Le gouffre aux chimères (1951) de Billy Wilder

Attention spoiler : passez votre chemin si vous n’avez pas vu ce film et souhaitez le voir.

Billy Wilder est le premier nom qui me vient à l’esprit lorsqu’on me pose la question tarte à la crème : quel est ton réalisateur préféré (je devrais dire « réalisateur américain » car je pourrais aussi citer Bergman si la question s’applique aux cinémas du monde), et voilà que le BFI, dans son cycle Kirk Douglas, va projeter Le gouffre aux chimères, Ace in the hole en anglais, qui est précisément un des rares films de Wilder que je n’ai pas encore vu. J’y suis donc tout naturellement allé et … voici ce que j’en pense.

Chuck Tatum est un aventurier journaliste, qui a fait des piges dans des grand quotidiens mais qui a fini par se faire virer de partout et qui échoue au Nouveau Mexique, à Albuquerque, dans le petit journal local, un canard sans prétention dont le patron est un homme intègre (chose rare dans la profession). En panne d’inspiration, il est finalement envoyé pour couvrir une chasse au serpent à sonnette quelque part dans un village lorsqu’il tombe par hasard sur un café, dont le tenancier, Leo Minosa, est parti faire de la spéléo dans la montagne à côté, qui est aussi un sanctuaire indien, pour en rapporter des vases précieux. Malheureusement, il est resté coincé au coeur de la montagne et ne peut pas en sortir sans aide extérieure. Tatum parvient à prendre contact avec lui, à lui passer couverture et vivres (et cigares) pour qu’il puisse survivre, et commence à organiser la sauvetage. Il s’aperçoit en même temps que cette histoire est une histoire en or pour les gazettes et s’arrange pour faire durer l’opération le plus longtemps possible, à la fois pour que l’histoire ait beaucoup d’écho au travers du pays mais aussi pour se faire le plus d’argent et de notoriété possible. Pour parvenir à ses fins, il parvient à soudoyer les personnages clefs de la situation: la femme de Minosa qui déteste son mari, le shérif véreux qui vendrait sa mère pour sa réélection (et qui va lui faire obtenir l’exclusivité des contacts avec Minosa) et l’ingénieur chargé des travaux de secours. Tout marche trés bien et une ville champignon commence à se former autour de la montagne, on vient du pays entier pour suivre au plus près le drame mais les choses vont commencer à ne pas se passer comme prévu…

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C’est un film charnière dans la carrière de Wilder, qui suit à la fois le succès phénoménal de Sunset Boulevard mais aussi la fin de la collaboration avec son scénariste de toujours Charles Brackett. Wilder, au scénario, va devoir s’entourer de nouvelles têtes et c’est pourquoi au générique, l’écriture du script est attribué à Wilder lui-même bien entendu, mais aussi à Walter Newman et Lesser Samuel.

Le scénario n’est pas banal et assez dérangeant. Les avatars de la chasse au scoop ont déjà été montrés sur le grand écran, par exemple dans le – génial – His girl Friday (Howard Wawks, 1940), mais là, le sujet n’est pas traité sur le ton badin de la comédie mais sur un ton grave, et le thème miroir du voyeurisme des foules devant un fait divers tragique est opportunément ajouté au scénario : ces deux thèmes s’épaulent l’un l’autre et font monter petit à petit la tension pour arriver à la catastrophe finale. C’est beau, c’est fluide, on en arrive même à oublier l’invraisemblance du scénario global pour ressentir une réelle compassion pour le pauvre Minosa. Du grand Wilder …

… du grand Wilder aussi – comme d’hab je devrais dire – dans les dialogues. Tous les films de Wilder ont des dialogues d’anthologie dont on se souvient en sortant de la salle, et parfois même des phrases cultes, des citations (All right, Mr DeMille, I am ready for my close-up – Sunset boulevard par exemple -). Celui-là n’échappe pas à la règle. Petit florilège pour le plaisir (et pour ceux qui ont vu le film) : (Tatum) « Vous n’allez pas à l’église ? » (la femme de Minosa) : « Je ne vas pas à l’église parce que me mettre à genoux fait goder mes nylons » – cette réplique a en fait été suggérée à Wilder par sa femme Audrey – , également : (Tatum) « J’ai beaucoup menti dans ma vie. J’ai menti à des gens qui portaient une ceinture. J’ai menti à des gens qui portaient des bretelles, mais je ne serai pas assez stupide pour mentir à un homme qui porte à la fois une ceinture et des bretelles », et pour finir : (Journaliste) : « Nous sommes sur le même bateau » (Tatum) : « Je suis sur le bateau. Vous, vous êtes dans l’eau. Voyons si vous savez nager ». Du grand art je vous dis !

