Le temps de l’innocence (1993) de Martin Scorsese

Spoiler spoiler : ce post raconte la fin de cette oeuvre passionnante, donc si vous avez un tant soit peu l’intention de voir le film ou mieux, de lire le livre, je vous suggère … de passer au post suivant.

En 1993, Martin Scorsese, cinéaste reconnu et auquel on ne refuse pas grand chose, se lance dans une oeuvre qui détonne un peu dans la filmographie : Le temps de l’innocence, un film romantique et en costume basé sur le somptueux roman d’Edith Wharton. Une gageure pour le réalisateur qui s’attaque donc à un genre très codifé, nouveau pour lui.

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Nous sommes à New York, dans les années 1870, dans la très très haute société newyorkaise. Le jeune et beau Newland Archer doit épouser la respectable May Welland, une jolie jeune fille bien sous tous rapports. Au moment où commence le film, la cousine de May, la comtesse Ellen Olenska est de retour d’Europe, après une aventure misérable où, contrairement à toutes les règles trés strictes ce cette société, elle a épousé en catimini un comte polonais, qu’il l’a emmenée en Europe, a dilapidé toute la fortune qu’elle lui apportait et l’a visiblement maltraitrée. De retour à New York, elle espère naïvement retrouver la place qui est la sienne ce qui est hors de question au vu des casseroles qu’elle traine, situation aggravée par le fait qu’elle souhaite – horresco referens – divorcer ce qui est parfaitement incompatible avec l’étiquette immuable du monde qu’elle souhaite ré-intégrer. Soutenue néanmoins par les Welland, elle va vivoter et surtout rencontrer et tomber amoureuse du beau Newland et Newland de tomber aussi éperdument amoureux d’elle et de sa beauté rebelle et mystérieuse. Vu que ce dernier doit épouser la cousine de la comtesse, cette idylle n’est pas sans poser quelques problèmes…

Plus que l’idée de faire un film en costume, la principale difficulté du film est qu’il porte à l’écran, non pas un roman de gare ou un best-seller éphémère mais un chef d’oeuvre de la littérature. Il s’agit du roman le plus célèbre de l’écrivain américain Edith Wharton (1862-1937), femme justement issue de ce milieu là, dont les oeuvres les plus fameuses relatent avec beaucoup de grâce des histoires d’amour passionneés mais impossibles. Wharton a vécu la dernière partie de sa vie en France, fut l’amie d’Henry James, Sinclair Lewis ainsi que d’André Gide et Jean Cocteau. Le temps de l’innocence a gagné l’équivalent américain du prix Goncourt : le prix Pulitzer du roman en 1921.

C’est dire que Scorsese s’attaque vraiment à un monument. Mais il va le faire avec un soin méticuleux pour tenter de restituer par les moyens de cinéma la prose superbe de Wharton et cela avec un certain succès.

D’abord, et cela donne un indubitable aspect « littéraire » au film, il y a, comme dans la majorité des films de Scorsese, une voix-off (confié à l’actrice américaine Joanne Woodward qui fut la femme de feu Paul Newman) qui met le décor en place en même temps qu’elle explique les états d’âme des personnages. La voix off lit des extraits du roman, ce qui veut dire que le film est constamment accompagné par l’écriture magnifique de Wharton. Ce choix est le signe que Scorsese a pris le parti de rester très fidèle au roman et de ne pas en proposer une adaptation personnelle. Choix plutôt judicieux, le livre se suffit à lui-même et l’histoire qu’il narre est sufisamment déchirante au point d’en être cinématographique.

Le casting ensuite. Celui-ci est véritablement aux petits oignons. Par ordre croissant d’importance, nous avons, dans le rôle de May Welland, Winona Ryder. C’est la jeune fille naïve et sage, qui rêve d’une vie bien rangée qu’elle saura finalement obtenir. Elle joue joliement le rôle de la ravissante idiote dans le film et le scénario lui rend grâce à la fin en nous faisant comprendre … qu’elle n’est pas si idiote que ça. Une prestation qu’on ré-évalue donc une fois en possession (à la fin) des éléments qui nous manquent et qui donne au personnage un côté manipulateur qu’on n’avait pas deviné mais qui s’accomode très bien du jeu de Ryder.

