Taxi driver (1976) de Martin Scorsese

C’est la fin du cycle Martin Scorsese, voici donc probablement l’un des derniers posts sur ce réalisateur. Ironie du sort, c’est aussi un post sur un de ses premiers films, en tout ca celui qui l’a rendu célèbre : Taxi driver.

Travis Bickle est un jeune homme de 26 ans, ancien marine au Vietnam, insomniaque, qui traine sa névrose et son ennui dans les rues de New York et décide alors de devenir chauffeur de taxi : quitte à zoner autant être payé à le faire ! Il va d’abord tomber amoureux de Betsy, une jolie femme faisant partie de l’équipe de campagne d’un candidat à la présidentielle, Charles Palantine. Il va la faire rire avec son bagoût mais il va aussi la faire fuir lors de leur première sortie car il l’emmène au cinéma voir un film … porno (ne jamais faire ça pour la première date, c’est une très mauvaise idée). Il continue à traîner son ennui et sa solitude dans New York et va en même temps s’initier au maniement des armes à feu où il va finir par devenir plutôt expert. Plongeant petit à petit dans la folie, il va vouloir utiliser ses « compétences » nouvellement acquise pour « nettoyer » cette ville de New York qu’il considère comme corrompue. Il va d’abord tenter, sans succès, d’exécuter le candidat à la présidentielle Palantine, puis, après son échec, il va alors s’inventer une autre « mission » qui est celle de « sauver » Iris. Iris est une très jeune prostituée qu’il a croisée plusieurs fois au hasard de ses errances. Lors de leur première rencontre (fortuite), il lui a semblé qu’elle ne suivait son proxénète de mauvais gré et Travis se décide alors à l’arracher, par la violence bien entendu, aux griffes de son maquereau.

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Au mitan des années 1970, la valeur Scorsese, tout comme la valeur De Niro sont sur la pente ascendante. Scorsese s’est fait remarquer avec son premier film notable, Mean street et a fait décrocher à son actrice Ellen Burstyn un oscar (pour Alice n’habite plus ici en 1974) et De Niro en a aussi reçu un, pour Le parrain II (meilleur acteur dans un second rôle). Ces deux là rencontrent Paul Schrader, le scénariste de ce qui sera Taxi driver qui a déjà son script clef en main et ils vont se mettre d’accord pour faire le film. Schrader a 29 ans, De Niro et Scorsese 32.

Schrader revient de loin. Il a écrit son scénario en 1972 peu après une rupture sentimentale très douloureuse. A l’époque il était alcoolique, déprimé et avait des pulsions de mort. Il a alors vu à la télé le reportage sur la tentative d’assassinat sur George Wallace, le gouverneur de l’Alabama par un certain Arthur Bremer. Et cet Arthur Bremer a justement écrit un journal, à la première personne, où il se parle à lui-même … comme Bickle. Le personnage principal de Taxi driver est une espèce de mélange entre Schrader lui-même et un psycopathe homicide. Un mélange détonnant mais … un peu trop ambitieux. A mon humble avis, là mayonnaise entre le chauffeur de taxi déprimé, inspiré par Schrader et le psycopathe assassin, Bremmer, a un peu de mal à prendre, j’ai en tout cas quelques réserve sur la crédibilité du personnages surtout à la fin. A propos de fin, les deux dernières minutes après la fusillade où on reparle, on revoit les personnages d’Iris et Betsy pour laisser envisager un futur (presque) radieux m’a semblé tout simplement grotesque. S’agissait-il vraiment de greffer sur Taxi driver une certaine forme de happy end ? Si c’est le cas, cela n’a aucun sens, Taxi driver est et se doit de rester un film sombre et désespéré.

Eh oui, désespéré. Car il y a plus qu’une histoire personnelle couplée avec un fait divers dans Taxi driver. Le film s’incrit dans la lignée des films américains de ces années 70. Martin Scorsese est un avatar tardif du « nouvel Hollywood », ces réalisateurs de la nouvelle vague américaine qui ont repris dans ces années là le contrôle de leur film aux studios, qui se veulent artistes et non tâcherons aux ordre des producteurs. Il y a eu Arthur Penn, Mike Nichols, Sam Peckinpah, John Cassavetes, Coppola puis à partir de 1972, Scorsese. Les films de ces années là sont marqués par la guerre du Vietnam, ce sont des films pessimistes qui montrent une image noire de l’Amérique. Certains montrent à l’envi l’usage des armes à feu comme Bonnie and Clyde ou La horde sauvage. C’est dans ce creuset artistique que s’inscrit Taxi driver qui est en fait, un film de son temps (si on veut bien oublier l’épilogue).

