Le samouraï (1967) de Jean-Pierre Melville

Voici qu’aujourd’hui est projeté le dernier film de la saison « French noir ». A tout seigneur tout honneur, il s’agit cette fois d’honorer un des très grands maîtres du genre : Jean-Pierre Melville et le film choisi pour cela est l’un de ses plus fameux, il s’agit de: Le samouraï.

Jef Costello est un tueur à gages solitaire, méticuleux et silencieux. Il se voit confier l’exécution d’un contrat dont il s’acquitte conscieusement mais, malheureusement pour lui, après avoir supprimé le patron d’une boîte de nuit, il se fait repérer, au cours de sa fuite, par une série de témoins dont la chanteuse noire du cabaret avec laquelle il tombe nez à nez juste après avoir accompli son forfait. Il est ensuite cueilli par la police au nombre des « usual suspects » et est soumis à une séance d’identification avec les témoins du meurtre, séance non concluante, car le témoin principal affirme que « ce n’est pas lui » et les autres ne sont pas très sûrs. De surcroît, sa maîtresse lui procure un solide alibi en affirmant qu’il était avec elle au moment du crime. Cela ne suffit cependant pas au commissaire qui décide de le filer discrètement. Jef arrive cependant à semer ses suiveurs et, au moment de récupérer sa prime, se fait tirer dessus par son commanditaire qui préfère le faire disparaître que le payer. Il survit au guet-apens et s’efforce alors d’échapper à ses poursuivants, qu’ils soient policiers ou gangsters.

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Le samouraï est le film le plus renommé d’un réalisateur atypique : Jean-Pierre Melville. Né Jean-Pierre Grumbach dans une famille juive alsacienne, il prend ce pseudonyme lorsqu’il entre dans la France Libre en 1942, en hommage à Herman Melville. Franc-tireur, il ne se rattache à aucune tendance cinématographique. Après la guerre, il n’adhère pas au syndicat local des réalisateurs et s’ingénue à tourner avec trois bouts de ficelle – ce qui le rapproche de la Nouvelle Vague – mais aura à coeur de créer ses propres studios -ce qui est unique pour un cinéaste de l’époque – pour pouvoir tourner ses films sans entraves ce qui le distanciera de la Nouvelle Vague, qui privilégie les tournages en extérieur. Les studios en question sont les fameux studios Jenner dans le XIIIème arrondissement de Paris où toutes les scènes d’intérieur, à commencer par les déprimantes scènes dans la piaule de Costello, sont tournées.

Melville s’est aussi éloigné de la Nouvelle Vague pour des raisons artistiques et idéologiques dont Le samouraï porte la trace. D’un caractère notoirement irrascible, il s’est disputé avec Godard en 1962 alors que ce dernier tournait Vivre sa vie dont il désapprouvait le côté abstrait et cérébral (et le pauvre n’avait pas encore vu ce que Godard devait tourner par la suite). En 1967, Godard a complètement pété les plombs en tournant La chinoise et, la même année, Melville suit son chemin, seul, en creusant la veine réaliste avec Le samouraï.

Réaliste en effet la précision documentaire avec laquelle l’enquête de police est présentée à l’écran. Le processus d’identification des suspects y est développé pendant une bonne vingtaine de minutes. De même les méthodes policières d’investigation (pression sur les témoins, chantage, mensonge, filatures) sont montrées de manière naturaliste et donne une idée assez précise de ce que pourrait être une enquête criminelle de ce type.

Réaliste aussi et surtout la vision d’un Paris triste, gris et pluvieux aux antipodes du Paris fantasmé des comédies américaines par exemple. La ville lumière, sous la camèra d’Henri Decae, a rarement semblé aussi terne. C’est un Paris de travailleurs besogneux, de petits cafés crasseux qui ne donne vraiment pas envie et qui n’est pratiquement jamais montré au cinéma de cette manière. La routine parisienne est illustrée jusqu’à la caricature dans l’une des scènes d’anthologie qui est la filature de Costello par la police dans le métro où nous avons dix minutes avec un Delon méfiant et hiératique errant de station en station sur la ligne 11 du métro entre les stations Télégraphe et Chatelet. Pour un indécrottable parisien comme moi qui connaît le plan du métro par coeur et qui y trouve une certaine poésie, c’est une scène qui ne laisse pas indifférent.

Le casting est irréprochable. Melville dont la réputation n’est plus à faire à cette époque s’est offert les services de la star Alain Delon qui trouve ici l’un de ses plus beaux rôles. Homme solitaire, nimbé de mystère, entouré d’ennemis mais qui parvient à s’en tirer sans pour autant paraître invincible (comme c’est le cas d’autres privés dans d’autres films noirs), c’est un personnage complexe, joué par un acteur talentueux et très bien dirigé, dont la prestation consiste à exprimer beaucoup en parlant très peu. Un rôle important dans une carrière d’acteur bien remplie : la rencontre entre la star Delon et le génie Melville a tenu ses promesses.

Dans le rôle du policier, nous avons un acteur très prolixe, trés habitué de ces rôles dans des films policiers (côté flic ou côté gangster), très talentueux aussi : François Périer. Il joue un flic besogneux et fouineur, qui a de l’intuition et ne lâche pas sa proie facilement. Un rôle relativement inhabituel dans ce genre de film où les voyous sont présentés sous un jour plutôt favorables et donc les policiers sont toujours à la traîne, plus proche des Dupondt que de Maigret. Le parti-pris réaliste de Melville prend ce cliché à contre-pied. Le flic François Périer est un bon flic joué par un bon acteur, qui a les moyens de parvenir à ses fins ce qui rend la traque de Costello encore plus angoissante.

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La traque impitoyable du samouraï Costello par la police ainsi que les gangsters est donc le moteur du film mais c’est aussi sa limite. En effet, si Périer et surtout Delon en imposent à l’écran, leurs personnages ressemblent plus à des épures qu’à des personnages réels qu’on aurait croisés dans la rue. Tout en stylisation, le film ne dit pas d’où vient Delon, comment il est devenu tueur à gages, qui sont ses commanditaires et pourquoi ils veulent tuer cet homme là, qui sont ses soutiens, en particulier le garagiste qui lui change ses plaques d’immatriculation, comment il a rencontré sa maîtresse. Le mystère qui entoure son personnage empêche de construire une intrigue, un passé autour de lui, son personnage est un mythe, celui du samouraï et donc peine à s’incarner dans un être de chair et de sang. En faisant ce choix, Melville se prive d’un des éléments essentiels des films noirs américains qu’il affectionne tant (et aussi d’ailleurs d’un de ses films noirs précédents, un modèle du genre : Le doulos) : une belle histoire, construite et haletante.

C’est le seul bémol à opposer au samouraï qui reste un grand film qui marquera son époque. Et pour finir ce post, une anecdote de tournage assez hallucinante qui montre que le film aurait très bien pu ne jamais exister. Le 29 juin 1967, au milieu du tournage du samouraï, au matin, une épaisse colonne de fumée monte d’un coin du XIIIème arrondissment dans lequel se sont vite dirigées des voitures de pompiers : les Studios Jenner viennent d’être dévastés par un incendie. Melville, en pyjama, hébété, ce qui est inhabituel pour un homme de sa trempe, ne peut que constater le désastre et envisage sérieusement de laisser tomber le film. Il n’en fera cependant rien et parviendra à le terminer dans des studios de remplacements redécorés à l’identique pour l’occasion et le film finira par sortir tant bien que mal, le 25 octobre de la même année avec le succès que l’on sait. Le film Le samouraï sera réalisé, le cinéma en est sorti gagnant mais il s’en est fallu d’un rien.

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