Une si jolie petite plage (1949) d’Yves Allégret

Le cycle « French noir » (i.e. film noir français) continue et nous avançons dans le temps : nous sommes maintenant à l’orée des années 50, la France sort du rationnement et est maintenant bien entrée dans la période d’après guerre. C’est alors que sort le film d’Yves Allégret Une si jolie petite plage. Ce film, si on suit la liste des programmateurs du cycle « French noir », est l’ultime oeuvre qui s’inscrit dans le réalisme poétique des années 30/40 avant que les cinéastes d’après guerre ne décident de passer à tout autre chose.

Nous sommes en novembre, dans une petite cité balnéaire du Pas de Calais, un endroit triste à mourir où il pleut tout le temps et où, à cette période de l’année, il n’y a qu’un seul hôtel d’ouvert où se retrouvent quelques habitués. Des habitués, et un mystérieux jeune homme mélancolique qui s’y installe pour quelques jours. Il se fait des ami(e)s comme Marthe, la petite bonne qui succombe autant à son charme qu’à sa tristesse romantique et des ennemis comme le gamin à tout faire de la pension, issu de l’assistance publique et exploité tel un esclave par la tenancière de l’hôtel. Cette même tenancière qui passe en boucle sur son phonographe un disque d’une chanteuse du coin, morte assassinée dans des circonstances troubles. L’écoute de ce disque est insupportable au jeune homme dont on devine bientôt qu’il porte un lourd secret.

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Il s’agit donc d’une histoire d’atmosphère dans la mesure où les lieux sont des personnages à part entière du film: cette petite ville jamais nommée est néanmoins clairement localisée, dans le Pas de Calais, on y mentionne la Belgique toute proche ainsi que la ville d’Arras. Il y a des projets de développement pour faire soit un circuit de course automobile, soit un sanatorium pour les tuberculeux. L’endroit inspire autant la mélancolie que le jeune homme et le titre est d’ailleurs à comprendre sur le mode ironique. Et là-dessus vient se superposer un mystère, des personnages au passé trouble, un meurtre. Cela ressemble a s’y méprendre à l’univers de Simenon (même si le scénario est signé Jacques Sigurd, et pas du tout Simenon).

A s’y méprendre, mais pas complètement. C’est un bon film plaisant qui fleure bon la nostalgie de cette époque. Les détails d’époque comme les vieilles chansons, les vieilles voitures (une Peugeot 201 vous rendez-vous compte ?), une bonne grosse ambiance de lutte des classes… Il y a des prolos généreux comme la garagiste, des bourgeois exploiteurs bien sûr. A la réflexion – et c’est probablement le principal élément qui différencie le film des oeuvres de Simenon -, le film est assez manichéen, le camarade que je suis n’a pas eu trop de mal à choisir son camp, certains personnages sont choyés, d’autres livrés à la vindicte populaire ce que Simenon ce serait bien gardé de faire, et c’est pourquoi à mon avis l’oeuvre est inférieure à celle du père de Maigret.

Autre grief, le film est assez prévisible. L’intérêt policier s’estompe assez rapidement au fur et a mesure que le film se déroule. Il y a une floppée de personnages plutôt mystérieux au début et les vingt premières minutes instillent une atmosphère de thriller du meilleur aloi. Malheureusement, les effets sont assez appuyés et ce qu’on devrait cacher n’est bientôt plus un secret pour personne. Le mystérieux occupant de la chambre 7 est tellement insistant pour un savoit plus sur celui de la chambre 3 qu’on finit par comprendre assez rapidement qu’ils se connaissent. De même la chanson sur le phonographe est passée en boucle et provoque un tel effet de stupeur chez le jeune homme, en même temps qu’on dévoile des détails sur la vie de la chanteuse, que ce qui s’est passé ne reste pas secret bien longtemps. Le côté policier est très présent dans les séquences introductives mais finit par se perdre et faire place au romantisme, au réalisme poétique, style en vogue à l’époque, aidé en cela par la personnalité de son acteur principal.

