La loi du marché (2016) de Stéphane Brizé

La loi du marché est le grand petit film français de l’année 2016 : un film d’un réalisateur estimable en milieu de carrière, qui a été choisi en sélection officielle au festival de Cannes et qui a fait sensation jusqu’à en obtenir la palme du meilleur acteur pour son interprète principal, Vincent Lindon, ainsi qu’une critique unanimement dithyrambique. Je l’ai vu avec retard un soir de janvier 2017 au ciné lumière dans le cadre des « best of » de l’année dernière.

Thierry Taugourdeau (quel nom !) est un pauvre gars : ouvrier, il a perdu son travail lors d’un licenciement économique dans son entreprise. Depuis, il fait le siège de Pôle Emploi qui lui propose des formations diverses et variées qui ne mènent à rien. Thierry a de plus en plus de mal à joindre les deux bouts et voit s’approcher le moment où il ne touchera plus son allocation chômage ce qui fera qu’il ne pourra plus vraiment subvenir aux besoins de sa famille, et cela d’autant plus qu’il a à sa charge un fils handicapé mental qu’il souhaite voir poursuivre ses études … ce qui n’est pas gratuit. Après un peu d’errance, il finit par trouver un job de vigile dans un hypermarché, c’est à dire qu’il passe sa journée à zyeuter des caméras de surveillance pour essayer de piquer des pauvres types comme lui qui tentent de voler à l’étalage ou les caissières qui piquent les coupons de réduction utilisés par les clients. Une sorte de kapo social en quelque sorte. Un job peu gratifiant que Thierry, acculé qu’il est, va devoir accepter et tenter, sinon de s’y habituer, au moins de s’y maintenir.

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Comme le prouve le synopsis que je viens de résumer : c’est du lourd ! Comme tout les scénarii un peu « lourds », je suis allé voir ce film avec un peu de réticence car ce blog est constellé de cadavres de films assez « lourds » qui ont été encensés par la critique et que j’ai personellement éreintés (voir Moi, Daniel Blake ou Deux jours, une nuit par exemple). Cela dit, ce blog est aussi rempli de critiques de films sur lesquels j’avais de très très gros a priori négatifs et au sujet desquels je me suis complètement planté. Alors ?

D’abord la réalisation. De Brizé, j’avais déjà vu un film, Mademoiselle Chambon, qui ne m’avais pas vraiment impressionné. il s’agissait d’une bluette improbable qui transcende les classes sociales entre un maçon et l’institutrice de son fils. Là, nous sommes dans un tout autre registre. D’abord, le film ne raconte pas une histoire proprement dit, il raconte une tranche de la vie de Thierry Taugourdeau avec ses hauts (pas beaucoup mais quand même quelques uns) est ses – nombreux – bas, mais il ne le fait pas de manière linéaire, il le fait par petites touches : la narration se compose de petites saynètes qui se succèdent les unes à la suite des autres et qui finissent par former un ensemble cohérent : ainsi on a l’entretien à pôle emploi, suivi du repas de famille, puis de la réunion syndicale, puis du cours de rock, puis de l’entretien d’embauche sur Skype, puis du rendez-vous avec sa banquière, puis de la vente du camping car : tout cela peut sembler désordonné, c’est exactement l’inverse. Cela nous fait pénétrer dans la vie du héros, nous rend familier avec lui et donc, génère de l’empathie de mainière subreptice, sans vraiment qu’on s’en aperçoive et ça marche ! Brizé nous introduit dans le quotidien morbide d’un homme des working class, qui m’est – personnellement – complètement étranger et me fait saisir par la même occasion une réalité sociale à laquelle je n’aurais pas cru, que j’aurais trouvé outrancière chez Ken Loach ou les frères Dardenne.

La cheville ouvrière (c’est la cas de le dire !) de ce scénario, c’est Vincent Lindon, le « palmisé » Vincent Lindon et je dois vous dire que je comprends pourquoi. Il est tout simplement éblouissant dans ce rôle d’homme écrasé par le sytème. Il a constamment un air de chien battu, à chaque confrontation dans le monde du travail (au supermarché, pendant son entretien sur skype, lors de la séance de formation avec vidéo) il est défait, on lui expose sans pitié son infériorité sociale contre laquelle il n’y a rien à faire. Lindon, sous la houlette de Brizé réussi magistralement ce que peu de gens réussissent à mes yeux c’est à dire d’incarner véritablement une classe ouvrière misérable, marquée par le sort et rendue crédible sans misérabilisme apparent ce qui est une gageure.

