Les affranchis (1990) de Martin Scorsese

A chaque cycle proposé par le BFI, il y a ce qu’on appelle un « extended run », c’est à dire un film, choisi parmi les plus emblématiques de ceux du cycle, qui est proposé de multiples fois (une bonne vingtaine en général) alors que les autres ne sont montrés que deux, voire trois fois. Dans le cycle Martin Scorsese, les deux films symboles, proposés en « extended run » furent Taxi driver (sur lequel je posterai un peu plus tard) et Les affranchis.

Le film raconte la carrière de Henry Hill, un gangster italo-américain, depuis sa tendre enfance à Brooklyn dans les années 50 jusqu’à … la fin. Le jeune homme a eu une vocation précoce et est pris sous l’aile de deux caïds, Paul Cicero d’abord, un parrain traditionnel à l’ancienne qui gère ses affaires en bon père de famille et qui s’allie aussi avec Jimmy Conway, un associé plus flamboyant, plus fantasque, un self made man risquetout, et plus ouvert aussi sur ce qu’on pourrait appeler les techniques modernes. Et à ceux là va venir se joindre un autre voyou : Tommy De Vito, l’homme de main, brute épaisse, violent, paranoïaque qui va suivre la bande dans leurs méfaits. On nous conte alors la destinée de ces trois là (Hill, Conway, De Vito), entre la petite truande lorsqu’il d’agit de détourner des camions de cigarettes, le basculement progressif vers la violence et le meurtre, la guerre des gangs, la prison, la montée en puissance du trafic de drogue dans les années 70, avant la chute finale. Il y a aussi des femmes, épouses ou maîtresses, toutes deux difficiles à gérer pour des raisons différentes et tout cela sur fond d’italianité avec respect immodéré pour la mama qui pense que sa brute sanguinaire de fils est toujours son gentil petit garçon et aussi avec leçons de cuisine dispensées pour savoir comment couper l’ail proprement pour aller dans la pasta et à quelle fréquence tourner la sauce bolognaise pour qu’elle soit parfaite pendant que le cuistôt va percevoir son chargement de drogue.

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Les affranchis est un nouvel avatar très réussi d’un genre qui est né dans les années 1970, le film de gansters mais … italien. C’est bien entendu Coppola qui a lancé l’affaire avec Le parrain mais Scorsese a repris le flambeau avec Mean streets qui fut un coup d’essai et donc plus tard Les affranchis, puis Casino. C’est peu pour vraiment créer une tendance mais suffisamment pour marquer l’histoire du cinéma car ces films sont tous des monuments. Pour faire un parallèle, on pourrait dire que Scorsese et Coppola sont au film de gangster spagehtti ce que Sergio Leone est au western spaghetti: le seul de ses représentants qui passera l’épreuve du temps.

Le scénario est signé Nicholas Pileggi, un reporter devenu scénariste américain, dont la famille est d’origine calabraise et qui a mis à profit ses trente années de journalisme pour rédiger cette chronique précise et bien documentée de la pègre newyorkaise qui couvre un période très longue : du mileu des années 50 au début des années 80, précisément la période folliculaire de la vie de Pileggi, c’est dire si les informations sont de première main et le film s’en ressent.

Le casting aussi est de première main. Les trois acteurs principaux sont – comme tous les films de gangsters spaghetti – italo-américains. Je ne sais pas si ils ont la même connaissance que leur scénariste de la mafia mais ils sont parfaitement crédibles dans leur rôle. Le rôle principal d’Henry Hill n’est pas tenu par celui dont le nom est en haut de l’affiche mais par Ray Liotta. Assez touchant dans le rôle de la petite frappe qui sait rouler des mécaniques lorsque la barre n’est pas placée trop haut mais qui se laisse vite déborder dès que sa carrière de gangster prend des chemins trop escarpés pour lui. Il a un visage poupin même lorsqu’il avance en âge, c’est le seul qui fait preuve de ce qu’on pourrait qualifier d’empathie, de scrupules parfois, de faiblesses aussi avec ses femmes et avec la drogue, faiblesses contre lesquels les deux autres sont immunisés.

La tête d’affiche, la star même si son rôle n’est pas le plus important du film, c’est bien entendu Robert De Niro dont c’est la sixième collaboration avec Martin Scorsese. C’est peu dire que les deux hommes se connaissent et s’apprécient. L’acteur apprécie bien entendu le talent du réalisateur qui sait lui trouver de rôles à sa mesure, tandis que le réalisateur apprécie non seulement le style de son acteur mais aussi, de manière plus prosaïque, le fait que son nom sur l’affiche attirera sans conteste spectateurs et surtout producteurs, élément bien entendu critique pendant la période de gestation du film. Cela dit, De Niro est fidèle à lui-même : flamboyant, inquiétant ou rigolard selon l’occasion, toujours un peu patron envers les minots qui gravitent autour de lui mais sans pitié lorsqu’il est question de ses intérêts voire de sa survie. En un mot, c’est le mafieux idéal, il est un peu au film de gangster spaghetti ce que Clint Eastwood est au western spaghetti, c’est dire !