Pour le personnage de Newland Archer, c’est un peu l’inverse. Il est beau, flamboyant, c’est sans aucun doute lui qui est à la manoeuvre dans cette société dont il maîtrise parfaitement les codes mais qui va en fin de compte manquer le coche et se condamner à une vie de famille tranquille qui n’était vraiment la vie dont il avait rêvé. C’est de lui que vient « l’innocence » dont il est question dans le titre et c’est donc Daniel Day Lewis qui prête son beau visage à ce personnage au port altier mais en fin de compte naïf et arrogant dans le sens où il sous-estime certain de ses coreligionnaires – au premier rang desquels sa femme – ce qui va causer sa perte.

Et enfin, il y a dans le rôle de la comtesse Olenska, l’actrice Michelle Pfeiffer. Le film entier repose sur son personnage, un personnage sur le fil du rasoir, un peu amante lorsque le très rangé Archer tombe éperdument amoureux d’elle, un peu amoureuse aussi car elle tombe elle aussi amoureuse d’Archer même si elle le montre très peu, un peu rebelle pour avoir sacrifié sa réputation pour cette aventure en Europe, un peu réprouvée lorsqu’elle est moquée dans cette société dont elle cherche l’absolution, un peu traditionnelle enfin car quoiqu’elle fasse ou qu’elle ressente, elle n’ose finalement pas renverse la table une seconde fois pour vivre sa passion sans entraves . Et Michelle Pfeiffer est tout cela ! Elle est belle comme le jour avec ses petits yeux pétillants mais fait preuvre à la fois de ce qu’il faut de retenue dans son jeu très sobre pour nous faire croire qu’elle a vraiment été membre de cette société où l’étiquette veut que tous les désirs soient refoulés pour donner une impression factice d’absence de tensions. C’est sans conteste un très beau rôle pour l’actrice, parvenir à incarner sans faux pas un personnage si complexe dans un tel roman relève vraiment de l’exploit.

Rendons enfin hommage – une fois n’est pas coutume – aux accessoiristes du film. Le reconstitution historique est absolument éblouissante. Les robes des femmes – qui en changent chaque jour – sont toutes plus belles les unes que les autres, les tenues des hommes – moins colorées certes – le sont aussi , les appartements newyorkais, les maisons de campagne (filmés in situ, pas en studios), les bijoux, les tableaux de maître accrochés aux murs (reproduction fidèle des originaux), une attention soignée est apportée à chaque détail afin d’obtenir l’effet escompté : une reconstitution très fidèle du New York de ces années là voulue par Scorsese. Pari gagné en l’occurence.

Et puisqu’on en est aux décors, je mentionne mon coup de coeur: la bouleversante scène finale située très précisément dans l’espace : Place de Furstenberg à Paris. Le dernier domicile connu de la comtesse Olenska était donc situé just à côté de l’atelier d’Eugène Delacroix, et Newland Archer d’attendre indécis sur un banc sous les paulownias pour se décider – ou pas – à revoir sa comtesse. Y-a-t-il plus bel endroit pour finir ce film que ce lieu hautement romantique, visité par Archer et bien connu de Wharton également. Emouvant, et en même temps familier pour moi qui connaît et adore cet endroit.

Eh bien voilà. Chef d’oeuvre alors ? En fait … presque. Je ne retire pas un mot de ce que j’ai écrit ci-dessus mais il manque un tout petit quelque chose au film, cet élément indéfinissable, ce petit supplément d’âme qui fait venir la larme à l’oeil au moment critique (je n’ai pas pleuré moi qui en général pleure allègrement si il y a de bonnes raisons pour cela), qui transforme une simple histoire en mythe (et il y a des quoi faire : le mythes des amours évidentes mais impossibles pour cause de conformisme, la littérature en est remplie), il manque un peu de cela à Le temps de l’innocence, une autre façon de dire que le film, malgré ses qualités inestimables, ne parvient pas à dépasser le livre qui lui, à mon avis, touche vraiment au sublime.

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Le temps de l’innocence est donc un beau film mais je dirais, pas un film majeur, dans la filmographie de Scorsese en tout cas. L’oeuvre est écrasée par l’ombre tutélaire du roman qu’elle émule sans jamais le dépasser. Il reste cependant un grand film, racontant une histoire bouleversante avec des décors et costumes magnifiques. Avec Michelle Pfeiffer dans ce qui est probablement son plus beau rôle. Quoiqu’on en dise, c’est tout de même pas mal comme cahier des charges non ? Allez, si l’occasion se présente, si l’envie vous prend, ignorez les grincheux et aller visionner cet autre jalon de la foisonnante filmographie du maître italo-américain, ça en vaut la peine.

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2 réflexions sur “Le temps de l’innocence (1993) de Martin Scorsese

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