Les hommes du président (1976) d’Alan J Pakula

Les hommes du président, en anglais All the president’s men, est un film de 1976, du réalisateur Alan J Pakula, projeté dans le cadre du cycle Dustin Hoffman au BFI. Un film des années 70, qui fleure bon cette époque là par bien des aspects – ce qui n’est pas une critique sous mon clavier, loin de là – en racontant un épisode politico-journalistique qui a marqué l’époque aux Etats-Unis.

Il s’agit en fait de narrer l’affaire dite du Watergate, cet immeuble du parti démocrate américain où des cambrioleurs un peu pieds nickelés ont été arrêtés en flagrant délit de poser des micros en 1973. L’affaire qui semblait anecdotique au départ va susciter l’intérêt d’un journaliste d’abord, Bob Woodward, puis d’un autre qui va faire équipe avec lui, Carl Bernstein, tout deux travaillant au Washington Post. A noter que Woodward connaît une source qui ne va rien lui dévoiler mais au moins le guider et confirmer ses informations, source – restée anonyme et connue sous le surnom de gorge profonde (Deep throat) – qui lui sera évidemment très utile. Ces deux là vont alors faire preuve d’une opiniâtreté exemplaire pour démêler un écheveau qui va les conduire au sommet de l’appareil d’état.

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Le scénario nous est familier : cette histoire est connue et tirée du livre éponyme de Woodward et Bernstein eux-mêmes, dont le film suit assez fidèlement la première partie (il s’arrête au bout de sept mois et des premières arrestations). Il s’agit donc de porter à l’écran un morceau d’Histoire, un scandale politique dont le public connaît l’épilogue mais pas spécialement les détails. C’est un genre assez prévisible mais pas un un genre mineur et encore moins un genre « facile », le grand maître de ce type de films étant l’italien Francesco Rosi, cinéaste reconnu et apprécié par la critique (et par moi). En littérature, ce genre a été porté par un génie, italien lui aussi, Leonardo Sciascia, c’est dire !

Le film a été porté à bout de bras par sa star qui est aussi l’un des deux acteurs principaux : Robert Redford. Ce dernier avait acheté les droits du roman juste après sa sortie en 1974 et a influencé la très longue et fastidieuse écriture du scénario. Ce dernier devait contenter non seulement Redford et ses producteurs (même si ces derniers n’avait pas trop voix au chapitre, la présence de Redford assurant le succès de film), le réalisateur Pakula arrivé sur le tard mais aussi et surtout les auteurs Woodward et Bernstein qui ont mis plus que leur grain de sel, et parfois leur veto, lors du processus. Bernstein plus que Woodward, et sa compagne du moment Nora Ephron – elle aussi scénariste -, ont fait preuve d’un activisme dans ce domaine qui a mis les nerfs de tout le monde à rude épreuve.

Outre un scénario captivant, le film séduit aussi par son duo d’acteurs. Il y a bien sûr Robert Redford dans le rôle de Woodward. C’est le chouchou de ces dames, une super star à cette période dans le rôle du journaliste méticuleux et dont finalement l’obsession du détail lui permet d’arriver à ses fins. Son partenaire, dans le rôle de Bernstein, c’est Dustin Hoffman, une autre super star à l’époque et le contrepoint parfait de Redford. Brun alors que Redford est blond, c’est un journaliste qui ose, qui fait des coups, qui use du bluff parfois même au risque de bâcler l’enquête, qui reste dans la légalité mais qui n’hésite pas à pousser à bout ses sources pour leur faire confirmer un renseignement. Les deux se complètent dans l’histoire mais aussi à l’écran. Dans le cinéma américain, c’est un peu un passage obligé si on met en scène un duo de s’assurer que les deux personnages soient antagonistes, clairement définis, par souci de clarté d’abord mais aussi pour ménager l’ego des stars qui n’auraient pas accepté que les rôles fussent d’importance différente. Cela paraît anecdotique ? Ce ne l’est pas, en fait, tout cela est très sérieux : un accord a été conclu entre les deux stars de sorte que le nom de Redford apparaisse avant celui d’Hoffman sur les affiches et celui d’Hoffman avant celui de Redford dans le film, toujours pour ne pas faire de jaloux (la même pratique avait été adoptée dans le film L’homme qui tua Liberty Valance de John Ford entre John Wayne et James Steward). C’est dire qu’à Hollywood, il faut prendre ces querelles de préséance, et donc d’ego, au sérieux.

