Blue Velvet (1986) de David Lynch

Les programmes des cinémas londoniens d’art et d’essai sont agrémentés par de « nouvelles version » d’anciens films, au choix « digitalisés », « re-masterisés », mis sous un nouveau format HDX ou XYZ72 au choix. J’avoue que je m’y perds parfois mais en même temps, je ne rate pas une occasion de revoir un de ces films, quel qu’en soit le format d’ailleurs. Cet été 2016, cet honneur a échu au film de David Lynch Blue velvet.

Il s’agit de Jeffrey, un adolescent vivant dans une petite ville américaine bien tranquille dont le papa, qui tient une quincaillerie, est victime d’une crise cardiaque. Au retour d’une de ses visites à l’hôpital, Jeffrey trouve par hasard dans l’herbe une oreille humaine. Il la porte toutes affaires cessantes au commissariat en demandant à avoir un inspecteur qui est l’un de ses voisins – et en qui il a toute confiance – qui lui promet d’examiner l’affaire. Se rendant chez son voisin de policier quelques jours plus tard, ce dernier lui explique qu’il ne peut pas lui en dire plus mais la fille du flic, Sandy, qui a une légère tendance à écouter aux portes lui explique que l’oreille a été associée avec une chanteuse de cabaret de la ville, nommée Dorothy Valens, vivant dans un immeuble décrépi un petit peu plus loin. Jeffrey se laisse alors emporter et décide alors de s’introduire par effraction chez Valens pour l’espionner et visiter son appartement. Il y parvient mais lorsque la chanteuse revient de son show – alors que Jeffrey est encore dans l’appartement – ce dernier se fait prendre au piège, se cache dans le placard à vêtements mais se fait aussitôt découvrir, avant d’être témoin d’une scène terrifiante où, toujours caché dans le placard, Valens reçoit un certain Franck qui la fait chanter et la force à des rapports sexuels sado-masochistes sous la menace de faire du mal à son mari et à son fils (que « Franck » détient prisonnier). Lorsque Jeffrey parvient, après avoir offert un peu de « réconfort » à Dorothy, à sortir de l’appartement pour retrouver Sandy, il à découvert au cours du même soir le mal et le sexe. C’est beaucoup pour un adolescent à peine pubère. Malgré les exhortations de Sandy, il décide alors de continuer son enquête.

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En 1985, David Lynch est un ex-réalisateur prometteur (après Eraserhead et Elephant man), qui s’est grillé sur son précédent film, Dune, qui a couté très cher et a été un four. Difficile dans le monde du cinéma de rebondir après une telle mésaventure. Comme il était néanmoins lié à la société qui avait produit Dune (la De Laurentiis Entertainment Group du fameux producteur italien Dino De Laurentiis) pour deux autres films, il a fini par se mettre d’accord pour accepter une très sérieuse réduction de son salaire pour tourner un film au budget riquiqui de 6 millions de dollars avec en échange, une liberté créatrice à peu près totale y compris sur le montage final. Aucune des deux parties, le réalisateur ou le producteur ne réalise alors combien cette accord est judicieux : De Laurentiis renouera avec le succès à l’issue du film et confirmera sa réputation de producteur exigeant, quant à Lynch, il va tout simplement devenir du jour au lendemain un mythe, créer un style qui n’appartient qu’à lui et se constituer un fan club comme aucun réalisateur d’Hollywood n’aurait osé en rêver.

Le scénario est resté en germe depuis 1973 – comme il l’explique lui-même – date à laquelle il passe à peu près deux ans pour écrire deux ébauches de scénario qu’il mettra finalement de côté car il ne les trouvait « pas très bonnes », mais les principaux éléments du film sont déjà là : le titre du film et l’idée d’user de la partition (et la chanson) de Bobby Vinton de 1963, ainsi que le détail de l’oreille coupée. La trame de l’histoire restait encore à finaliser, le scénario à réécrire mais dès cette époque, Lynch avait le sentiment qu’il tenait son film.

Plus important encore, Blue velvet est peut-être le premier film de Lynch qui soit vraiment lynchien. Je veux dire par là qu’il utilise des artifices qu’il ré-utilisera plus tard dans d’autres de ses films qui deviendront sa marque de fabrique et qui feront son succès. Ainsi l’histoire se passe dans un petit village américain sans histoires où, selon toute apparence, tout va bien mais dans lequel quelque chose ne tourne pas rond (comme dans Twin Peaks), il y a des très belles et très sensuelles scènes de cabaret (comme dans Mulholland drive ou aussi Twin Peaks), on y voit des personnages grotesques – comme le gangster à la veste jaune où Frank et son masque à oxygène – qui dans d’autres circonstances feraient rigoler mais qui, ici, causent l’effroi par leur simple présence (voir le cowboy dans Mulholland drive), il y a de petites scènes flash entre deux scènes d’action, agrémentés d’une musique inquiétante (une flamme de bougie) pour réhausser la tension aux moments clefs, il y a une chanson en play back (toujours Mulholland drive)… toutes ces trouvailles visent à rendre le film à la fois étrange et angoissant et elles gagnent sur les deux tableaux. Elles définissent « la patte » de David Lynch réalisateur et n’importe qui verra Twin Peaks ou Mulholland drive sans savoir par qui le film a été tourné l’associera facilement avec le réalisateur Blue velvet.

