Le secret de Veronika Voss (1982) de Rainer Werner Fassbinder

Le secret de Veronika Voss (Die Sehnsucht der Veronika Voss) est l’ultime volet de la « trilogie de la RFA », nom pas très euphonique mais qui désigne une série de trois films tourné par Rainer Werner Fassbinder qui veulent montrer la république fédérale d’Allemagne, dans les premières années après sa création, alors que c’était un jeune état dynamique, plein d’espoir mais où les souvenirs de le seconde guerre mondiale étaient encore prégnants.

A Munich en 1955, Veronika Voss est une actrice déchue, qui peine à jouer dans les petits rôles qu’elle parvient à décrocher alors qu’elle a été une star en son temps, c’est à dire pendant la guerre alors qu’elle était chouchoutée par les dignitaires du troisème Reich. Elle croise une nuit, dans un bus, Robert Krohn, un journaliste qui ne la reconnaît pas – alors qu’elle s’imagine que tout le monde devrait l’identifier au premier regard – avec lequel elle va commencer une liaison, et cela bien que Krohn ait déjà une « officielle », Henriette, qui curieusement laisse faire, elle aussi fascinée par l’aura qui se dégage de Veronika. En réalité, et cela explique les rôles mineurs et le comportement erratique de Veronika, celle-ci est morphinomane et maintenue dans un état de dépendance par son médecin, le docteur Marianne Katz qui envisage de s’approprier sa fortune à la mort de sa patiente.

Notons d’abord que le titre allemand a été très mal traduit. Die Sehnsucht veut dire la nostalgie, le vague à l’âme, un concept qui a marqué le romantisme allemand du XIXème siècle à commencer par Goethe dans Les souffrances du jeune Werther. Ce concept est assez largement absent du romantisme français et c’est peut-être pour cela que les traducteurs français ont opté pour un titre au rabais. Tout comme les anglais d’ailleurs puisque le film que j’ai vu – à Londres donc – s’appelle tout simplement « Veronika Voss« . Pourquoi s’embêter ?

VERONIKA VOSS

Le personnage de Veronika Voss a un modèle : il s’agit de l’actrice Sybille Schmitz, qui a joué un petit rôle dans Le journal d’une fille perdue de Pabst en 1929 et qui connaîtra la même ascension météorique sous le nazisme et le même destinée tragique … en 1955, la même année que celle où se passe le film de Fassbinder. Et le réalisateur de finalement s’approprier (c’est son avant dernier film) un thème vieux comme l’histoire du cinéma et qui a engendré de nombreux chefs d’oeuvre : celui de l’actrice autrefois célèbre qui court après sa gloire perdue. Il y a du Baby Jane Hudson dans Veronka Voss (allusion à Whatever happened to Baby Jane?) lorsqu’elle tente désespérément de se faire reconnaître des badauds qui ne le reconnaissent pas, il y a aussi du Norma Desmond (dans Sunset Boulevard auquel le film emprunte beaucoup), la référence absolue du genre.

Je dois admettre que ce film m’a véritablement bluffé car ce n’est pas, mais alors pas du tout, ce à quoi je m’attendais. Je m’attendais à un film Fassbinderien, nécessitant de la réflexion, exprimant la culpabilité allemande devant la guerre, – sujet qui a rejailli dans les années 70 – en même temps que le Zeitgeist de ces années 50, sujet de la trilogie. Je m’attendais à ce que mon cerveau fût très sollicité mais pas du tout : le film est un excellent divertiseemnt dans la mesure où il s’agit d’un film noir. Un film noir allemand, tourné dans les annés 70 et sans Humphrey Bogart mais un film noir tout de même. Il y a les thèmes désespérants développés dans Sunset boulevard, en même temps que ce suspens policier et ces personnages (« méchants ») complètement cyniques ou (« gentils ») victimes sacrificielles. Avec par dessus un zest de germanité qui ajoute à l’émotion, lorsque Veronika affirme qu’elle a couché avec Goebbels (un titre de gloire sans doute) où avec la présence du couple de petits vieux exhibant leur tatouage de rescapés de Treblinka.

Le film est bien évidement en noir et blanc. Un choix judicieux car non seulement cela lui donne un aspect rétro assez réussi mais aussi parce que Fassbinder en use adroitement. En fait il insiste fortement pour certaines scènes importantes, sur le noir (la rencontre entre Robert et Veronika dans l’Englisher Garten) ou le blanc magistralement utilisé dans la scène finale. C’est prendre le contrepied de l’utilisation usuelle du noir et blanc qui utilise une certaine esthétique générée par le contraste, là c’est l’inverse, des scènes importantes sont presque monocolores pour en renforcer l’impact.

Du casting, je ne connaissais personne (il n’y a pas Hanna Schygulla, l’égérie de Fassbinder) mais il n’en est pas moins excellent. Rosel Zech endosse le costume de Veronica Voss et parvient à émuler Gloria Swanson (la sublime Norma Desmond de Sunset boulevard, une référence sous ma plume), avec ce qu’il faut de grandeur et de faiblesse en fonction des circonstances. Un belle actrice qui à la même coiffure et la même voix rauque que Marlène Dietrich qui est la référence, pour les ignares comme moi, de l’actrice allemande d’avant guerre (même si Dietrich ne tournera plus en Allemagne après 1929 et qu’elle a été très active sur le front anti-nazi justement). Hilmar Thate joue le journaliset narrateur Robert Krohn, témoin passif dans les yeux duquel on assiste médusé et impuissant à la déchéance de Veronika, un casting soigné et parfaitement dirigé qui rend justice à un scénario exigeant.

 

Vous l’avez compris, ce film emporte mon suffrage. Il incarne bien sûr le côté sombre de cette Allemagne de l’après guerre, celle qui n’arrive jamais vraiment à se défaire des oripeaux du nazisme – à la différence de la première partie de la trilogie, Le mariage de Maria Braun, qui raconte au contraire l’oubli de la guerre et la nouvelle chance de départ que donne le miracle économique – et c’est peut-être parce que cette histoire est plus tragique qu’il émeut plus le spectateur que je suis.

veronika_voss1

Fassbinder est un réalisateur peu aimé du public allemand de l’époque, peut-être parce qu’il filme un peu trop la mauvaise conscience du pays, peut-être aussi car c’est un marginal revendiqué, homosexuel, qui a touché à tout ce qui ressemble de près ou de loin à la drogue mais qui compense ces travers par une énorme capacité de travail. La communauté du cinéma va cependant rendre hommage à son talent : en février 1982, le jury du festival de Berlin présidé par Joan fontaine décerne l’ours d’or au secret de Veronika Voss. Il était temps, un peu plus de trois mois plus tard, le 10 juin 1982, Rainer Werner Fassbinder est retrouvé mort dans sa chambre, victime d’un cocktail fatal de cocaïne et de barbituriques. Il avait 37 ans.

Pour ceux que ce film (et Fassbinder) intéressent, je renvoie aussi a la captivante émission radiophonique suisse Travelling dans laquelle j’ai pioché pour rédiger ce post.

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