Et puisqu’on en est aux acteurs, je voudrais rendre aussi hommage à Jason Robards qui joue le rôle de Ben Bradlee dans le film. C’est le rédacteur en chef du Washington Post, le patron des deux journalistes qui oscille entre le boss aveugle qui ne voit pas combien l’enquête menée par ses protégés peut valoir un scoop au journal, et une bienveillance exigeante qui encourage deux journalistes juniors à pousser leur enquête encore plus loin pour la bétonner complètement et donc faire leur travail au mieux. Robards est très bon dans ce rôle là qui lui vaudra l’oscar du meilleur second rôle.

Le film est un film à suspens, un peu comme un film policier, sauf qu’il n’y a pas de flics, et pas vraiment de gansters, simplement des gens malhonnêtes ou manipulés. Je me suis surpris à voir les deux journalistes enquêter, fouiner un peu partout sans qu’il n’y ait jamais de menace physique sur eux. En réalité, le suspens réside exclusivement dans ce qu’ils vont découvrir et non dans le « comment » ils vont le découvrir, quels dangers ils vont devoir affronter, vont-ils côtoyer la mort etc … Du film policier, le film ne retient que l’enquête mais cette enquête est tellement rythmée, pleine de surprise que cela suffit largement pour tenir le spectateur en haleine.

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Il s’agit aussi d’un exposé naturaliste sur le travail de fourmi des journalistes d’investigation qui veulent déterrer un scoop. Tout y passe : les interview de témoins menés avec beaucoup de soin et, au besoin, l’usage du bluff, le travail de recherche de bénédictin pour éplucher les fiches de la bibliothèque du congrès, le fait que le boulot de journaliste consiste les trois quarts du temps à passer des coups de téléphone pour poser des questions, l’usage des sources aux motivations troubles qui ne dévoilent que ce qu’elles veulent, la nécessité absolue de recouper une information avant de pouvoir la publier, l’auto-censure de cette information si les « preuves » sont insuffisantes, c’est en fin de compte extrêmement intéressant pour quelqu’un, comme moi, qui s’intéresse à la presse média en tant que contre-pouvoir démocratique. Cet aspect documentaire du film est indiscutablement un de ses atouts.

Quid de la vérité historique ? Je m’imagine – sans en savoir plus que ça – qu’elle est globalement respectée mais que quelques libertés ont été prise avec elle sur quelques points de détail. Peut-être les deux journalistes ont un peu trop le beau rôle, peut-être se complètent-ils un peu trop bien pour être honnête, peut-être ne mentionne-t-on pas assez quelques éléments faisant partie de l’affaire où ils n’auraient eu aucun rôle, mais cela n’est pas important. C’est la magie d’un certain cinéma américain non pas de nous montrer des films historiques crédibles mais des films historiques qu’on veut croire. C’est le cas ici, ce deux là sont tellement sympathiques qu’on s’accommode de quelques imprécisions et les quelques vraies images d’archive diffusées pendant le film suffisent. En revanche, ce qui est parfaitement réaliste historiquement parlant dans le film est la retranscription historique fidèle des années 70, un monde qui nous semble maintenant révolu. Un monde de jeunes chevelus et barbus, un monde où un parfait inconnu sonne à la porte de quelqu’un, se fait passer pour un journaliste et se fait inviter à boire un café, un monde du téléphone, où les journalistes n’avaient ni smartphone, ni email et encore moins internet. C’est ce genre de détails aussi qui fait de Les hommes du président un film d’histoire !

Voilà donc un film prenant, qui dure deux heures vingt alors qu’on a l’impression de n’être resté dans la salle que une heure trente, un film d’action – même si l’action se passe souvent au téléphone – enfin bref, un film qui attire la sympathie et les (bonnes) critiques comme celle-ci. Je passe pudiquement sur le traditionnel passage obligé de chaque post sur les oscars : pour la cérémonie de 1977, les films de journalistes ont été à l’honneur …. car c’est le médiocre Network qui a rafflé la plupart des statuettes (avec – seulement – trois oscars techniques plus le ‘best supporting actor’ pour All the president’s men). A cette même cérémonie des oscars où l’académie s’était déshonorée en couvrant d’honneurs Rocky et en ignorant complètement Taxi driver ! Tant pis, il s’agit d’apprécier All the president’s men en regardant le film à l’écran, point ! Et non pas en écoutant l’avis des folliculaires de l’époque.

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