Tout sur ma mère (1999) de Pedro Almodóvar

Le long cycle Pedro Almodóvar du BFI touche à sa fin. Tous les films du cinéaste ont été montrés et j’ai réussi a en voir quelques uns – pas tous – que je souhaitais voir ou revoir. Parmi eux, Tout sur ma mère, film sorti en 1999 et qui avait reçu une critique élogieuse lors de sa sortie.

C’est l’histoire de Manuela, un infirmière dans un hôpital spécialisé dans les transplantations et chargée à ses heures de recueillir l’assentiment des proches d’une personne décédée pour donner ses organes. Manuela élève seule, à Madrid, son fils Esteban, 17 ans, écrivain en herbe, qu’elle aime tendrement et qui le lui rend bien. Le soir de l’anniversaire de son fils, elle va voir avec lui au théâtre Un tramway nommé désir, pièce qui l’émeut fortement. A l’issue de la représentation, Esteban souhaite obtenir un autographe de la vedette de la pièce, Huma Rojo, mais en poursuivant sa voiture – qui lui avait fermé la porte au nez-, il se fait écraser et meurt sur le coup. Désespérée, Manuela, après avoir accepté que le coeur de son fils soit transplanté, part pour Barcelone pour revoir le père d’Esteban qu’elle n’a pas revu depuis 17 ans.

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C’est un film de la période de maturité d’Amodóvar, la dernière de sa longue carrière. Je classe en effet sa filmographie en trois partie : la période d’apprentissage (1980-1987) que j’appelle aussi sa période potache, l’âge d’or (1988-1991) avec ses trois films : Femmes au bord de la crise de nerfFemmes au bord de la crise de nerf, Attache-moi et Talons aiguilles et enfin la période de maturité, désignation qui n’est pas spécialement un compliment à partir de 1993 et son film Kika.

La maturité d’Almodóvar, c’est quoi. C’est la période pendant laquelle il a réalisé des films en continuant dans la veine qui était la sienne, en utilisant des procédés almodóvariens qui faisaient la saveur de ses précédents films en y ajoutant quelques éléments nouveaux, qui ne faisaient pas partie de sa panoplie traditionnelle, sans se soucier vraiment de savoir si la greffe – puisqu’il est question de transplantations dans le film – allait prendre.

Comment cela s’applique-t-il dans Tout sur ma mère ?

Au rang des spécialités almodóvariennes très bien utilisées dans le film, il y a d’abord et avant tout le casting. Almodóvar, on l’a dit et répété est un cinéaste qui sait très bien filmer les femmes et là, ses trois personnages principaux sont justement des femmes, de ces actrices qu’il chérit et que – pour certaines – il a porté sur les fonts baptismaux du cinéma et qui lui doivent beaucoup. Cecilia Roth joue le rôle de Manuela, la mère courage qui essaie de faire son deuil de son fils dans un paysage passablement embrouillé, elle est bouleversante, Marisa Paredes dans le rôle d’Huma Rojo, grande actrice au sommet de sa gloire mais consumée par le tabac et l’amour lesbien pour une jeune junkie, elle aussi impériale dans son rôle, et finalement, la toute jeune Penélope Cruz en bonne soeur qui s’occupe des prostituées, en rupture avec sa famille que son grand coeur finira par perdre, elle aussi laisse aussi éclater son talent avant qu’il ne soit bouffé par Hollywood quelques années plus tard. Le réalisateur, excellent directeur d’actrices, tire le meilleur parti de leur talent, sa caméra les caresse et les montre vraiment sous leur meilleur jour. De ce point de vue là, le film est une grande réussite.

