Carmen Jones (1954) d’Otto Preminger

Ce soir, je viens d’aller voir un film étrange : Carmen Jones. Vous vous dites qu’il raconte l’histoire de Carmen, c’est exact mais celle de la Carmen … de Bizet (dont le nom de famille est – dans le film – Jones ce qui n’est pas le cas dans l’opéra). L’histoire ne commence pas à Séville mais dans une base de l’US Air force, la totalité des acteurs sont noirs et le film est réalisé par le très talentueux – et très traditionnel – cinéaste hollywoodien Otto Preminger. C’est peu dire que ce film est une sorte d’OVNI et que – comme je n’avais rien lu ni entendu sur le film avant – j’ai été plutôt sidéré quand j’ai découvert « l’objet ».

L’histoire en est connue : Joe (c’est à dire don José) est un soldat de l’armée de l’air s’apprête à épouser Cindy Lou (Micaëla) mais est réquisitionné pour emmener en prison Carmen Jones, une femme qui s’est battue avec une autre et le brave Joe va s’arranger pour tomber amoureux d’elle en chemin. Les amoureux s’aiment, sont séparés, puis se retrouvent avant que Carmen, femme libre et volage ne quitte Joe pour se mettre avec un boxeur, Husky Miller (c’est à dire le toréador Escamillo, qui doit prendre garde) rendant Joe fou de jalousie.

carmen_jones1

Ce film rentre dans une catégorie très particulière qui est celle des films ethnique ou communautaristes (je ne connais pas la terminologie française exacte), c’est à dire des films qui ne s’adressent qu’à une communauté – ici la communauté noire américaine -, en général mettant en scène des héros positifs de cette communauté et délivrant un message qui est celui que la communauté veut entendre, après d’être généralement départi de toute objectivité.

Présenté ainsi, cela semble peu attirant. Il faut néanmoins faire l’effort de se projeter en arrière dans l’Amérique de cette époque, Cette Amérique, celle de Jim Crow, est une Amérique raciste, qui n’a rien à voir avec celle de maintenant, et où même dans le repaire de progressistes qu’a toujours été Hollywood, les acteurs noirs étaient cantonnés à des rôles de domestiques ou d’esclaves. Allez faire une carrière avec cela ! Ce cinéma de genre avec tous les défauts qu’il comporte est un moyen de donner une visibilté à ces acteurs qui ne peuvent lutter à armes égales avec les acteurs blancs sur les plateaux hollywoodiens. L’actrice principale du film, Dorothy Dandridge, ne pouvait pas, dans certains cabarets où elle se produisait, utiliser les toilettes et une anecdote raconte que lorsqu’elle passait devant une piscine à Las Vegas, on l’a mise en garde que si elle daignait y tremper une partie de son corps, la piscine serait vidée pour la dé-polluer (anecdote véridique, reprise, de manière un peu enjolivée dans le film biopic tourné en 2002 sur Dorothy Dandridge avec Halle Berry dans le rôle principal). Il convient d’avoir ces horreurs à l’esprit avant d’écrire quoi que ce soit sur ce film.

Le film est un projet de Preminger qui reprenait une comédie musicale montée à Broadway dix anx plus tôt, inspiré de Bizet donc, et le financement ne s’est pas fait sans mal. Malgré sa notoriété et sa réputation de réalisateur « bancable », le script de Preminger a été refusé par le studio United Artists sous prétexte que ce genre de films se vendait pas ou mal. Ce n’est qu’une année plus tard et après avoir tourné Rivière sans retour que le grand manitou de la Fox de l’époque, Daryl F Zanuck, lui a demandé son scénario avant de l’accepter deux jours plus tard avec un budget de 800 000 dollars à la clef. Le film était sauvé, il a fallu le succès d’un film parfaitement WASP avec Marilyn (Rivière sans retour) pour que Preminger puisse tourner un film au casting exclusivement noir.

Le financement assuré, il a fallu s’occuper du casting qui repose quasi exclusivement sur le rôle de Carmen, les autres personnages étant plutôt des faire-valoir. C’est Dorothy Dandridge qui devait décrocher ce rôle titre. Cette dernière est une artiste noire de trente ans à l’époque qui a une longue carrière de music hall derrière elle (c’est le seul domaine à cette époque où les noirs pouvaient espérer percer). Elle a eu de petits rôles au cinéma avant d’exploser dans Carmen Jones. Sa carrière a décliné ensuite, elle n’a jamais retrouvé la gloire qui fut la sienne et est morte à l’âge de 42 ans, en 1965, apparemment d’une overdose.

