Le corbeau (1943) d’Henri-Georges Clouzot

Le corbeau est le deuxième film d’un réalisateur qui a roulé sa bosse dans le mileu du cinéma depuis déjà pas mal d’années mais qui ne vient de se lancer dans la réalisation que l’année précédente (1942). Le problème est que nous sommes en pleine occupation allemande et que tourner n’est donc pas une mince affaire. Il parvient néanmoins à se faire financer par Continental Films, une création de Joseph Goebbels. Ce dernier nomme à la tête de l’entreprise Alfred Greven, un nazi francophile et aux ambitions artistiques affirmées qui le poussent à désobéir à son mentor qui souhaite que « les français ne produisent que des films légers, vides et si possibles stupides. Je pense qu’ils s’en contenteront » (sic ! Journal intime de Goebbels du 19 mars 1942, cité par Georges Sadoul dans son Histoire générale du cinéma). Greven va donc donner son feu vert – et son budget – à Clouzot, pour réaliser le plus grand chef d’oeuvres des trente films que réalisera la société (avant sa dissolution en 1944) : Le corbeau.

L’histoire, inspirée d’un fait divers s’étant passé à Tulle en 1920, est transposée à Saint Robin, une petite ville de France « ici ou ailleurs » comme le décrit suggestivement le carton introductif. L’action tourne autour de l’hôpital et d’un de ses médecins, le mystérieux docteur Germain, arrivé récemment au village, au passé trouble et du docteur Vorzet, médecin psychiatre et un des notable du village. Un beau jour, les gens de Saint Robin reçoivent des lettres anonymes dénonçant les turpitudes des habitants, accusant entre autres Germain d’être un avorteur ainsi que l’amant de la femme de son collègue Vorzet. Ces lettres très bien informées vont créer la psychose dans le village pour savoir qui en est l’auteur.

corbeau

Dans Le corbeau, il y a d’abord l’intrigue policière, c’est le premier degré d’analyse. Un captivant mystère pour savoir qui est notre anonymographe (c’est apparemment le terme médical pour désigner un auteur de lettres anonymes, terme employé plusieurs fois dans le film par le docteur Vorzet) qui tient la salle en haleine pendant une heure et demie. Le film suit le point de vue de Germain qui s’improvise enquêteur par défaut car c’est contre lui que le corbeau se montre le plus virulent. C’est un bon choix car Germain détective se montre peu efficace ce qui permet de faire durer le suspens, c’est aussi le personnage idoine pour mener l’enquête, il a la rationnalité froide des privés de film noir à défaut d’en avoir la clairvoyance. Mais c’est peu dire que le film ne s’arrète pas au mystère de l’identité du corbeau.

On y trouve aussi aussi un portrait au vitriol de la population de ce petit village. La diffusion de ce film rentre dans le cadre du cycle « noir français », le suspens rattache sans aucun doute le film au genre « noir » mais là où le film s’en éloigne complètement, c’est par sa volonté de dépeindre le microcosme du lieu, avec ses gens tous attachés à leur petite parcelle de pouvoir ou de gloire, ces notables, ces bourgeois, petits ou grands prêts à beaucoup de compromissions pour conserver ce statut qu’ils estiment enviable, tout cela sous les yeux cyniques et désabusés du docteur Germain arrivé ici par hasard et qui de toute évidence n’y restera pas. Il y a du Simenon dans cette description clinique et sans concessions, mais en plus pessimiste en plus noir, sans une certaine forme d’empathie qu’on trouve chez l’auteur belge qui est remplacé ici par quelque chose qui ressemble à du mépris – parti-pris qui ne sera pas étrangers aux ennuis que subira le film à la libération -.

Nous avons au générique la fine fleur des acteurs de cette époque. Le rôle de Germain est tenu par un Pierre Fresnay cynique et cassant, désabusé, comme le film, comme Clouzot lui-même probablement. Il a un port altier et une éthique qui le distingue des autres personnages, il a une blessure intérieure aussi qui en font pratiquement le seul personnage suffisamment fort du film pour ne pas se compromettre. Typiquement celui auquel on aimerait s’identifier, un héros, antipathique aux autres personnages de l’histoire mais sympathique au spectateur, comme le cinéma policier les aime tant.