Le casting du film est lui aussi particulièrement soigné. Comme à son habitude et n’étant pas – encore – considéré comme un réalisateur « bancable », Lynch s’est entouré peut-être pas d’outsiders mais en tout cas d’acteurs qui ne tiennent généralement pas le haut de l’affiche.

Dans le rôle de l’adolescent Jeffrey, nous avons le jeune (27 ans) Kyle MacLachlan, qui avait été révélé par Lynch dans Dune et qui a suivi son mentor dans Blue Velvet. Il joue le jeune ado, un peu coincé, très américain, un peu vélléitaire mais gentil et curieux qui attire automatiquement la sympathie. Des mots mêmes de Lynch, c’est le personnage « innocent qui s’intéresse aux mystères de la vie. Celui auquel on fait sufisamment confiance pour le suivre dans des mondes étranges ». C’est exactement cela, MacLachlan est l’acteur idéal pour que le spectateur s’identifie à lui et vibre au rythme des dangers auxquels il est confronté.

Dans le rôle de Dorothy Valens, Lynch a choisi Isabella Rossellini. La fille d’Ingrid Bergman n’avait à l’époque tourné que dans un seul film (White night de Taylor Hackford) et était plutôt connue pour son activité de mannequin – elle a été l’égérie de Lancôme dans les années 80 -. Lynch lui a donné sa chance, mais à quel prix. Le rôle de Dorothy Valens est un véritable défi pour une actrice non chevronnée, ce qu’était Rossellini, car il doit répondre à un dilemme que peu de gens ont réussi à surmonter : se montrer nue ainsi que dans de violentes scènes de sexe tout en « jouant », en émouvant le public dans un rôle tragique d’épouse et mère dont la famille est séquestrée par un psycopathe sadique qui la fait chanter. Ce n’est pas rien et là encore, Lynch a eu le nez creux : Rossellini n’est pas qu’un corps dans ce film au contenu sexuel appuyé, elle est bouleversante, pathétique, névrosée à souhait, le rôle de sa vie pour une actrice qui ne tournera plus que des films modestes pour les restant de sa carrière.

Et enfin, dans le rôle du dingue, du psychopathe Frank Booth, nous avons Dennis Hopper. Hopper est un acteur à la carrière extrêmement chaotique, qui a tourné dans une dizaine de films pas plus, dont huit sont oubliables et dont deux le feront passer à la postérité : il s’agit d’Easy rider (1969) et de Blue velvet. Il suffit vraiment de peu pour marquer d’une empreinte indélébile la légende d’Hollywood : un réalisateur hardi qui lui offre le rôle de Franck alors qu’il est au fond du trou (il n’a rien tourné depuis six ans) et un rôle à sa démesure de démon bavant, utilisant un masque à oxygène pour se stimuler sexuellement, au rire tonitruant qui glace le sang : le seul personnage de cinéma qui m’ait aussi pétrifié que Booth / Hopper au cinéma est Jack Torrance / Jack Nicholson dans Shining. Je ne vois pas d’autre équivalent. Il fait frissonner à chaque fois qu’on le sait dans les parages, il crève véritablement l’écran, parvenant même à chiper la vedette aux autres co-stars tellement son personnage et surtout son interprétation sont « larger than life ».

C’est tout ? Eh bien non, ce n’est pas tout ! Le réalisateur construit sa légende autant que son équipe dans ce film. Sur le plateau de Blue velvet va surgir un nouveau venu qui va se joindre à la bande à Lynch pour lui rester fidèle jusqu’à aujourd’hui : il s’agit d’Angelo Badalamenti.

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Badalamenti est un italo-américain de 38 ans, qui est arrivé dans l’équipe en tant que répétiteur d’Isabella Rossellini pour chanter la chanson Blue velvet mais qui va finir par s’occuper de la totalité de la bande son. C’est un grand artiste qui a bien su choisir une musique instrumentale inquiétante aux moments stratégiques (de façon à encore amplifier l’angoisse du spectateur qui n’en avait vraiment pas besoin) et des morceaux de musique pop à d’autres moments (Blue velvet bien sûr mais aussi le sirupeux In dreams de Roy Orbison, chanté en play back pour détendre Frank). Badalamenti sait non seulement composer, orchestrer, choisir la musique idéale pour un film qui a beaucoup à suggérer mais surtout, et c’est cela qui scellera le reste de sa carrière avec Lynch au moins, il a parfaitement réussi à comprendre et à accompagner par sa musique l’univers torturé du réalisateur, il est en quelque sorte son double musical et sa partition dans Blue velvet est une réussite totale. Le jour où Lynch a rencontré Badalamenti a compté autant dans l’histoire du cinéma que celui où Sergio Leone a rencontré Ennio Morricone ou Fellini, Nino Rota. Rien de moins !

Résumons nous. Blue velvet est un film au scénario captivant qui s’adjoint tout ce que le cinéma peut offrir en temps que média pour le rendre encore plus angoissant : le casting soigné, la musique, l’atmosphère « lynchienne », j’aurais aussi pu parler du montage, de la cinématographie mais stooooop … arrêtons là. Ce film vous l’avez compris est un chef d’oeuvre. C’est un moment, une chance unique qu’à eu un réalisateur génial, au creux de la vague, qui a su s’entourer d’une poignée d’acteurs au mieux inconnus, au pire déclassés et d’une pincée de son génie pour arriver à faire un monument du film d’épouvante et à imposer un style qui restera le sien pendant le reste de sa carrière et le fera en fin de compte passer à la postérité.

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