Manchester by the sea (2016) de Kenneth Lonergan

Voici donc la nouvelle petite perle encensée par la critique, sortie en France fin 2015, à Londres début 2016. Il s’agit de Manchester by the sea, le film de Kenneth Lonergan, un réalisateur rare qui n’a tourné que trois films en 16 ans.

Le film raconte l’histoire de Lee, un ouvrier, homme à tout faire qui exécute des petits travaux dans un immeuble et vit misérablement seul dans une petite pièce. Lee est un taiseux, un homme qu’on devine affecté par la vie et qui reçoit un jour un coup de téléphone pour lui annoncer que son frère, marin pêcheur atteint d’une maladie cardiaque, vient de mourir laissant orphelin le neveu de Lee agé de 16 ans. Il apprend de surcroît que son frère l’a désigné par testament comme le tuteur de son fils ce qui met Lee devant un cruel dilemme: il est revenu à Manchester by the sea, là où vivait sa famille, contraint et forcé car cet endroit où il a passé la première partie de sa vie est rempli de très lourds souvenirs qu’il a justement tenté d’exorciser en s’enfuyant. Le film raconte cette période flottante où le pauvre Lee va devoir à la fois se comporter en nouveau chef de famille – c’est le seul adulte du « clan » – et se confronter à des souvenirs qu’ils ne souhaite pas revivre tout en se ménageant un futur à la sortie de cette épreuve.

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Voilà. Je suis resté volontairement sibyllin car je souhaite vraiment pas déflorer, pour les lecteurs imprudents qui liraient ce post et qui souhaiteraient voir le film, ce scénario absolument bouleversant. Car ce film n’est ni plus ni moins qu’un chef d’oeuvre. Un pépite comme le cinéma indépendant n’en sort plus que très rarement et qui lessive véritablement le spectateur tant il l’émeut tout a sollicitant à la fois son intelligence et son affect.

Explication : le scénario se déroule sur deux tableaux. Il s’agit de nous narrer l’épreuve que traverse Lee à la mort de son frère et toutes les complications afférentes, mais aussi de nous expliquer que le problème est plus épineux qu’il en a l’air : il s’agit AUSSI, pour Lee, de revenir vers un endroit qu’il a voulu quitter et de nous en expliquer les raisons. Si la narration du premier tableau est linéaire, celle du passé s’effectue par de multiples petits flashbacks très courts, petites touches de souvenirs qui ne manquent jamais leur cible, qui ne disent pas grand chose mais qui font comprendre beaucoup. La « vie d’avant » de Lee consiste en une succession d’événements assez lourds mais tout cela n’est pratiquement pas montré mais presque toujours suggéré : le succession des événements se construit dans le cerveau du spectateur aidé par une série de petits indices, de témoignages mis bout à bout, une pratique étrange où le cinéma, en tant que média se prive de son attribut principal – l’image et le pouvoir de montrer – pour user des moyens normalement dévolus à la littérature – le pouvoir de suggestion -. Le résultat est bouleversant : le film est très pudique, jamais raccoleur malgré les histoires effroyables qu’il raconte. Une très très belle réussite.

Ce scénario est de la dentelle, une foule de petits détails mis bout à bout qui forme un ensemble cohérent à la fin. On se surprend à comprendre le nom du bateau (première image du film) en lisant les noms sur le pierre tombale (fin du film), il y a une scène éclair très très intense lorsque Lee retrouve par hasard son ex-femme poussant un landau et qu’ils ont un échange court mais très fort qui éclaire une grande partie du scénario restée inexpliquée jusqu’à présent (je ne souhaite vraiment pas en dire plus). La réaction, à la fois touchante et dérisoire de son neveu Patrick qui s’emeut que le corps de son père soit congelé avant d’être enterré suivi par la scène du poulet, le destin trouble de la mère de Patrick qu’on ne décrit jamais en détail mais qu’on laisse deviner sans problèmes, l’intensité avec laquelle le neveu essaie de sauver le bateau de son défunt père de la vente et enfin et surtout le regret émis par ce même neveu lorsque Lee explique à la fin la solution qu’il a trouvé pour que son neveu reste à Manchester et lui retourne à Boston, lorsque Patrick admet qu’il aurait préféré que son oncle restât avec lui : toutes ces minuscules saynètes mises bout à bout font du film un objet cohérent où chaque fil narratif explique un détail qui permet de mieux comprendre des personnages et comment ils en sont arrivés là. Lonergan scénariste fait preuve d’un immense talent en déroulant son histoire.

