La grande vadrouille (1966) de Gérard Oury

L’institut français à Londres – Ciné lumière, dans sa grande tradition de passer les classiques français, a passé le classique des classiques, le film dont il n’est pas exagéré de dire que c’est celui qui a eu le plus de succès en salles de tous les temps – compte de tenu du fait qu’il est sorti en 1966 et que tous les films ayant fait mieux sont sortis au moins trente ans plus tard – , il s’agit de La grande vadrouille de Gérard Oury.

Pendant la deuxième guerre mondiale, un avion de la Royal Air Force est abattu sur Paris. Les trois aviateurs parviennent à s’éjecter et se retrouvent séparés, l’un atterit sur le toit de l’opéra et trouve refuge dans la loge d’un chef d’orchestre irrascible, le second est secouru par un peintre en bâtiment, le chef d’escadron se pose quant à lui dans le bassin aux phoques du zoo de Vincennes. Ils ont convenu de se retrouver aux bains turcs mais, de peur d’être arrêtés, les deux qui ont été secourus envoient leur « sauveur » à leur place pour renouer le contact avec leur chef d’escadron.

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Ce film, qu’il n’est pas vraiment besoin de résumer – je suis sûr que nombre de mes fidèles lecteurs l’auront vu au bas mot une bonne dizaine de fois – est l’oeuvre de Gérard Oury, réalisateur, né en 1919, qui a commencé sa carrière en tant qu’acteur : sa mère, qui l’a élevé, était amie de Raoul Dufy et il a fait ses classes au conservatoire avec Bernard Blier et François Périer. Il connaîtra une jeunesse tumultueuse : d’origine juive, il doit se cacher pendant l’occupation et doit même fuir en zone libre pour sauver sa peau. Cela ne vous rappelle-t-il pas quelque chose ?

Il passe à la réalisation sur le tard, en 1959, et sur le plateau de son troisième film, Le crime ne paie pas, il croise Louis de Funès avec lequel il restera ami et qui lui conseille de poursuivre sa carrière dans la comédie, genre dans lequel il excelle – un conseil qu’Oury suivra fidèlement pour son plus grand profit – . C’est également de Funès qui lui suggère de former un tandem avec Bourvil pour son film suivant qui deviendra Le corniaud, conseil là encore avisé, Le corniaud est un succès phénoménal. Une fois le soufflé retombé, le problème se pose à nouveau : que faire ? Peut-être pas écrire et réaliser un « corniaud 2 » – cela a été suggéré à Oury par des majors hollywoodiennes ce qu’il a refusé – mais pourquoi ne pas redonner vie à un vieux projet qui dormait dans ses cartons depuis plusieurs années, maintenant que, la notoriété aidant, construire et surtout financer un film n’est plus mission impossible ? Le scénario en question mettait en scène deux soeurs jumelles qui recueillent deux aviateurs anglais dont l’avion était abattu par les allemands, fort bien mais n’oublions pas que les deux superstars du corniaud avaient déjà accepté de rempiler avec Oury pour de nouvelles aventures. Ne pouvant pas jouer les rôles de deux soeurs jumelles, Oury les a tout simplement « masculinisées » en Augustin Bouvet (Bourvil) et Stanislas Lefort (de Funès).

Bourvil d’abord, André Raimbourg à la ville. C’est un acteur très aimé des français. Il est sur les planches du music hall ou les plateaux du cinéma depuis 20 ans et a construit un personnage de doux rêveur, naïf, qui se fait souvent avoir mais que sa gentillesse parvient toujours à se racheter. Un acteur que le public adore adorer. L’acteur est de surcroît à la vie comme à la scène : attentionné, adorable, tout ceux qui l’ont mis en scène ne tarissent pas d’éloges sur lui et le public non plus : c’est un homme simple qui aime au contact de ses admirateurs qu’il affectionne profondément (et ceux-ci le lui rendent bien).