L’autre thème décliné dans Taxi driver est celui de New York. La ville en 1975 a une réputation épouvantable, c’est véritablement la Babylone de l’ancien testament. Drogue, prostitution, pornographie, les saillies de Travis sur cette « ville pourrie » sont nourries de faits réels. Bien que schizophrène, Travis n’en montre pas moins une image réelle de cette ville lorsqu’il déambule au volant de son taxi, son « cercueil de métal monté sur roues, symbole absolu de l’isolement urbain » comme le décrit Schrader. Le film est de ce point de vue là un document. Le New York d’aujourd’hui n’a plus rien à voir avec celui de Taxi driver, les cinémas pornos dans lesquels Travis tue le temps et les hôtels de passe sordides accueillant prestations tarifées sont devenus des penthouse à plusieurs millions de dollars.

Le film est fauché. il sera tourné en quarante jours à New York pendant un été caniculaire. Robert De Niro a accepté de travailler pour un cachet ridicule et les plans ont été dessinés sur storyboard pour économiser quelques dollars, mais peu importe, la magie a opéré et, dans ces conditions de tournage difficiles, un jeune prodige de 32 ans va montrer au monde du cinéma son immense talent. En un mot, la cinématographie de Taxi driver, qui sera la marque de fabrique de Scorsese pour le restant de sa carrière, est absolument sublime. La manière dont New York est filmée la nuit est tout simplement inoubliable. Longs travellings sur les avenues de la ville où la caméra se fixe sur les feux de signalisation, formidables jeux sur les rétroviseurs où se reflète la figure joviale et inquiétante de De Niro, plans flous pour matérialiser la folie, gouttes de pluies sur le capot d’un taxi jaune, certains réalisateurs ont des films testament, Taxi driver est un film baptême pour Martin Scorsese, un manifeste, son premier qui clame haut et fort son immense talent de filmeur qu’on retrouvera dans chacun de ses films à venir.

Le film est aussi un film clef dans la carrière de Robert De Niro. Son talent n’était plus un secret mais il éclate véritablement dans ce rôle complexe de Travis Bickle, personnage dérangé mais par certains aspects rassurant, personnage dont on ne sait pas vraiment si on doit le trouver sympathique ou antipathique. L’acteur s’est investi énormément dans le projet, financièrement d’abord en renonçant à une partie de ses émoluments mais aussi en travaillant son rôle avec beaucoup d’assiduité. Il a sillonné les rues de New York dans un taxi de nuit dans tous les sens ou encore il va écouter en boucle une cassette lisant le journal d’Arthur Bremer le psycopathe pour mieux se mettre dans la peau de son personnage. Son talent a fait merveille sous la caméra de Scorsese. Le scénario n’était pas toujours détaillé et laissait ainsi une certaine place à l’improvisation. Ainsi, la scène la plus célèbre du film où Travis dégaine son pistolet devant sa glace en menaçant un interlocuteur imaginaire lui disant « Are you talking to me ? », le scénario écrit mentionne simplement pour cette scène là « Travis se regarde dans la glace », tout le reste n’est qu’improvisation (géniale) de De Niro dans un passage crucial où son personnage sombre véritablement dans la folie lorsqu’il envisage sérieusement de passer à l’acte.

La musique est signée Bernard Herrmann, immense musicien, connu pour ses nombreuses bande-son de tous les films tardifs d’Hitchcock mais pas seulement. Ce sera la dernière musique écrite par ce grand monsieur qui mourra la veille de noël 1975 et à qui le carton final de Taxi driver rend hommage. La musique d’Herrmann est tout aussi sublime dans ce film que ses autres musiques. Pour situer le personnage, c’est quelqu’un qui a écrit sa première partition pour Citizen Kane en 1941 et sa dernière pour Taxi driver en 1975, il a tout fait au cours de ses trente cinq ans de carrière, le générique des plus grands films de la période contient son nom et il aussi parvenu à l’inscrire in extremis avant de tirer sa révérence sur l’affiche du film le plus prometteur de la jeune génération.+taxi_driver1

Le film ne va pas laisser indifférent à sa sortie. D’abord il ne plaira pas trop aux ligues de vertus et sera menacé d’être interdit aux moins de 18 ans (équivalent d’être classé X) et Scorsese a fait un effort en … dé-saturant les couleurs de certaines scènes pour rendre le sang moins rouge et gagner ainsi son classement R (autorisé aux moins de 17 ans accompagnés d’un adulte). Nominé aux oscars, le film ne s’est vu décerner aucune statuette mais c’est à Cannes trois mois plus tard qu’il a obtenu la récompense suprême d’un jury présidé par Tennessee Williams : la palme d’or. L’annonce s’est faite sous les bravos mais aussi sous quelques sifflets. Et en fin de compte, c’est ce que je ressens personellement lorsque j’ai vu ce film. Un grand film, un film iconique mais pas non plus sans défauts, à mon avis moins captivant que certains des futurs films de son auteur (Les affranchis par exemple). Il n’empêche, c’est le film qui a porté un coup de projecteur décisif sur le duo Scorsese – De Niro, sur le talent de ces deux là et qui garantit leur future collaboration fructueuse pour le plus grand bonheur de ce cinéma des années 70 et 80, en fait du cinéma tout court.

Et merci encore à la passionnante émission de radio Travelling qui m’a soufflé quelques unes des anecdotes contenues dans ce post.

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