L’hermine (2016) de Christian Vincent

L’institut français à Londres, fidèle à sa tradition de passer des films d’auteurs, et de préférence non anglais ou américains, nous a offert le dernier opus de Christian Vincent, L’hermine, qui est également le dernier film avec Fabrice Luchini.

Michel Racine est président de la cour d’assise de Saint Omer et, souffrant d’une forte grippe, s’apprête néanmoins à diriger le procès d’un homme accusé d’avoir tué sa petite fille à coups de rangers. Un procès “normal” pour un président sévère, qui aime à mener les débats à sa manière. Il est somme toute assez craint et peu aimé par le petit monde judiciaire qui gravite autour de lui (greffier, procureur, assesseurs, avocats …). Lors de l’appel des jurés du procès cependant, à sa grande surprise, il va s’apercevoir que l’un d’entre eux qui est tiré au sort n’est autre que la femme médecin qui l’a soigné à l’hôpital lors d’un accident il y a quelques années.

l_hermine

Il y a une sorte de malédiction qui s’attache, malheureusement pour lui, au cinéma de Christian Vincent : son premier long métrage, en 1990, est un film, déjà avec Luchini, qui s’appelle La discrète et … qui est tout simplement un sublime chef d’oeuvre. En conséquence, on s’attendait à ce que ses oeuvres futures fussent du meme acabit, mais malheureusement, ce ne fut pas le cas. C’est un réalisateur que j’ai suivi assez régulierement, mais j’ai quasiment tout le temps été déçu car le film n’arrivait pas à la cheville de son oeuvre originelle, la barre ayant été placée trop haut. Donc ce soir là, c’est sans beaucoup d’illusions que je suis entré dans la salle, m’attendant à un gentil moment de détente accompagné par la douce mélopée de la voie maniérée de Luchini, rien de plus.

Contre toute attente, je m’étais trompé car le film n’est pas mal du tout. C’est un film hybride qui décrit de manière assez clinique le déroulé d’un procès d’assise. C’est assez intéressant (car c’est quelque chose auquel je n’ai jamais assisté) et on découvre des choses surprenantes : les complicités entre les jurés et les magistrats pendant la période pendant laquelle la séance est levée, la prédictibilité des débats où tout le monde sait la stratégie de l’accusation ou de la défense avant même que les interrogatoires n’aient lieu, le fait que tout le monde se connaît dans le petit monde provincial de Saint Omer, les rapport entre des jurés de milieu social complètement différent forcés à une certaine forme de huis clos pendant la durée du procès. Tout cela est passionnant et filmé avec une précision documentaire. On croit que l’oeuvre est un film de procès – le genre existe, ayant été créé pour notre plus grand bonheur par le Hollywood de la grande époque, voir Autopsie d’un meurtre d’Otto Preminger ou Témoin à charge de Billy Wilder – mais on finit par comprendre que cette cour d’assise n’est qu’un élément du film parmi d’autres, qu’elle en offre le décor, une partie de l’intrigue et le prétexte à faire interagir les personnages entre eux mais qu’il y a d’autres éléments qui ajoutent à la richesse du film.

Là où le film s’éloigne de Billy Wilder, c’est lorsqu’il se développe dans une autre direction qui est celle de la relation entre le president Racine et la jurée qui l’a soigné. Ce développement est complètement orthogonal au procès et c’est à mon avis l’une des faiblesses du film. Je comprends qu’ajouter une bluette sur un film au demeurant assez descriptif en augmente l’intérêt dramatique mais cela fait quand même un tout petit peu plaqué. Entendons nous bien, cette affaire est somme toute intéressante et plutôt bien filmée mais c’est le liant, la cohésion avec le décor du tribunal qu’on a du mal à avaler. Ce n’est certes pas rédhibitoire, d’autres grands réalisateurs ont aussi cédé à la facilité du « deux histoires dans le même film », et souvent avec moins de talent que Vincent dans celui là (au hasard, Tarantino dans Inglorious Basterds par exemple).

Le casting est véritablement formidable. Luchini est étonamment sobre, il en fait juste ce qu’il faut pour asseoir sa personnalité de président ronchon et autoritaire mais sait aussi jouer profil bas lorsqu’il endorse l’habit d’amoureux transi. Le rôle de docteur est joué par l’actrice danoise Sidse Babett Knudsen. Son rôle est à l’opposé de celui de Luchini : tout en retenue pendant les scènes du procès et plus sur le mode dominant pendant les tête à tête avec Luchini. Knudsen est merveilleuse dans ce rôle, elle distille ses sentiments, ses émotions par des regards, une attitude, avec une formidable économie de mots qui fait passer aussi bien le message qu’un long développement verbal. Une grande actrice dans ce rôle là, à suivre indiscutablement – une actrice que je ne connaissais pas avant ce film –.

Le reste du casting est à l’avenant : tous sans exceptions sont criants de vérité : l’accusé inquiétant et à la fois étrangement vulnérable, perdu dans ce monde judiciaire dont il ignore les codes, sa femme prostrée après le drame qu’elle a connu, le jeune policier qui a mené l’interrogatoire et qui a peut-être voulu trop bien faire, l’avocat roué très sûr de lui et les différents jurés qui incarnent chacun une déclinaison différente de la société française : populaire ou classe moyenne, “de souche” ou émigrée, jeune ou vieux … tout y est avec des acteurs dont on a vraiment l’impression qu’ils jouent comme dans la vie.

« L’Hermine » un film de Christian Vincent

La fin du film est un tantinet frustrante car il n’y en a pas vraiment. Vincent a dû arbitrer entre la volonté de raconter une histoire et donc de fimer un scénario clos où le spectateur sait à la fin comment se dénouent les différents fils de la trame et la volonté de représenter la vraie vie et donc de montrer à l’écran que rien n’est jamais acquis en ce bas monde. C’est cette dernière solution qu’il a choisie, et c’est ainsi que en ce qui concerne le procès, on ne sait pas trop ce qui s’est passé ni qui a fait quoi (comme dans pas mal de procès j’imagine mais à la différence de TOUS les films de procès, ce qui prouve que ce n’en est pas un -) et pareil pour l’histoire d’amour : les possibilités restent assez ouvertes même si dans les deux cas, il donne suffisamment d’indices pour que le spectateur que je suis penche dans une direction plutôt qu’une autre.

Voilà, un peu de moins bon, mais quand même pas mal de bon. Vincent est incontestablement un bon cinéaste, qui là encore n’a pas renoué avec le génie (du scénario, des dialogues, de la direction d’acteurs …) de La discrète mais qui a à sa palette de cinéaste tout une panoplie de genres qu’il administre avec brio : il sait filmer la tension, il sait aussi filmer des moments drôles. Il a aussi un grand talent pour restituer les relations entre les personnages et matérialiser cette relation sur l’écran : relation d’autorité entre le président et les autres, relation de soumission pendant les périodes de séduction, relation de complicité entre la mère et la fille, tout cela est fort bien fait et même touchant pas certains moments. C’est tout cela L’hermine, un film inclassable mais vraiment aimable, le cinéma français pas au firmament mais sans conteste de bonne facture.

Tous les films

Publicités

Une réflexion sur “L’hermine (2016) de Christian Vincent

  1. Pingback: Table des matières | Ecran noir - London

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s