Au départ, lorsqu’il s’est agit de mettre en place le casting, Preminger avait plusieurs actrices noires en tête. Dandridge quant à elle, a été emballée par ce rôle et est allée voir le réalisateur pour essayer de le convaincre. Celui-ci a résisté, il trouvait l’actrice trop féminine et songeait plutôt à elle pour le rôle de Cindy Lou, l’épouse putative et soumise de Joe. Dandridge a refusé tout net et a arraché à un Preminger sceptique une audition le lendemain. Celle-ci eu lieu, Dandridge s’est pointée le lendemain à l’audition dans une tenue ultra provocante, cheveux dans le vent et maquillage outrancier et de surcroît en retard. Pendant la scène, elle offrait sa jambe nue aux doigts de pied fraîchement vernis à son partenaire en lui intimant d’une voix sensuelle « souffle chéri, souffle pour que le vernis sèche plus vite » (c’est une des scènes du film). Une fois ce que Preminger a plus tard appelé « la meilleure audition que j’aie jamais fait passer » terminée, il avait trouvé sa Carmen. Bizarrement, après tant d’effort pour avoir été choisie, Dandridge s’est mise à redouter ce rôle qu’elle s’imaginait trop grand pour elle. Elle redoutait de ne pas être à la hauteur, elle redoutait surtout le réaction de la communauté noire à sa prestation. Et il a fallu tout le doigté de Preminger, immense directeur d’acteurs, pour la rassurer et s’assurer qu’elle donne le meilleur d’elle même sur le plateau.

Disons le tout net, la performance de Dandridge dans le film est absolument éblouissante. Elle est Carmen, exactement comme on l’imagine : c’est une femme vénéneuse, prête à briser les couples et les coeurs des hommes sur lesquels elle jette son dévolu, elle est provocante sensuelle, aguicheuse à souhait, irrésistible quand elle allume le pauvre Joe complètement envouté qui met peu de temps avant de se laisser mener par le bout du nez. Elle EST tellement son personnage qu’elle parvient à donner une certaine crédibilité à une intrigue assez invraisemblable. Devant tant de sex-appeal, on n’est finalement pas vraiment surpris que le pauvre bougre de Joe, dont la capacité de décision n’est pas la vertu première, commette à l’irréparrable à la fin du film.

Le film est une sorte de comédie musicale avec pas mal de parties parlées normalement mais aussi des parties chantées en ré-utilisant les airs magnifiques de Bizet. Il est bien sûr en anglais ce qui donne des morceaux inattendus, par exemple « If I love you this is the end of you » transcrit fidèlement « Si je t’aime prend garde à toi » ou encore – plus tarabiscoté – « Stand up and fight until you hear the bell » traduit « toréador, prend gaaarde » (il est vrai que le torero est devenu entre temps boxeur). Cela donne au film une sonorité étrange, avec des airs connus donc familiers mais pas vraiment orchestrés comme à l’opéra donc qui nous sont étrangers. Autre élément, aucun des acteurs ne chante sa partition et cela se voit, ce qui également donne une impression bizarre. Et pourtant les deux acteurs principaux (Dandridge et Harry Belafonte dans le rôle de Joe) sont d’abord et avant tout des chanteurs mais pas des chanteurs d’opéra. L’idée était également d’assurer un succès au film particulièrement en Europe où il n’aurait été pas vu d’un très bon oeil de revisiter complètement Bizet (la production originale de Boadway n’avait pas trop plu outre-Atlantique) et il a été jugé préférable de conserver autant que faire se peut le côté opéra de l’oeuvre en doublant les acteurs par des professionnels du genre.

carmen_jones

C’est un film plaisant dans le mesure où on apprécie la musique même si elle est ré-rochestrée ainsi que la performance de l’actrice principale mais pas emballant non plus car on connaît l’histoire et, même si on ne la connaissait pas, elle est assez prévisible. De plus, le style de la comédie musicale fait fi du réalisme. Cela n’est pas gênant à l’opéra car c’est la règle du genre d’exalter les grands sentiments et les personnages héroïques à travers la musique et le chant, au cinéma, média dont justement le contrat tacite avec le spectateur est de véhiculer les sentiments via le réalisme de la pellicule, cela passe moins bien. Résultat, toute l’émotion du film repose sur les épaules de Dandridge qui, encore une fois, incarne une Carmen sublime mais n’est pas secondée par la filmographie qui se concentre sur les morceaux chorégraphiques et non l’effusion des sentiments.

Le film a été un succès public et critique qui a transcendé les communautés. La talent de Dandridge a été reconnue à tel point qu’elle fut la première actrice noire à être nominée pour un oscar (et la deuxième nomination attendra 18 ans, ce sera Diana Ross en 1973). A la cérémonie, elle joue dans le même cour que ses co-nominées : Grace Kelly, Judy Garland et Audrey Hepburn, excusez du peu (c’est Grace Kelly qui emportera la mise). Après ce succès, la politique a retrouvé ses droits et il faudra attendre le mouvement des droits civiques dans les années 60 pour que la condition des noirs aux Etats-Unis commence à changer mais il reste dans les souvenirs du cinéma ce film touchant, maladroit et témoin d’une époque, d’un monde – celui de la ségrégation – heureusement révolu.

Tous les films

Publicités

Une réflexion sur “Carmen Jones (1954) d’Otto Preminger

  1. Pingback: Table des matières | Ecran noir - London

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s