Le casting comme souvent chez Wilder est sans faute. La notoriété du cinéaste lui permettait de s’offrir une star : ce sera Kirk Douglas. Douglas à l’époque, n’est qu’une star montante, mais son nom est connu et c’est un acteur qui a de l’ambition. De l’ambition, et aussi du courage car ce film constitue un risque pour lui : son personnage n’est pas d’une moralité à toute épreuve – c’est un euphémisme – et les agents prudents considéraient que mal gérer ce genre de rôle pouvait plomber une carrière. Peu importe, Douglas a signé et malgré l’insuccès du film, sa prestation, son énergie à incarner un personnage qui n’en manque pas, n’ont pas nui à son avenir professionnel (a noter qu’il retiendra la leçon, il exigera des changements dix ans plus tard pour rendre ses personnages de Les sentiers de la gloire et Spartacus plus positifs, contredisant le grand Stanley Kubrick qui en a gardé un souvenir cuisant). Sa performance dans le film est éblouissante, il est le parfait adjuvant à ce film au scénario captivant et aux dialogies ciselés. Il fallait au moins cela.

Le rôle féminin est moins important en volume, il n’y a pas d’idylle à proprement parler, mais est important aussi car c’est le porte-voix des autres personnages secondaires qui veulent tirer profit de ce drame, c’est aussi le seul parmi eux qui n’est pas QUE vénal ce qui en fait un personnage complexe. Il s’agit de la femme de Minosa, Lorraine, jouée par l’actrice Jan Sterling. Une jeune actrice en début de carrière, qui tournera surtout à la télévision, pas une star – pour les mêmes raisons que celles que j’ai évoquées pour Douglas, Ava Gardner ou Rita Hayworth n’auraient jamais accepté de jouer un personnage aussi maléfique et dénué de scrupules – mais elle trouve probablement ici le plus beau rôle de sa carrière dans lequel elle est impeccable. C’est la partenaire idéale pour Douglas. Plus que lui – dont la personnage est caricatural – son rôle raconte une histoire : celui de la petite jeune femme des classes populaires qui s’est mariée en essayant d’échapper, un peu, à sa condition, mais dont les rêves de gloire ont été cruellement déçus et qui, en conséquence, en veut à mort à son mari. Pas facile de faire passer ce récit – non contenu dans le scénario – dans un rôle qui n’est même pas principal, et en donnant la réplique au « larger than life » Douglas par dessus le marché. Eh bien vous savez quoi ? Elle s’en tire parfaitement rendant même son personnage presque excusable. Chapeau madame Sterling ! On ne vous reverra pas souvent au cinéma, mais votre apparition météorique dans Le gouffre au chimères en valait vraiment la peine.

En fin de compte, Le film détonne dans la production hollywoodienne de l’époque car il n’y a pas vraiment de happy end. C’est un film pessimiste, dont le héros n’est certainement pas positif – les seuls personnages positifs seraient soit le pauvre Minosa, soit le patron du journal d’Albuquerque et tous deux ont un rôle secondaire et l’histoire ne se termine pas spécialement bien pour eux -. Les personnages qui ont une certaine importance, on vient de le voir, sont clairement négatifs et totalement cyniques. C’est tout à fait inhabituel dans le Hollywood de cette époque mais pas si inhabituel que cela chez Wilder : film désespéré sans happy end ? Comme Sunset Boulevard. Personnage féminin amoral et sans scrupules ? Comme Phyllis Dietrichson dans Double indemnity. A la réflexion, on s’aperçoit que ces accrocs au dogme hollywoodien sont caractéristiques du cinéma de Wilder – je devrais dire plus exactement des scénarios de Wilder et Brackett (ou juste post-Brackett comme celui-ci) parce qu’après ce film, le ton des ses films penchera plus vers la comédie – et c’est en partie pour cela qu’il sont si géniaux.

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Le gouffre aux chimères n’est pas seulement le premier film de Wilder sans Brackett, c’est aussi le premier échec commercial du réalisateur. Le titre du film a été changé juste avant la sortie par la Paramount – il ne s’appelait plus Ace in the hole mais The big carnival – sans que Wilder ne soit prévenu (la grande classe ! Les joies du copyright à l’américaine) mais cela n’a pas aidé. Le film a été un flop et perdu de l’argent (et Paramount a prélevé sur les bénéfices de son prochain film, Stalag 17, de quoi compenser ses pertes sur ce film là, la très grande classe je vous dis !).

Quant à la critique, Wilder raconte dans son livre d’interview avec Cameron Crowe que sur ce film « il a obtenu des réactions merveilleuses de la part de gens sérieux », certes, mais aussi que « quelqu’un dans un éditorial, dans Life je crois, a écrit que ‘M Wilder devrait être déporté' » (celui-là aurait certainement mieux fait de se taire!). En fait, les folliculaires de l’époque l’ont éreinté, considérant qu’une telle dénaturation de la déontologie journalistique et une manipulation des foules de cet acabit n’étaient pas crédibles. Cinquante ans plus tard, il n’est pas exagéré de dire que ce jugement est erroné et que, même si le déroulé du film relève plus de la fable, les thèmes qu’ils soulèvent sont bien réels et l’oeuvre, loin d’être outrancière comme on le lui a reproché, serait plutôt prémonitoire.

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