Les chiens de paille (1971) de Sam Peckinpah

En 1971, Sam Peckinpah, un réalisateur tricard à Hollywood, vient de quitter la Warner et donc se voit retirer la réalisation du film Délivrance, un concentré d’ultra violence dans les montagnes des Appalaches confié au réalisateur anglais John Boorman. Qu’à cela ne tienne, Peckinpah l’américain va s’exiler, pour tourner dans la Cornouaille anglaise … un concentré d’ultra-violence à son tour, miroir exact du film qu’on l’a empêché de tourner. Ce film, c’est Les chiens de paille que je viens de voir au BFI et dont je vais vous exposer mes impressions.

David est un mathématicien américain qui vient s’installer dans la campagne anglaise, près de Saint Ives, en Cornouailles, dans le village dont sa femme Amy est originaire. Amy était la reine de beauté du village du temps de son adolescence et les mâles du coin en ont gardé le souvenir. Du surcroît, la belle Amy ne se gêne pas pour aguicher tout le monde à coup de jupes très courtes et de pulls moulant sans soutien-gorge en-dessous. D’ailleurs les ouvriers locaux embauchés pour refaire la toiture de la dépendance de la ferme de David ne foutent rien et passent leur journée à reluquer Amy par la fenêtre si ils en ont l’opportunité. David quant à lui, n’étant pas du coin, même pas du pays, a du mal à s’intégrer à cette communauté rurale, assez archaïque il faut le dire, et qui lui est hostile. Son attitude est perçue comme arrogante et les relations entre le couple et la communauté vont commencer à dégénérer.

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Sam Peckinpah est un réalisateur d’abord et avant tout de westerns mais de westerns « fins de siècle », d’après l’âge d’or, dont les héros ne sont justement plus des héros mais au mieux des hommes comme tout le monde, au pire de minables, des lâches, des crapules, à vous de choisir. Les chiens de paille est la première tentative du réalisateur pour sortir du genre codifié qu’est le western … sans en sortir vraiment car l’histoire se déroule dans la brousse, dans l’ouest … de l’Angleterre et la deuxième moitié du film ne raconte rien moins que la version cornique de Fort Alamo.

La gestation du film et de son scénario furent longues. C’est le producteur Daniel Melnick qui admire le réalisateur qui lui suggère d’adapter le roman The siege of Trencher’s farm du romancier anglais Gordon M Williams. Le livre, que Peckinpah trouvait médiocre, est assez largement réécrit par un scénariste embauché pour l’occasion. La recherche de fonds est longue et fastidieuse, le salut venant d’ABC Picture qui accepte de mettre de l’argent au pot. A cet instant, le film est finalement lancé avec derrière la caméra, tout de même, un réalisateur bourru, alcoolique et avec lequel il est difficile de travailler.

L’acteur principal n’est rien d’autre que Dustin Hoffman qui à l’époque est déjà une star qui monte. Il s’est beaucoup investi dans le rôle comme ses condisciples de l’Actor’s Studio et cela se voit. Hoffman est un acteur qui s’est déjà illustré en jouant des personnages faibles ou pusillanimes comme dans Le lauréat ou Macadam Cowboy. Cela tombe bien car c’est exactement ce que le rôle de David Sumner requiert. Il est censé jouer un mathématicien américain non violent et binoclar qui aimerait passer son temps devant son tableau noir à écrire des équations, qui raisonne beaucoup suivant des principes et non selon le simple bon sens (comme on le voit à la fin lorsqu’il ne souhaite pas livrer Henri à ses lyncheurs) et qui finit, devant la force des circonstances par se dépasser. Hoffman est à l’aise en scientifique coincé mais aussi, en grand acteur qu’il est, dans la seconde partie, celle où il devient un tueur ce qui est moins évident. En tout cas, le choix s’impose vraiment : Hoffman est l’acteur idoine pour incarner ce personnage ambivalent.

Sa femme Amy Sumner est jouée par l’actrice anglaise Susan George. Là aussi un choix judicieux: Susan George est une très belle femme avec une plastique de mannequin, qui ne connaît pas le soutien-gorge (en tout cas son personnage ne le connaît pas) et montre même furtivement à l’occasion un bout de sein si le scénario l’exige. Et dire qu’Hoffman a un peu tiqué car il la trouvait trop aguicheuse. Si j’avais été à sa place… Trêve de plaisanterie : Susan George est elle aussi l’actrice qu’il fallait pour ce rôle particulier : d’un côté, la femme enfant, la petite muse du village qui aime allumer les naïfs qui tournent autour d’elle sans réfléchir aux conséquences mais de l’autre la femme blessée, la femme qui voit son couple mis à l’épreuve ce que sa naïveté instinctive n’avait jamais envisagé. Elle est surtout, la partenaire d’un monstre sacré comme Dustin Hoffman, d’un acteur subtil qui aurait très bien pu la reléguer au second plan ce qui n’est absolutement pas le cas : elle lui donne la réplique sur un pied d’égalité. Un casting réussi pour un film difficile.