Louis de Funès, quant à lui. est un acteur génial. Issu de la vieille noblesse espagnole, il a fait tous les métiers avant de rencontrer son premier succès dans un second rôle, dans La traversée de Paris en 1956 avec déjà un certain … Bourvil. Dix ans plus tard, il est devenu une star sur le nom duquel un film peut se faire et surtout se financer. C’est donc ce formidable acteur qui sait « être odieux sans être antipahtique » (sic – dixit Gérard Oury) qui donne la réplique à Bourvil en jouant un personnage vaniteux et colérique, l’exact opposé de celui joué pas son partenaire : nous avons donc un duo en or, regroupant les deux acteurs comiques les plus populaires du moment, qui de surcroît se complètent parfaitement. Les deux sont partie intégrante du comique du film, l’un n’est rien sans l’autre et vice et versa, il s’épaulent véritablement, ce n’est pas le moindre des mérites de Gérard Oury d’avoir su diriger deux si grandes star – qui comme toutes les stars ont en général plus d’ego que la moyenne – dans une telle harmonie, il a véritablement tout mis en oeuvre pour utiliser cette complémentarité au profit du film, chapeau l’artiste !

Le tournage s’effectue un peu partout en France : en Bourgogne bien sûr, à Meursault et aux hospices de Beaune mais aussi dans les Cévennes à Montpellier le vieux (scènes de la patrouille avec les chiens) ou encore dans la Cantal au château d’Alleuze (scène du camion poursuivi par les nazis avec le petit château à quatre tours). Le tournage s’effectue aussi à Paris, en particulier à l’opéra Garnier, institution aux règles très strictes pour lequel Oury a dû obtenir l’autorisation du ministre de la culture André Malraux avant de pouvoir y tourner. La scène où de Funès dirige la répétition de La damnation de Faust, baguette à la main a été répétée pendant de trois mois par l’acteur, grand mélomane et grand perfectionniste aussi, seul devant son miroir. Il s’est fait conseillé par Robert Benedetti, président du syndicat des musiciens de l’opéra de Paris, personnage qui a aussi sans conteste facilité l’obtention des autorisations de filmer dans ce lieu mythique. Lors de la prise, de Funès se donne tellement que les musiciens qui jouaient sa sa houlette l’ont applaudi (en tapant leurs instruments les uns contre les autres comme les musiciens ont coutume de le faire) à l’issue de la scène pour saluer sa performance : un véritable chef d’orchestre aurait visiblement fait à peine mieux. C’est donc un de Funès très ému qui reçoit l’hommage d’une corporation d’artistes, les musiciens, pour laquelle il a un profond respect et dont il ne fait pas partie. Il susurre à Oury à l’issue de cette scène « Tu viens de me donner une des plus grande joies de ma vie d’acteur ».

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Lors de la première en décembre 1966, le film est très attendu et Oury, qui n’a pas vu la version finale qui vient juste de sortir du laboratoire, a véritablement la trac (« J’ai l’impression de repasser mon bac » dira-t-il à Michèle Morgan sa compagne). Et ce qui devait arriver arriva : comme il se doit, le film sera ignoré, voire méprisé, par la critique, et comme il se doit il sera adulé par le public. Mais dans ce cas-ci, l’avis de la critique importe peu : La grande vadrouille fera en fin de compte le nombre pharaonique de 17,2 millions d’entrées en France et aura du succès en Angleterre, (n’oublions pas que le rôle du chef d’escadron est joué par le populaire acteur anglais Terry-Thomas, le titre américain est d’ailleurs l’étrange Don’t look now… we are being shot at i.e. Ne regardez pas, on nous tire dessus) et même en Allemagne, un comble ! Et cela sans compter les multiples rediffusions télévisées. Le film a ainsi tranquillement atteint son statut de mythe et est confortablement installé dans l’Olympe, pourtant déjà bien encombré, du cinéma comique français.

Merci à la formidable émission de la radio suisse Travelling qui m’a fourni un certain nombre d’anecdotes qui m’ont permis de rédiger ce post.

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