Parlons en justement! Dans le rôle du jeune homme (qui s’appelle Pierre, son prénom n’est mentionné qu’une seule fois), nous avons Gérard Philipe. Gérard Philipe (un seul « p » car c’est l’altération du nom de son père « Philip » qui a donné cette orthographe) est une véritable légende, une sorte de James Dean français : éternellement jeune, beau, mort en pleine gloire à 37 ans, acteur d’abord de théâtre surdoué et idôlatré des midinettes, tout le rapproche de l’idole d’outre Atlantique. En cette année 1949, il n’était pas encore au zénith de sa carrière mais c’est tout de même une année après le film qui l’a fait découvrir du grand public : Le diable au corps.

Il est Gérard Philipe dans ce film, c’est à dire un inconnu, ténébreux, beau comme un dieu, profondément mélancolique et qui parvient en même temps à créer le mystère. Il s’agit, un rôle romantique à la Musset, tendance Les caprices de Marianne, mais les caprices plus côté Celio que côté Octave, c’est à dire qu’il incarne un personnage passif, qui laisse les événements façonner sa vie et qui ne fait rien pro-activement pour se sortir d’une situation désespérée. Son personnage ne se bat pas, il laisse la vie couler jusqu’à l’inéluctable chute finale ce qui implique moins d’empathie de la part du spectateur. De surcroît, le choix de Gérard Philipe est compréhensible dans la mesure où, lorsqu’on a la chance d’avoir une star de cet acabit, on ne la laisse pas passer, mais il n’est pas vraiment fait pour le rôle. Il s’agit d’un rôle d’orphelin de l’assistance, qui a grandi dans une misère noire sous les coups et les brimades, cela ne s’accommode pas tellement de son port altier et son brushing impeccable même sous une pluie battante. Il n’empêche que la nostalgie prend le dessus et que cela fait plaisir de revoir cet immense acteur, trop rare à l’écran, trop tôt disparu.

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La présence de l’acteur convient plutôt bien aux choix esthétiques du film (que je n’ai pas envie de descendre, c’est pourquoi je voudrais terminer ce post sur une note positive). La photographie du fim est signé du chef opérateur Henri Alekan et n’est ni plus ni moins que sublime. Le noir et blanc de cette si jolie petite plage (qu’on imagine d’ailleurs grise) en fait un lieu triste et mélancolique qui entre en symbiose avec le personnage principal lui aussi triste et mélancolique. Les contrastes sont marqués, surtout sur le beau visage, à la peau claire et les cheveux foncés de Gérard Philipe, c’est véritablement la qualité de la photographie, plus que les autres éléments du film : scénario, plans etc… qui en font un beau film. Eh oui, les quelques réserves émises ci-avant ne visaient qu’à souligner que le caractère policier du film – qu’on nous avait vendu – était mal ou peu développé. Mais en fait il s’agit qu’une méprise, Le film n’est pas un thriller policier, mais relève du style réalisme poétique

Nous y voilà ! Le réalisme poétique, celui des films d’avant guerre de Carné, de Renoir, ces personnages romantiques à la destinée tragique dont le film exalte les sentiments. Une si jolie plage est un avatar de ces films là, un avatar avec une intrigue policière, avec des personnages langoureux mais qui acceptent leur destinée comme des héros de tragédie grecque, sans tenter de quelque manière que ce soit d’en modifier la course, c’est l’un des derniers films classifiés « noirs » qui adoptent ces codes d’un genre qui va bientôt disparaître, un genre qui ne connait pas les techniques du cinéma américain qui va bientôt débarquer : les personnages de gangster magnifiques, la pègre, les meurtres qui sont plus des règlements de compte que des crimes passionnels, le mouvement et l’action – dans les poursuites en voiture par exemple – qui prend la pas sur la patiente exposition des états d’âme de chacun. Qu’on se le dise, en cette année 1949 et après Une si jolie petite plage, Simenon peut s’effacer, les ricains débarquent, certes pas en Normandie mais aux studios de Montreuil, et ils sont là pour rester.

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Une réflexion sur “Une si jolie petite plage (1949) d’Yves Allégret

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