Le troisième membre du trio, c’est l’acteur Joe Pesci. Encore un Scorsese boy, qui a véritablement percé dans Raging bull (1980) du même réalisateur. Sa carrière restera marquée par des rôles de gangsters rigolards en même temps qu’ultra violents (il tiendra un rôle quasi identique dans Casino cinq ans plus tard). L’homme est petit, rablé, mais aussi explosif; c’est un atout important du casting car c’est par lui que la violence explose et que le point de non retour est atteint. A la réflexion, il joue un de ces rôles très typés comme le Hollywood de la grande époque savait si bien les distribuer. Cinquante ans plus tôt, son rôle aurait été joué par quelqu’un comme Spencer Tracy ou Edward G Robinson. Des rôles répétitifs mais inoubliables, mieux, indispensables ! Et à la réflexion, Les affranchis n’aurait tout simplement pas existé sans le degré de tension apporté par l’incontrôlable Tommy – Joe Pesci – De Vito.

Le film raconte un destin (celui d’Henry Hill / Liotta) mais n’est pas linéaire pour autant. En fait il se compose d’une série d’épisodes que séparent des intervalles de temps plus ou moins longs. Chaque changement d’alliance, chaque séjour en prison marque souvent une rupture par rapport à la scène d’avant. Cela nuit – un peu (mais pas beaucoup vous l’avez compris car je suis un grand fan du film) – à la cohérence du scénario dont l’unique fil rouge est le personnage de Liotta.

Le titre anglais GoodFellas signifie « les bons gars » ou « les braves gars ». C’est le surnom que se donne, aux deux tiers du film, ce petit groupe, un surnom en forme d’antiphrase car les gars en question ne sont ni bons ni braves, bien au contraire. Le titre français est lui aussi bien trouvé car cela sonne bien et, toujours aux deux tiers du film, le trio De Niro, Liotta, Pesci « s’affranchit » de leur parrain traditionnel, du gangsterisme à la papa pour se lancer dans des opérations plus dangereuses, plus violentes, plus lucratives aussi, opérations désavouées par leur ancien boss.

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Les affranchis est un film des années 80, un bon film des années 80. C’est un film nerveux mais pas « excité », ce qui veut dire que l’action est soutenue, qu’il n’y a pas de temps mort et que ce rythme échevelé est maintenu jusqu’au bout des deux heures vingt-cinq de film sans que cette débauche d’action ne paraisse factice ou gratuite. Scorsese manie bien des artefacts classiques du cinéma comme la voix off et ajoute des petites coquetteries comme les images arrêtés lors des séquences « récitatives » comme on dirait à l’opéra où la voix off raconte un pan de l’histoire qui ne sera pas ou partiellement montrée à l’écran. Cette technique a été empruntée à Jules et Jim de Truffaut, la différence ici est que le travail de Truffaut sur la voix off est les images arrêtées est prétexte à lire la prose magnifique d’Henri-Pierre Roché, dans Les affranchis, le processus n’est pas littéraire mais purement informatif même si très bien utilisé au demeurant. En fin de compte, tout cela est du plus bel effet. Scorsese a du talent et est de surcroît dans son élément : Les affranchis, c’est son style, avec ses acteurs, son ambiance italo-américaine, il se tire à merveille de l’exercice.

J’ai beaucoup pensé à Casino, que j’avais vu une semaine plus tôt, du même Scorsese en voyant ce film. Même genre gangster spaghetti, mêmes acteurs, même longueur (plus de deux heures), même type de saga tourné avec la même nervosité : les deux films ont beaucoup en commun mais pour moi, Casino est un peu supérieur, jugement que la postérité critique n’a pas approuvé. Casino est à la fois plus cohérent et fait meilleur usage de son actrice alors que les femmes sont relativement secondaires dans Les affranchis. Le film a été primé à Venise et a été plusieurs fois nominé aux oscars avec une seule statuette pour Joe Pesci pour le second rôle masculin. Il faut dire que en cette année 1990, Danse avec les loups a tout raflé, une nouvelle erreur de casting à mon avis de l’académie des oscars qui n’en est de toute façon pas à ça près !

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3 réflexions sur “Les affranchis (1990) de Martin Scorsese

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