflexion d’ensemble du film sur l’approche de la mort, la repentance de ses comportements passés et finalement, la rédemption. Le film raconte comment le professeur Borg va petit à petit se rendre compte de ce qu’a été son attitude vis à vis des autres, de son arrogance, de son égoïsme. Plusieurs « méthodes » sont employées à cet effet.

D’abord, première tactique, le fait de confronter le vieillard à des attitudes positives comme la joie de vivre, la générosité, ou la reconnaissance. C’est au trio de jeunes mené par Bibi Anderson qu’échoit cette mission. C’est un groupe sympathique et généreux, ils offrent un bouquet de fleurs au professeur, le félicitent chaudement lors de la remise des prix, ils font preuve, en creux de toute la chaleur humaine et de l’enthousiasme dont ce dernier est complètement dépourvu. D’autres personnages secondaires comme le pompiste du village de son enfance qui lui rappellent ses années où il était médecin de campagne et le remercient chaudement pour ses bonnes actions de l’époque jouent également de cette corde là. De même les vivats de la foule lorsqu’il reçoit sa récompense sont des bouffées d’air frais inatttendues pour lui. Et c’est un réalisant que ces gens, l’admirent, le soutiennent ou tout simplement l’aiment, qu’il finit par se remettre en question.

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Deuxième idée, faire passer le message par les rêves du personnage. Il y a plusieurs scènes oniriques dans le film, scènes assez inquiétantes, qui cherchent à mettre en garde le professeur Borg : il paiera son attitude distante dans l’autre monde qui l’attend si il n’amende pas son comportement maintenant. Le premier rêve est un cauchemar dans une ville déserte où ne déambulent que les morts, le dernier surtout est une forme de jugement dernier où ceux qui l’ont croisé « jugent » le professeur et, au vu de son attitude passée, lui promettent un avenir post mortem plutôt sombre, l’aidant ainsi à comprendre qu’il a peut-être quelques comptes à rendre vis à vis de ses proches avant de mourir.

La troisième méthode enfin est de montrer des attitudes négatives, précisément celles que le professeur adopte, pour en faire un repoussoir. Il y en a de multiples dans le film : la visite à la mère, les couple d’auto-stoppeurs qui se détestent et enfin et surtout, la rencontre entre le professeur et son propre fils. C’est cette rencontre, amorcée par sa belle-fille avec ce fils qui, comme l’indique sa femme « préfèrerait être mort » (et cela bien qu’il ait trente ans de moins que son père) qui finit par lui ouvrir définitivement les yeux : il ne veut pas que son fils finisse comme lui et se réconcilie avec lui, avec la vie d’une certaine manière, expiant par là son attitude passée. Une happy end en quelque sorte.

Une happy end, certes, mais pas à l’américaine. Comme vous l’avez certainement remarqué à la lecture des lignes précédentes, le film « vole assez haut », il est question de philosophie de la vie et d’une certaine forme de mysticisme mais le film reste entraînant, fluide, sans jamais être donneur de leçons ou verbeux. Le message est distillé par petites touches, à travers une histoire qui captive la spectateur sans, finalement, que ce dernier ne s’aperçoive de rien.

Le film a été apprécié à sa juste valeur par la critique de l’époque. Il a reçu l’ours d’or au festival de Berlin – cette scène des festivals que Bergman ne quittera plus de toute sa carrière – ainsi que de multiples récompenses dans d’autres manifestations et critiques élogieuse de la part de connaisseurs. L’un d’entre eux, un certain Stanley Kubrick, le cite, dans une interview avec Michel Ciment, comme son deuxième film préféré de tous les temps (derrière I vitelloni de Fellini), c’est ce qu’on peut appelle une référence.

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3 réflexions sur “Les fraises sauvages (1957) d’Ingmar Bergman

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