Dans tout sur me mère, à l’instar de tout ses autres films, Almódovar impose son style. Un style flamboyant qui a déjà beaucoup séduit. Plans inventifs, couleurs saturées, du rouge à foison surtout, décors assez clinquants au détriment du réalisme parfois: les bas fonds de Barcelone sont représentés de manière si scintillante qu’on a l’impression qu’on se trouve plus dans un film de Ridley Scott (période Blade Runner) que dans un film de Scorsese (période Taxi driver) comme il se devrait. Peu importe, c’est beau, c’est ce que le spectateur voulait, nous sommes ici en terrain connu.

Troisième élément du cahier des charges : le scénario. C’est n’est pas le point fort du réalisateur et je dois admettre que cela se voit. Il y a une trame narrative principale qui est que Manuela doive faire le deuil de son fils et pour cela retourne sur les lieux de sa jeunesse, cela, on arrive à peu près a le suivre, mais notre attention est perturbée par une rimbabelle de fils secondaires qui n’étaient pas tous nécessaires et dont souvent, le cinéaste ne fait absolument rien ce qui est frustrant. Un exemple : le choix de faire travailler Manuela dans un organisme qui fait des transplantations, de lui faire accepter de donner le coeur de son fils et de lui faire observer à qui ce coeur est destiné. Il y avait de quoi faire un film entier là-dessus. Las, l’histoire est laissée en plan et cet élément du scénario ne sera pas développé. Autre exemple, les histoires d’amours se superposent et il y en a tellement qu’à la fin, on ne sait pas vraiment à qui dédier sa compassion. Je pense entre autres à celle, lesbienne, entre Huma et Nina. Elle est censée être déchirante mais pour le coup, elle est quasiment oubliable. C’est un peu dommage, trop d’ambition a tué l’ambition.

La vraisemblance n’a pas fait partie des pre-requisit du script visiblement. Outre des décors trop scintillants déjà mentionnés, il y a des facilités de scénario qui ne passent pas comme le fait que tout le monde dans la pièce est capable de jouer sans problème le rôle de Stella dans Un tramway nommé désir : non seulement la junkie qui a été choisie dans le casting initial mais aussi Manuela qui l’a joué il y a vingt ans et peut en 24 heures se le remémorer et le jouer sur scène sans répéter, et aussi Agrado, le travlo au grand coeur qui remplace Manuela au pied levé comme ça, par nécessité. Deuxième parti-pris que personellement j’ai trouvé douteux: le choix de faire un film de femmes. Les trois personnages principaux sont des femmes, ok, mais les personnages secondaires aussi, y compris les personnages qui devraient être des hommes sont des femmes :il y a deux travlos et une lesbienne. Alors oui, pourquoi pas, Almodóvar est coutumier des travlos aux couleurs flashy mais ces personnages ne sont pas les plus probables et la possibilité d’identification du spectateur s’en trouve d’autant réduite, et l’émotion aussi.

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Car c’est véritablement là le noeud du problème. Pour toutes les raisons mentionnées ci-avant, l’émotion est assez largement absente du film. Il y a des dizaines de raisons de pleurer, de souffrir avec les personnages, il y a des mères célibataires qui rament, plusieurs morts tragiques, des problèmes fille / parent, des prostituées et travestis qui en bavent, des histoires d’amour qui finissent mal, des drogués… : c’est trop ! Tout ces petits et gros malheurs présentés à l’écran dans une esthétique movida laissent le spectateur assez indifférent.

Le problème de Tout sur ma mère est que le film était trop ambitieux. Un scénario kaléïdoscopique pour faire un film sur les problèmes des femmes et le courage qu’il leur faut pour les surmonter, c’est trop. Le film se perd en route, les almodóvareries qu’on aimait tant dans les films du début s’apparentent plus à des gimmicks, ce qui donne un film aimable, pas mauvais mais qui ne coche que quelques unes des cases que le réalisateur s’était imposé au début. C’est dommage. Après les chefs d’oeuvre de l’âge d’or, Almodóvar, en cette année 1999, se cherche encore visiblement un second souffle créatif; malheureusement pour lui, ce n’est pas pour cette fois-ci.

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