Le tout est filmé de manière réaliste sans apprêt, le seul artifice qui permet de faire monter la tension d’un cran que se permet Peckinpah réside dans le montage, très serré, à certains moments, quasi-stroboscopique. Ainsi par exemple, lors de la fète de charité, Peckinpah entremêle ses séquences ultra-courtes où, d’un côté David et Amy quittent la soirée très mal à l’aise, en même temps (autre séquence) Janice, la jeune adolescente se retire avec un pervers pédophile dans la nuit et enfin (dernière séquence montée oar images courtes dans cet extrait) où on chante le ‘Caro nome’ de Rigoletto à une fête de campagne. Effet parfaitement réussi, c’est angoissant à souhait, le montage de scènes pour certaines anodines (chanter Verdi, vous pensez !) renforce le malaise induit par celles qui ne le sont pas. La même technique est utilisée peu avant – de manière moins subtile toutefois – en insérant des moments subliminaux de la scène du viol pour la encore illustrer l’angoisse d’Amy pendant un moment – la fête du village toujours – tout à fait anodin.

Il s’agit d’un film où la violence suinte de partout. La violence civile est assez familière aux contemporains de cette époque, cette période toublée que traverse les Etats-Unis au début des années 70, celle des Black Panthers et de la guerre du Vietnam. Dans le film, David s’exile des Etats-Unis, de toute évidence pour échapper à la violence universitaire du moment et va rechercher le calme de l’autre côté de l’Atlantique pour y retrouver précisément … cette violence à laquelle il voulait échapper. Les chiens de paille est un film désespéré qui explique en filigrane que la violence et l’animalité sont partout et qu’il est vain de vouloir y échapper.

Mais le sommet de la violence est atteint, non pas lors de la scène finale mais lors de l’insoutenable scène centrale du viol d’Amy par les loulous locaux. La scène est filmée de manière très réaliste et m’a véritablement donné des haut-le-coeur. Elle est de surcroît filmée de manière ambiguë. Certains critiques ont cru voir, au milieu de la scène qu’Amy prenait une forme de plaisir à son supplice ce qui a fait bien entendu hurler. A titre personnel, j’ai perçu cette ambiguité mais je n’ai pas su ou pas voulu l’interpréter de la sorte. Cette scène était l’une des plus éprouvante que j’aie vu au cinéma, j’étais personnellement très mal à l’aise ce qui prouve bien que je n’ai pas ressenti la moindre complaisance de la part du réalisateur ce dont pourtant il a été accusé. En ce qui me concerne, je pense des chiens de paille la même chose que ce que je pense de Funny games de Michael Haneke (ce qu’on fait de plus abouti en terme de violence au cinéma) : le film est tellement insoutenable qu’il contribue à nous détourner, à nous dégoûter de la violence. En ce sens le film est une réussite. Son message désespéré sur une humanité qui, bien qu’elle essaie de s’en extraire, ne parviendra jamais à s’expurger de ses instincts animaux est, en ce qui me concerne, parfaitement passé.

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Le film n’est pas vraiment consensuel et a considérablement divisé la critique. La fameuse critique du New Yorker de l’époque Pauline Kael par exemple, a aimé le film mais affirme quand même qu’il s’agit du « premier film américain qui soit une oeuvre d’art fasciste ». Allusion au flot de testostérone que le film déverse, au thème « comment on devient un homme » auquel David est confronté et au scénario qui explique que seuls les surhommes parviennent à survivre dans ce monde sans foi ni loi. Peckinpah piqué au vif va répondre à Kael et donner une des clefs de lecture du film lorsqu’il explique : »Si je suis fasciste, c’est parce que je crois que les hommes ne sont pas créés égaux, alors d’accord, je suis fasciste. Mais je déteste ce terme et je déteste ce type de raisonnement qui désigne ce point de vue comme fasciste ». A l’évidence, un film qui dérange, moi comme pas mal d’autres.

Au final, c’est quoi un grand film ? C’est un film qui ne vous laisse pas indifférent. C’est une comédie qui vous fait rire, un drame qui vous fait pleurer ou un film d’horreur qui vous fait peur, très peur. A cette aune là Les chiens de paille est un grand film mais c’est un film éprouvant, qui génère une très forte impression de malaise pendant presque toute sa longueur, c’est dire qu’on en ressort épuisé mais avec l’impression d’avoir vécu des moments forts.

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Une réflexion sur “Les chiens de paille (1971) de Sam Peckinpah

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