La casting est lui aussi magistral. Par ordre (croissant) d’importance, on peut saluer les performances de Michelle Williams, bouleversante dans le rôle de l’ex-épouse de Lee, celle de Kyle Chandler dans le rôle complexe du neveu Patrick, un jeune ado de 16 ans, la terreur du collège mais qui fait preuve d’une certaine fragilité lorsque son univers s’écroule, que son père meurt et qu’il doit reconstruire tout ses repères à un âge ou pourtant on en a bien besoin, mais le flot des hommages doit aller sans discussion possible à Casey Affleck, qui joue ici le rôle de Lee, probablement le rôle de sa vie. C’est donc lui Lee, le pauvre petit gars qui en plus d’un passé écrasant, d’une vie misérable d’homme à tout faire dans sa petite piaule dans une résidence de Boston, doit en plus soutenir ce qui lui reste de famille, faire bonne figure à la mort de son frère et en fait régler les « problèmes » administratifs (savoir qui sera le tuteur de son neveu en est un même si l’expression est assez hideuse) qui en découlent tout en survivant à l’insoutenable retour dans un lieu maudit, Manchester by the sea, où il s’était juré de ne jamais retourner. Son jeu est tout simplement … juste. Ce n’est pas un héros, c’est n’est pas un saint (c’est parfois un petit con, la scène où il joue au pingpong jusqu’à deux heures du matin en se bourrant la gueule avec ses potes empêchant sa femme de dormir en atteste) c’est un mec normal tout simplement écrasé par le destin, et c’est à cet acteur éclectique – il tournera aussi bien dans Ocean Eleven que dans le Gerry de Gus van Sant – que Lonergan a confié le rôle de Lee. Un choix providentiel ! A l’heure où j’écris ce post, Affleck n’a été que nominé pour l’oscar 2017 du meilleur acteur, si il y a une justice dans cette cérémonie, la récompense ne peut pas lui échapper (note écrite a posteriori : il l’a eu !).

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Lonergan accompagne son film d’une musique parfaitement adaptée. Au hasard des scènes, on se prend à reconnaître la voix de Ray Charles, d’Ella Fitzgerald, de Bob Dylan aussi qui font réellement corps avec les situations qu’elles illustrent. En plus du jazz ou de la pop, Lonergan utilise également dans sa bande-son – et pour les scènes les plus intenses – des morceaux de classique comme le Messie de Haëndel ou l’Adagio d’Albinoni. Et ces scènes là, encore plus que les autres sont véritablement scotchantes. Les temps ont changé et nous ne sommes plus dans les années 1970 avec ses films mythiques, mais je me suis tout de même surpris à me demander si un bombardement au napalm sur la musique de Wagner était aussi émouvant qu’un incendie sur celle d’Albinoni. Je n’ai pas la réponse mais la comparaison m’a traversé l’esprit. C’est dire !

Voilà ! Ce post est écrit trop tôt pour savoir si Casey Affleck remportera l’oscar mais le film est un triomphe critique (je ne connais pas les chiffres en salle) y compris sur ce blog. Une preuve que le cinéma indépendant américain existe encore et qu’il peut produire ce que le septième art fait de meilleur ce qui ne m’avait pas semblé évident ces dernières années. L’occasion aussi de découvrir un réalisateur dont j’ignorais l’existence et qui m’a donné envie de découvrir ces deux premiers films (You can count on me, 2000, et Margareth, 2011) dont, par ailleurs, je n’ai jamais entendu parler.

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Une réflexion sur “Manchester by the sea (2016) de Kenneth Lonergan

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