Les rôles féminins importants sont joués par Ginette Leclerc dans le rôle de la vamp nymphomane qui tombe amoureuse de Germain et Micheline Francey dans celui de Laura, la très sage femme du docteur Vorzet, deux choix judicieux tout comme celui de Pierre Larquey, acteur formidable dans le rôle du psychiatre cynique, infatigable producteur de bon mots et contempteur amusé du spectacle offert par toute cette populace qu’il méprise. Larquey, qui joue son rôle de manière très typée, est absolument génial, l’équivalent d’époque de quelqu’un comme Fabrice Luchini peut-être.

Le corbeau brille aussi, que dis-je étincelle par la qualité de ses dialogues. Il ne s’agit pas ici de les recopier tous mais de rendre hommage à ce cinéma, je devrais dire à cette période de l’histoire du cinéma, où le dialogue était roi, où il s’agissait moins de produire un dialogue réaliste qu’un dialogue littéraire qui se concluait souvent par un bon mot, une saillie bien trouvée qui marque les esprits. On avait Billy Wilder de l’autre côté de l’Atlantique ainsi que quelques autres, on a eu Jacques Prévert de ce côté-ci et aussi Clouzot, dont la qualité des répliques (surtout celles qu’il prête à Vorzet mais aussi celles de Germain) sonne juste et apporte ce qu’il faut d’humour noir … dans un film de la même couleur.

Clouzot, dont c’est la deuxième réalisation après L’assassin habite au 21 l’année précédente, se révèle un grand metteur en scène. Ses plans, le découpage servent parfaitement le film, les scènes où les personnages parlent entre eux des méfaits du corbeau et de son identité potentielle sont bien rendues, tous ces personnages sont individualisés, on sait qui ils sont ce qui n’est pas toujours évident dans un portrait de groupe comme celui-ci. On y trouve d’autres scènes très créatives au premier rang desquelles un morceau d’anthologie lorsque Vorzet, dans une cage d’escalier, prend congé de Germain en soulevant son chapeau mais, si la caméra s’attarde sur Germain, Vorzet est hors champ et son geste n’est vu qu’en ombre chinoise sur le mur, donnant une taille démesurée au personnage. Clouzot prouve là encore que sa décision de se lancer dans sa réalisation était la bonne, son talent dans le domaine rend justice à ses propres scénarios qui sont – on le savait déjà – de grande qualité.

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Le film a été un joli succès sous l’occupation mais a été interdit à la libération. La droite catholique estimait qu’il donnait une mauvaise image de ses ouailles (il faut dire que les paroissiens de Saint Robin en prennent pour leur grade) et la gauche communiste n’y trouvait pas de héros positif recommandé par les canons du réalisme socialiste. Le film était trop noir, trop nihiliste, les protagonistes trop veules, le scénario rappelait trop les compromissions récente d’une certaine France alors que le pays cherchait à se reconstruire et à se pardonner aussi. Tout cela fut fatal au film dans la courte période de furie épuratrice qui a suivi la libération du pays. Pire : en tant que salariés de la Continental de Goebbels, Ginette Leclerc restera un an en prison (sans jugement) et Pierre Fresnay six semaines au dépôt. Clouzot échappera à la prison mais sera frappée d’une interdiction de filmer à vie, à cause du corbeau ! Un peu comme si on avait obligé John Huston d’arrêter de filmer A CAUSE du faucon maltais !!!

Malgré mon cynisme habituel, j’évite de porter des jugements sur les attitudes des gens pendant des périodes troublées (comme la guerre et bien sûr l’occupation et son miroir, la libération et l’épuration): je ne sais pas comment j’aurais agit devant de telles situations, dans de telles circonstances. Qu’il me soit simplement permis de rendre hommage aux gens du milieu qui ont su garder la tête froide et soutenir Clouzot qui fut finalement réhabilité. Aujourd’hui, maintenant qui la situation est apaisée, Le corbeau trône maintenant à la place qui est la sienne : celle des plus grands chefs d’oeuvre du cinéma français, ni plus ni moins !

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