Je dis « apparent » car il se peut bien que les misères de Thierry soient un peu appuyées – je connais trop peu ce milieu pour juger -. Il y a des éléments de scénario peu être un peu trop forts pour être honnêtes : le suicide sur le lieu de travail, le fait que tous les malheureux soient de très braves gens qui ont un fils handicapé ou drogué, ou le simple fait – qui m’a marqué – que toutes les personnes du film surprises en train de voler à l’étalage soient des gens en très grande nécessité et non pas des ados, des petits cons qui veulent simplement faire les malins au supermarché. Ces réflexions sont cependant toutes faites à froid, en réfléchissant sur le film, mais lors du visionnage toutes ces réserves s’estompent : le film est parfaitement réaliste et au cinéma, c’est véritablement ce qui importe.

Un petit bémol à apporter au film est qu’il n’a pas vraiment de fin, c’est une chronique plus qu’une histoire. Les petites misères de la vie y sont contées et s’ajoutent pour former une grosse misère, une vie tout simplement misérable. Pour ceux qui aiment les belles histoires comme moi cela aurait pu être un handicap mais en fin de compte c’est mieux ainsi. Pas de grandiloquence, le film reste ce qu’il est, un film modeste, un film d’atmosphère qui ne souhaite rien d’autre que de nous faire entrer dans un quotidien qui nous est étranger.

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Modestie, le mot est lâché. C’est vraiment ce qui caractérise le film et qui fait que j’y ai adhéré avec si peu de réserves. On y trouve ses micro saynètes toute simples je l’ai déjà dit mais aussi un refus du sensationnalisme pour un cinéaste qui a confiance en lui, qui n’a pas besoin d’afféteries superflues pour dire ce qu’il a à dire. Un exemple ? La « saynète » finale. Elle est filmée tout en nuances : on aurait pu filmer un coup d’éclat, on aurait pu voir Thierry tout casser, renverser les tables, dire à certaines personnes ce qu’il a gardé pour lui pendant tout le film, on aurait pu matérialiser, montrer à l’écran la violence sociale terrible qui touche ces pauvres gens mais Brizé ne le fait pas et il a raison : le spectateur a compris depuis longtemps ce qu’il veut dire, pas besoin de « preuves matérielles » quand l’intelligence du spectateur a intégré depuis bien longtemps le message qu’il veut faire passer.

J’ai vu ce film juste après avoir vu un film qui porte la même charge émotionnelle, elle aussi exprimée avec la même subtilité, il s’agit de Manchester by the sea de Kenneth Lonergan. Les deux films sont un peu le miroir l’un de l’autre avec tout simplement l’océan Atlantique entre les deux : même misère, même désespoir, même épreuves à surmonter pour continuer tout simplement à vivre, mêmes acteurs principaux qui portent le film à bout de bras, même émotion enfin mais avec une différence fondamentale qui illustre la différence de perception entre les deux rives de l’océan. Chez Brizé, en France, la misère est causée par le système, c’est le macrocosme et ce qu’il impose aux personnages qui est responsable du tragique de la situation, aux Etats-Unis en revanche, la misère est causée tout simplement par … le destin. Les épreuves ne sont pas inéluctables, c’est tout simplement la destinée personnelle, la malchance je devrais dire, qui est le deus ex machina de l’intrigue. Une approche plus « microcosmique » qui ne s’embarrasse pas de concepts généralisant (le système, la marché etc…) pour raconter la misère. Ce deux films n’ont en fait rien à voir, mais la concommittance des dates où je les ai vus m’a fait finalement remarquer que l’émotion est la même. Avec en prime une leçon de modestie bienvenue : ce n’est pas parce qu’un film est français, estampillé « social » et encensé par la critique que Fabrice va forcément le trouver nul et se fendre d’un de ces petits posts incendiaires qu’il affectionne. Je m’en souviendrai la prochaine fois !

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